Culture

Le souk des troubadours / Sans ordre de mission

Par Chahreddine Berriah•4 min de lecture
Brifa
Le souk des troubadours / Sans ordre de mission
Résumé IA

L'auteur accompagne un groupe de migrants africains, dont Abdoullay surnommé Max, jusqu'à la frontière de Ceuta où des centaines de personnes tentent de franchir le grillage.

Le Maroc ouvre stratégiquement la frontière lors d'un discours royal pour faire pression sur l'Espagne, provoquant une tentative massive de passage depuis Fnideq.

Abdoullay est abattu d'une balle en escaladant le grillage et meurt le sourire aux lèvres, atteignant symboliquement la liberté par la mort.

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Par Chahredine Berriah

Du pont surplombant la rivière Jorji, j’observe Abdoullay et ses semblables. D’en haut, ils sont des fourmis… organisées. Des infra-humains venant de leurs lointaines contrées africaines pour la conquête de l’Andalousie. Un défi des lois, de la nature…

Abdoullay, qui frise la cinquantaine, s’appelle en vérité Max. Sa seule profession de foi c’est la route, quelle que soit sa nature. Mais, pour apitoyer la population de Maghnia et se faire accepter, il s’est choisi un prénom musulman. Pourtant les humbles citoyens la ville ne distinguent pas un chrétien d’un musulman ou d’un païen. Pour eux, il n’est pas nécessaire de leur tendre une sébile pour recevoir, en échange, une baguette de pain, un sachet de lait, quelques pièces de monnaie ou tout simplement des mots gentils pour les démunis d’entre eux.

Il était chanteur, ce noir ressassant à longueur de journée quatre strophes de sa propre composition. Une mélodie, sans rime, ni cadence, vantant la liberté. Un artiste que les riverains ont apprivoisé malgré tout, est tout le temps accoutré d’un bonnet en laine. Une coiffe qui accentue davantage son état calamiteux. Il est vulgaire, à la limite de la trivialité. Une sorte de culture chez lui qui, paradoxalement, le rend à la fois attachant et répugnant.

Et moi aussi, autant je ressens une sorte de dédain à l’égard de ce prétentieux musicien de quatre notes, autant, à mon corps défendant, j’apprécie son langage cru et sans fioritures. J’aimerais lui demander d’où il puise ce lexique vulgaire et comment, avec une facilité aussi déconcertante, il réussit à l’agencer pour intimider un être se trouvant, a priori, dans la même galère que lui. Une galère que j’ai choisie et dont je dois supporter les conséquences.

J’ai décidé d’accompagner Abdoullay et quelques-uns de ses semblables à Ceuta, l’enclave espagnole. Il est venu de sa lointaine contrée africaine pour humer l’air ibérique, et même si je ne suis pas passeur, je les guiderai jusqu’au bout de leurs rêves, car nul n’a le doit d’empêcher un humain de rêver, de se mouvoir.

Ceuta sera ouverte pendant le discours du roi alaoui. Une stratégie de son régime pour tenter de faire plier Pedro Sanchez pour des desseins machiavéliques.

Nous sommes arrivés au pied de la muraille séparant Fnideq de Ceuta. Nous sommes arrivés à Fnideq. Des centaines de jeunes, adolescents, filles, vieilles femmes, hommes bravent les lames déchaînées pour atteindre l’autre rive. Pour le débarquement.

Angoissés, mais excités, nous tournons le dos à la mer pour atterrir au pied de la muraille séparant Fnideq à Ceuta.

Brusquement, sans crier gare, Abdoullay se met à courir et à grimper avec acharnement le grillage.
Une balle retentit de nulle part et met douloureusement à terre Abdoullay. Le corps s’affale lourdement sur la terre boueuse de Ceuta.

  • Aaaah!.., cria-t-il d’un ton saccadé, le visage endolori.
    Du haut du mur en fer qui s’élève continuellement vers le ciel grisâtre, il exécute discrètement un signe religieux.
    Subitement, le ciel s’assombrit puis défèque brutalement une pluie ravageuse. Un pet sonore ébranle les fesses squelettiques d’Abdoullay qui, dans un ultime râle, rend l’âme, un sourire sournois sur ses lèvres tuméfiées. Alias Max ne peut rendre meilleur hommage à une civilisation qui vient de l’accueillir dans une sépulture sans épitaphe.
    Ainsi, un homme libre atteint son but. Même mort.

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