Les aquarelles réalistes d’Emile Marquette

L'article du journal El Watan explore l'œuvre de l'aquarelliste français Emile Auguste Marquette, dont les portraits et paysages algériens du XIXe siècle témoignent d'une approche rigoureuse et ethnographique.
Formé comme architecte, Marquette enseigna à l'École des Beaux-Arts d'Alger et dirigea les bâtiments de l'Exposition industrielle de 1881, appliquant à ses aquarelles une précision géométrique héritée de sa formation.
Sa technique mixte — mine de plomb, aquarelle et gouache — s'appuie sur la photographie pour restituer avec exactitude l'architecture de la Casbah, de Constantine et de Bou Saâda, ainsi que les costumes traditionnels.
Dans ses scènes de rue et d'intérieur, la lumière structure les volumes et révèle un sens du détail remarquable, des broderies dorées aux contrastes des étoffes, sans jamais verser dans la sensualité.
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Les aquarelles d’Emile Marquette s’inscrivent dans un courant réaliste qui rompt avec les phantasmes sensuels. Ses portraits et ses paysages urbains sont traités comme des éléments culturels. Chaque accessoire est rendu à sa juste place. Qu’il peigne l’architecture de La Casbah ou le drapé d’un costume, chaque touche obéit à une rigueur géométrique héritée de sa formation d’architecte.
Par Amnay Idir
Architecte et dessinateur, avant de s’intéresser à l’aquarelle, l’artiste français Emile Auguste Marquette (1839-1905), a occupé plusieurs postes de responsabilités en Algérie : il enseigne à l’École nationale des Beaux-Arts d’Alger où il dirige l’atelier d’architecture et en 1881, il est nommé architecte en chef des bâtiments de l’Exposition industrielle et artistique d’Alger. Pour ses compositions, il utilise une technique mixte associant la mine de plomb, le crayon, l’aquarelle et la gouache. Il s’appuie notamment sur des photographies pour reproduire fidèlement l’architecture des rues et les costumes traditionnels. Son procédé consiste à extraire un sujet de la photographie figé pour le replacer dans une composition à l’aquarelle.
Dans les années 1850, se développe une sensibilité ethnographique chez des artistes intéressés par la vie des populations colonisées. D’où leur intérêt aux coutumes, des scènes de vie, des costumes, des décors, de l’architecture, des paysages et de la végétation. C’est à cette catégorie d’artistes qu’appartient Emile Marquette.
En effet, il consacre ses compositions aux personnages féminins dans l’espace intérieur, explore l’univers clos des cours intérieures et des salons, l’élégance de la posture et la richesse du patrimoine vestimentaire. Aussi, il évoque les paysages urbains comme les vues de la Casbah d’Alger, de Constantine ou de Bou Saâda, dans lesquels, il intègre des figures humaines.
Ses exécutions sont caractérisées par la précision du trait et la maitrise de la lumière qui est pour lui un des éléments de la structuration de l’espace et des volumes.
Dans ses paysages urbains, il utilise une lumière rasante et zénithale. Les ruelles étroites et sinueuses sont plongées dans des ombres d’où jaillissent des pans de murs inondés de soleil, générant ainsi des contrastes entre le clair et l’obscure. Dans les scènes d’intérieur, la lumière des pièces pénètre par des patios ou des dispositifs de fenêtres en saillies, effleure la silhouette des femmes tout en mettant en valeur la texture de leurs costumes.
Sens du détail et des nuances
Dans Rue animée à Constantine, l’artiste utilise la perspective linéaire pour capter l’atmosphère d’une rue étroite et sinueuse de la vieille ville. Les façades hautes des habitations enserrent la rue; un contraste lumineux est rendu avec l’utilisation des rehauts de gouache blanche ou colorée pour capter la lumière et de faire ressortir l’éclat la blancheur des murs à la chaux face aux ombres des ruelles étroites. Des silhouettes féminines portant des voiles sont intégrées à l’espace urbain et s’inscrivent dans la dynamique de la rue. Elles font corps avec la verticalité des façades des maisons et les lignes fuyantes des échoppes. Elles n’interagissent pas avec les commerçants, marquant ainsi visuellement la frontière invisible de la pudeur dans l’espace partagé de la rue. Elles constituent des repères visuels pour guider le regard à travers l’étroitesse de la ruelle.
Les hommes, marchands ou passants, portent des vêtements amples déclinés dans des blancs, des ocres clairs ou des tons terreux. Ils gèrent les commerces, palabrent, s’asseyent sur les bancs des cafés. L’artiste ne néglige pas les détails pour retranscrire ces personnages : les turbans, les chéchias, les gestes des mains des marchands et leurs postures dynamiques assis devant les échoppes.
Pour casser la rigueur des lignes droites de la perspective architecturale, le plasticien parsème les échoppes d’échantillons de marchandises suspendues au dehors de la boutique.
Autre aquarelle : «Mauresque d’Alger en costume d’intérieur», où l’artiste a minutieusement rendu la texture du velours de la veste cintrée, la brillance des broderies au fil d’or, la fluidité de la chemise en soie blanche et le volume bouffant du pantalon. La jeune femme est représentée dans un espace préservé de la maison. Le portrait est dépourvu de sensualité. Le fond est sobre d’une manière à noyer le personnage et les accessoires qui l’entourent. La clarté de la composition donne la possibilité de saisir avec délicatesse la carnation de la peau, la finesse des bijoux et l’éclat des fils brodés sur le tissu. Le rouge de la veste et le blanc du pantalon créent du contraste qui structure la composition. Le rouge fait ressortir l’éclat des broderies aux fils dorés. Le contraste entre le rouge et le jaune doré génère de la vibration. Les blancs nuancés du pantalon figurer évoque la fluidité de la soie ou du satin.
Signe de noblesse, le diadème est posé sur le front. La ceinture de soie est nouée autour de la taille, reflétant des tons chatoyants. Aux poignets, des lignes d’ocre jaune figurent des bracelets qui produisent des contrastes de lumière pour donner du relief au métal. Ces accessoires ne sont pas de simples ornements : ils complètent le vêtement pour affirmer le statut social de la mauresque.
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