Culture

Le souk des troubadours / Sur le mont Asfour

Par Chahreddine Berriah•5 min de lecture
Brifa
Le souk des troubadours / Sur le mont Asfour
Résumé IA

Né sur le maquis d'Asfour entre deux époques de violence, l'auteur raconte le destin de trois générations : son grand-père fellaga qui lutta pour l'indépendance, son père Tayeb qui bascula dans le djihadisme des années 1990, et lui-même, témoin de cet héritage tragique.

Hadj Mimoun, paysan illettré, sacrifia sa vie pour récupérer sa terre, tandis que Tayeb, ouvrier alcoolique et ex-détenu, rejoignit un groupe armé islamiste séduit par de fausses promesses de mariage et d'argent.

Confronté à la réalité brutale du maquis et menacé par les services de sécurité, Tayeb finit par se rendre aux autorités, refermant une boucle familiale marquée par la manipulation et l'échec.

E

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El Watan

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Par Chahredine Berriah

Je suis né entre deux explosions, un matin d’automne sur le maquis d’Asfour. Une contrée essaimée, jadis, par mon grand-père et ses compagnons en djellabas, affublés, alors, du nom de fellaga.
Soldat sans treillis, hadj Mimoun -c’est comme ça que s’appelait mon grand-père- menait une guerre pour recouvrer sa dignité et récupérer sa terre qui enfantait du blé, enfin de quoi pétrir quelques galettes, des figues et quelques olives. Une moisson à peine suffisante pour nourrir sa tribu.

Indigent et inculte, il a embrassé cette cause en obéissant aux ordres qu’il recevait de chefs invisibles. Pour lui, on n’avait pas besoin de voir une chose pour y croire. Et il était tellement absorbé par son devoir de libérer sa patrie qu’il avait dû tirer plus de balles de son fusil que de coups avec son épouse. C’était un sacrifice. Au final, en guise d’une quelconque bataille, il avait gagné un fils, Tayeb. Mon père.

Quarante ans plus tard, mon géniteur, qui avait hérité des faibles capacités intellectuelles de son procréateur, abandonna ses figuiers, ses oliviers et sa maison bâtie sur le champ de blé et écuma à son tour, sans véritable contrainte, Asfour pour mener sa guerre. Avec ses compagnons en djellaba, mais sans titre de fellaga. Il défendait une cause, lui aussi mais différente, mu par cette sentence abrutissante «Si tu n’es pas avec moi, alors tu es contre moi».

Jusqu’à la fin des années 1980, Tayeb était un simple ouvrier dans un atelier de parpaing. Mais, il faut dire qu’il consommait plus de bières qu’il ne fabriquait de briques en ciment. Et pour maintenir son rythme de buveur d’alcool invétéré, il recourait régulièrement aux acomptes que son patron lui accordait, non sans rechigner.

Divorcé d’une première union avec une cousine germaine, Tayeb fit un séjour dans une maison d’arrêt pour violence conjugale. Une peine d’un an d’emprisonnement ferme qui l’avait marqué, mais surtout endurci.

A sa sortie de prison, sans l’ombre d’un dinar, ni perspectives, Tayeb se morfondait dans son oisiveté jusqu’au jour où le patron d’un atelier de fabrication de parpaing de sa bourgade le recruta. Plus par pitié que par nécessité.

Cependant, l’ouvrier ne put survivre longtemps à la cadence du travail. Il fut congédié sans préavis par son patron qui, déficitaire, mit son commerce en liquidation.

Las de tourner en rond, Tayeb, sur conseil d’un de ses proches, tenta de se convertir à l’agriculture, mais n’ayant ni compétence, encore moins d’envie de travailler sa terre et d’entretenir ce qu’il lui restait comme arbres fruitiers, abandonna la terre et signa un pacte avec le diable, lorsque approché intelligemment par un voisin barbu, puis subjugué par ses discours qu’il ne comprenait pas toujours, il rallia de son plein gré les rangs d’un groupe subversif parlant au nom d’Allah.

On lui promit le mariage avec une belle croyante et un pécule, en attendant de lui trouver un gîte. Tayeb faillit s’évanouir de joie. Ainsi, la vie était aussi facile que ça.

Quinze jours plus tard, il se retrouva, sans vraiment s’en apercevoir, au maquis d’Asfour, avec comme demeure, une grotte obscure, avec une vingtaine de jeunes barbus, des armes de fortune à leurs pieds.
Et lorsqu’il tenta de réclamer la belle croyante promise par le voisin barbu, on le sortit violemment sur une crête et lui signifia «Tu restes là et observe loin si tu ne veux pas rencontrer ta belle croyante au ciel.»
Tayeb se rendra vite compte qu’il était retourné au maquis de son brave père… mais pas pour la même cause. Meurtri par des remords et se sachant recherché en ville par les services de sécurité, il dévala, sans réfléchir, la pente à une vitesse vertigineuse… pour se livrer à la Patrie…

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