La vieille ville de Béjaïa : La lente disparition d’un héritage architectural et historique

La vieille ville de Béjaïa, classée sur 90 hectares, se dégrade dangereusement avec façades lézardées, balcons corrodés et risque de chutes de matériaux sur les passants.
Habitants et associations alertent depuis des années sans qu'un plan d'urgence global ne soit mis en œuvre, hormis le relogement partiel de quelques familles à Ighzer Uzzarif.
Locaux publics abandonnés depuis des décennies et immeubles privés désertés par successions bloquées aggravent la situation, malgré 1,17 milliard de dinars investis dans d'autres monuments historiques.
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Par Nordine Douici
Dans la vieille ville de Béjaïa, il devient parfois difficile de traverser, sans crainte, certaines ruelles étroites sans lever les yeux. A la rue du Vieillard ou Si El Houas (ex-rue Trézel), par exemple, le promeneur avance avec prudence. Les façades de ce bâti colonial, portant le poids du temps, présente un patrimoine historique qui s’effrite.
Ici, certains balcons, fragilisés par l’érosion et le manque d’entretien, font planer un risque bien réel sur les passants : celui de recevoir sur la tête, à tout moment, un morceau de béton ou de maçonnerie détaché des immeubles anciens. Le danger est désormais suspendu au-dessus des passants. La ville historique de Béjaïa tombe peu à peu en lambeaux. Une simple déambulation dans ces chemins exigus et les dédales de son centre historique suffit pour constater l’ampleur de la dégradation. Façades lépreuses, murs lézardés, balcons rongés par le temps, immeubles aux allures fantomatiques : le décor témoigne d’un patrimoine livré à l’abandon. Les fissures se multiplient, les traces d’humidité marquent les murs et une végétation sauvage s’est installée sur les corniches et dans les interstices des façades, révélant un abandon qui s’est installé au fil du temps. Les balcons en fer forgé, pourtant emblématiques de l’architecture coloniale, portent les stigmates du vieillissement et de la corrosion. Les volets en bois sont délabrés, tandis que les rideaux métalliques baissés des anciens locaux commerciaux accentuent l’image d’une ville en perdition.
Patrimoine «en perdition»
Qu’ils relèvent du domaine public ou qu’ils appartiennent à des propriétaires privés, les bâtiments semblent subir le même sort. L’usure est partout visible. À chaque passage, les piétons lèvent instinctivement les yeux, conscients que le moindre séisme, une forte rafale de vent ou même une bourrasque pourrait provoquer l’effondrement des matériaux sur les riverains, les visiteurs ou les promeneurs venus retrouver le charme d’une cité chargée d’histoire.
Derrière ces murs fissurés se cache pourtant une mémoire urbaine pluriséculaire, aujourd’hui menacée par l’absence d’une véritable politique de restauration. Chaque façade qui s’effrite emporte avec elle un fragment de l’identité de la ville», dit, dépité, Karim Khima, militant associatif. Et le risque pour la sécurité publique devient, lui aussi, de plus en plus préoccupant. On ne peut toutefois pas dire que cette situation laisse indifférents les habitants de la vieille ville. Les enfants de ces quartiers, ceux qui y ont grandi et continuent d›y vivre, tout comme les acteurs du mouvement associatif, des universitaires et de nombreux citoyens, n›ont eu de cesse d›alerter les pouvoirs publics sur la dégradation inquiétante du bâti de ce périmètre, pourtant, classé et sauvegardé. Au fil des années, les appels à une intervention urgente se sont multipliés, tant pour préserver des vies humaines que pour sauver un patrimoine historique d›une valeur inestimable. Les fragments de corniches et de revêtements sur la voie publique, qui se répètent depuis plusieurs années, les accidents survenus n›ont manifestement pas suffi à attirer l’attention des services concernés.
Danger sur l’humain
Pourtant, «certains de ces incidents auraient pu tourner au drame. La prise de conscience semble aujourd’hui davantage portée par les défenseurs du patrimoine, les associations et les habitants eux-mêmes que par les institutions en charge de la sauvegarde de la vieille ville», regrette Karim, président de l’association Ardh. Cependant, cette situation continue de nourrir davantage le sentiment d›abandon auprès de la population, face à la lente disparition d›un héritage architectural et historique irremplaçable. À première vue, ces ruelles du vieux Béjaïa respirent encore la vie. Chaque matin, ajoute notre interlocuteur, «ces rues sont empruntées par des dizaines d’enfants se rendant à l’école primaire Fatma N’Soumer. Quelques mètres plus loin, les fidèles convergent vers la mosquée Sidi El Mouhoub, tandis que les commerces de proximité accueillent sa clientèle habituelle dans ces endroits». Le quartier attire également des visiteurs passionnés par l›architecture coloniale, venus admirer ce patrimoine qui témoigne d›un pan important de l›histoire de la ville. Mais le danger est bien réel. Depuis plusieurs années, le mouvement associatif ne cesse d›alerter les pouvoirs publics sur l›urgence d›intervenir. A maintes reprises, «nous avons réclamé un plan de sauvegarde du bâti ancien, assorti de travaux de consolidation et de restauration, afin d’éviter qu’un drame ne survienne dans ce quartier toujours densément fréquenté», indique-t-on encore.

Les balcons en fer forgé, pourtant emblématiques de l’architecture coloniale, portent les stigmates du vieillissement et de la corrosion
L’urgence d’écarter le risque
Cette situation suscite d’autant plus d’inquiétudes que ces bâtiments continuent d’abriter des familles et surplombent ces ruelles. Ainsi, les riverains demandent des «mesures concrètes avant qu’un accident grave ne survienne». Face à cette situation, les autorités ont dû reloger certains habitants au pôle urbain Ighzer Uzzarif, indiquent des citoyens. Selon eux, «en dehors du relogement de quelques familles occupant les immeubles les plus menaçants, aucun véritable plan d’urgence n’a été mis en œuvre par les pouvoirs publics pour sauver le vieux Béjaïa».
Pourtant, c›est près de 90 hectares d›un tissu urbain classé qui continuent de se dégrader inexorablement. «A part quelques opérations présentées comme des restaurations et des projets de réhabilitation aux coûts se chiffrant en milliards de dinars, aucune initiative sérieuse n’a été engagée pour préserver ce patrimoine», déplore-t-on. De nombreux locaux commerciaux, appartenant à la commune de Béjaïa ou relevant de la gestion de l›Office de promotion et de gestion immobilière (OPGI), sont fermés et laissés à l›abandon depuis des décennies. Faute d›entretien, ces biens se dégradent progressivement, contribuant à la détérioration du patrimoine bâti du vieux Béjaïa.
A cela s’ajoutent des immeubles appartenant à des particuliers qui ont été désertés, souvent en raison de successions non réglées ou de conflits familiaux ayant conduit à leur abandon. Face à cette situation, le mouvement associatif appelle les autorités à instruire les organismes publics concernés, notamment l’APC, l’OPGI et les autres propriétaires publics, afin qu’ils «assument pleinement leurs responsabilités en engageant des travaux de conservation et de réhabilitation des biens relevant de leur patrimoine». Une telle démarche permettrait, selon eux, «non seulement de préserver des immeubles à forte valeur historique, mais aussi de redonner vie à des locaux susceptibles d’être réaffectés à des activités commerciales, participant ainsi à la revitalisation du centre ancien».

Les volets en bois sont délabrés, tandis que les rideaux métalliques baissés des anciens locaux commerciaux accentuent l’image d’une ville en perdition
A quand un plan de sauvegarde ?
La sauvegarde des vestiges de la ville de Béjaïa continue de bénéficier d›un soutien financier conséquent par l’État, en attendant un geste au profit de l’ancienne ville pour préserver le bâti, érigée sur un véritable sol archéologique. Plus de 1,17 milliard de dinars ont été mobilisés ces dernières années pour financer des opérations de réhabilitation et de restauration des principaux sites et monuments historiques de la wilaya, a indiqué l’administration locale à l’occasion de la clôture du Mois du patrimoine 2026. Cette enveloppe a permis de lancer ou de poursuivre plusieurs chantiers de restauration touchant des édifices emblématiques de la région, mais aussi, le financement du Plan permanent de sauvegarde et de mise en valeur du secteur sauvegardé de la vieille ville de Béjaïa, appelé à encadrer les interventions sur le tissu urbain historique. S’étendant sur 92 hectares, l’ancienne médina de Béjaïa concentre un ensemble architectural et historique remarquable. Elle abrite 17 monuments historiques et sites archéologiques classés patrimoine culturel national, auxquels s’ajoutent 27 autres biens culturels inscrits à l’inventaire supplémentaire de la wilaya. Cette concentration de vestiges, témoins des différentes civilisations qui ont marqué l’histoire de Béjaïa, a conduit au classement de la vieille ville en secteur sauvegardé en 2013, un statut juridique destiné à protéger son identité urbaine, son architecture traditionnelle et son héritage culturel contre l’usure du temps. En effet, une partie importante du bâti ancien demeure fragilisée par des décennies de dégradation dû à l’abandon, aux séismes et d’absence d’entretien, tandis que de nombreux immeubles privés et étatiques nécessitent des interventions urgentes. Pour les acteurs du patrimoine, «la réussite du plan de sauvegarde dépendra autant des moyens financiers mobilisés que de la capacité des différentes institutions à coordonner leurs actions et à engager une restauration respectueuse de l’authenticité architecturale de la vieille ville».
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