Contribution / Ce samedi, les Vertes ne joueront pas seulement pour une demi-finale

L'Algérie affronte la Côte d'Ivoire samedi à 18h en quart de finale de la CAN féminine, un match qui dépasse le cadre sportif selon l'observateur Mourad Senouci.
En trois ans, la pratique féminine a été multipliée par sept avec un soutien familial croissant et un respect nouveau des jeunes garçons pour les joueuses.
Une qualification pour le Mondial offrirait aux filles des modèles identifiables et accélérerait une évolution sociétale où le football devient outil d'émancipation.
Au-delà du résultat, ce match peut déclencher un élan durable pour des milliers de filles qui veulent simplement rêver, jouer et prendre leur place.
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Par Mourad Senouci (*)
Samedi à 18h, l’Algérie affrontera la Côte d’Ivoire en quart de finale de la CAN féminine. À première vue, ce n’est qu’un match de football. Mais pour celles et ceux qui suivent depuis plusieurs années l’évolution du football féminin algérien, ce match représente bien davantage.
Il peut constituer un véritable tournant, avec des conséquences qui dépasseront largement le cadre sportif. Je suis le football féminin local depuis trois ans maintenant. Et durant ces trois années, j’ai découvert une réalité que je n’aurais probablement jamais imaginé si je ne l’avais pas vécue au réel, au plus près des terrains, des joueuses et des clubs. J’ai vu une pratique qui grandit. J’ai vu des filles s’affirmer, gagner en confiance, se battre pour leur place et surtout croire progressivement qu’elles pouvaient, elles aussi, avoir de grandes ambitions dans le football. Mais surtout, j’ai vu des choses qui m’ont profondément marqué. J’ai vu des mamans en djellaba accompagner leurs filles au lieu de rassemblement pour des déplacements à 6h, en plein hiver. J’en ai vu d’autres, un vendredi matin, dans les gradins de différents stades, venues encourager leurs filles. Et je dois l’avouer : avant de vivre tout cela, je pensais qu’un vendredi matin était presque une journée sacrée, avec une priorité absolue donnée au couscous ! Mais j’ai découvert autre chose : des mamans qui se déplacent, qui encouragent, qui soutiennent et qui sont fières de voir leurs filles jouer au football. J’ai vu aussi le papa, la maman et le frère réunis dans les tribunes, fiers de leur championne. Et puis j’ai vu quelque chose qui m’a particulièrement marqué : de jeunes garçons footballeurs partager le terrain avec ces filles lors des entraînements et exprimer leur admiration, mais surtout leur respect, devant chaque beau geste, chaque dribble, chaque arrêt, chaque exploit réalisé par une joueuse.
Ces moments peuvent sembler anodins. Ils ne le sont pas. Parce qu’un jeune garçon qui apprend à reconnaître le talent d’une fille, à l’admirer et à la respecter pour ce qu’elle accomplit sur un terrain, c’est aussi une petite victoire sur les préjugés. C’est une génération qui apprend que le talent n’a pas de sexe. Et derrière ces scènes, il y a quelque chose de profondément important. Parce que ce n’est pas seulement une fille qui joue au football. C’est une famille qui accompagne. Une maman qui encourage. Un père qui est fier. Un frère qui soutient. Un jeune garçon qui applaudit et respecte la performance d’une joueuse. Et, petit à petit, une société qui change son regard. Le plus impressionnant est peut-être la vitesse de cette évolution. En trois ans, le nombre de pratiquantes aurait été multiplié par sept, et cette progression touche toutes les couches sociales. Ce n’est donc pas simplement une tendance sportive : quelque chose est en train de changer dans la société. Et c’est précisément pour cela que le match de samedi est si important. Une qualification en demi-finale permettrait à l’Algérie de décrocher son billet pour le prochain Mondial.
Et participer à une Coupe du monde offrirait au football féminin algérien une exposition internationale considérable. Mais surtout, cela donnerait à toute une génération de filles des modèles auxquels s’identifier. Une petite fille pourrait regarder les Vertes jouer au Mondial et se dire : «Moi aussi, je peux devenir footballeuse.» Cette phrase peut sembler simple. Pourtant, elle peut changer une trajectoire de vie. Parce que lorsque la visibilité augmente, les ambitions grandissent. Les clubs se développent, les vocations apparaissent, les familles changent progressivement de regard, les filles prennent davantage confiance et la société commence à considérer comme normal ce qui, hier encore, pouvait sembler inhabituel. C’est là que le football féminin dépasse le football. Il devient un outil d’émancipation.
Le terrain devient un espace où les filles apprennent à prendre leur place, à se faire entendre, à assumer leurs ambitions, à accepter la compétition et à croire en leurs capacités. Voilà pourquoi je regarderai ce quart de finale avec un regard différent. Bien sûr, je veux voir l’Algérie gagner. Bien sûr, je veux voir nos Vertes atteindre la demi-finale et se qualifier pour le Mondial. Mais je veux aussi mesurer ce que cette qualification pourrait déclencher derrière elle. Car parfois, dans l’histoire d’un sport, un résultat ne se résume pas à un résultat. Il peut créer un élan. Il peut changer les mentalités. Il peut donner envie à des milliers de filles de pousser la porte d’un club. Il peut contribuer, à son échelle, à faire évoluer une société. Alors samedi à 18h, soutenons les Vertes.
Pour la demi-finale. Pour le Mondial. Pour le football féminin algérien. Mais aussi pour toutes ces filles qui veulent simplement avoir le droit de rêver, de jouer et de prendre leur place. Parce qu’au fond, soutenir les Vertes samedi, c’est aussi soutenir davantage d’émancipation. Et peut-être que dans quelques années, nous regarderons ce match en nous disant : «C’est peut-être là que quelque chose a vraiment basculé.»
(*) DG de l’Opéra d’Alger et sociologue
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