Culture

Meriem Chabani : La bâtisseuse des Suds

Par R. C.•13 min de lecture
Brifa
Meriem Chabani : La bâtisseuse des Suds
Résumé IA

Franco-Algérienne de 37 ans née à Alger, Meriem Chabani s'impose comme l'une des architectes les plus singulières de sa génération, de la banlieue parisienne aux scènes internationales.

Cofondatrice en 2015 de l'agence New South, elle décolonise la pensée architecturale et a travaillé au Bangladesh, en Éthiopie et en Birmanie, où elle a conçu un centre culturel avec les habitants.

Son Pavillon Muqarnas à Bruxelles a transformé un ornement islamique traditionnel en système structurel, servant d'étude préparatoire à la mosquée du 11ᵉ arrondissement de Paris, attendue pour 2028.

Construire un jour un grand projet en Algérie reste son rêve, tandis que certains observateurs la comparent déjà à l'architecte irakienne Zaha Hadid pour son audace formelle.

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Elle a l’audace des grandes architectes et la mémoire du Sud global. A Paris, l’Algérienne Meriem Chabani signe la future mosquée du 11ᵉ arrondissement, un édifice de verre et de bois appelé à devenir un nouveau repère spirituel et culturel. Son inauguration est attendue en 2028. Il ne lui manque plus qu’un rêve : construire, un jour, un grand projet en Algérie.

Par Sid Ahmed Hammouche

La trajectoire de Meriem Chabani s’est construite à contre-courant, brique après brique. A 37 ans, l’architecte franco-algérienne s’est imposée comme l’une des voix les plus singulières de sa génération. Au point que certains n’hésitent plus à la comparer à la célèbre architecte irakienne ZahaHadid, autre grande figure issue du monde arabe qui a bouleversé les codes d’une discipline longtemps dominée par les hommes et les grands centres occidentaux.La comparaison est flatteuse, mais elle révèle surtout une évidence : la même exigence intellectuelle, la même audace formelle et cette capacité rare à transformer une identité plurielle en un véritable langage architectural. Reste une question, lancinante : quand l’Algérie offrira-t-elle enfin à l’une de ses architectes les plus brillantes la reconnaissance et les projets d’envergure qu’elle mérite sur sa propre terre ?

Une enfance entre deux rives

Meriem Chabani naît à Alger à la fin des années 1980. Ses parents, tous deux formés à la médecine, n’exerceront jamais leur métier, happés par l’exil, direction la France, en 1992. Elle a alors trois ans. La famille s’installe à Vitry-sur-Seine, dans le Val-de-Marne, où son père reprend la gérance d’un hôtel. De cette enfance de banlieue, elle retient moins la nostalgie que la frustration. Celle d’espaces pensés sans les habitants, refermés sur eux-mêmes, sans qualité ni générosité. Cette expérience sensible du mal-logement, vécue de l’intérieur, deviendra la matrice de tout son travail à venir. Ses parents, eux, gardent longtemps l’idée du retour : reconstruire le pays, un jour. L’architecture s’impose à leur fille comme une évidence presque naturelle, avant même d’être un choix.
Après un baccalauréat scientifique obtenu avec mention, elle intègre l’École nationale supérieure d’architecture de Paris-Malaquais, où elle décrochera plus tard un Master avec les plus hautes distinctions.
Ses débuts professionnels se font à l’agence d’urbanisme Lambert-Lénack, où elle travaille sur la réhabilitation de zones dites sensibles en Seine-Saint-Denis, création de parcs, refonte des circulations, tentative de réintroduire du végétal et de la dignité dans le béton des grands ensembles. C’est là qu’elle affine une conviction qui ne la quittera plus : l’espace n’est jamais neutre, il est toujours politique, et sa transformation doit se penser avec ceux qui l’habitent plutôt que pour eux.

New South, ou l’invention d’un territoire

En 2015, Meriem Chabani cofonde New South, agence pluridisciplinaire qui mêle architecture, urbanisme et anthropologie, aux côtés de l’architecte-anthropologue britannique John Edom, puis d’Étienne Chobaux et Maya Nemeta. Le nom du collectif porte en lui tout un programme intellectuel. Le «Sud», pour elle, n›est pas une donnée géographique figée mais une construction.Un mot qui n›existe que par contraste avec un Nord qui s›est longtemps arrogé le monopole de la modernité et du progrès. Décoloniser la pensée architecturale, c›est donc d›abord refuser cette fiction binaire, et faire émerger les points de vue minoritaires dans les sphères qui fabriquent la ville, de la banlieue algéroise à la banlieue parisienne.
Cette grille de lecture, elle la déploie très tôt à l’échelle internationale. Dès 2014, avec Étienne Chobaux et John Edom, elle travaille sur les zones industrielles textiles du Bangladesh, dans une recherche primée par la Fondation suisse Holcim au titre de la « nouvelle génération ». Le projet interroge les rapports de force entre pays producteurs et pays consommateurs dans l’industrie du vêtement, et propose un catalogue d’interventions architecturales destinées à améliorer les conditions de travail et à combattre l’exploitation dans le secteur.
Deux ans plus tard, c’est à Addis-Abeba qu’elle anime un atelier sur la question du logement dans les villes africaines.Un des projets dont elle dit garder le souvenir le plus vif, tant il illustre sa méthode : comprendre les usages locaux, comme ces espaces de repos que la coutume éthiopienne intègre à chaque pièce, avant de dessiner quoi que ce soit.
En Birmanie, à partir de 2017, elle conçoit un centre culturel né d’une série d’ateliers de co-construction avec les habitants d’un village. Le chantier de ce bâtiment de briques, de bois et de bambou, traversé en diagonale par un grand escalier extérieur, sera interrompu par le coup d’État militaire de 2021, l’un de ses commanditaires se retrouvant même emprisonné pour avoir manifesté. L’édifice, dont l’issue est restée longtemps incertaine, sera finalement livré en 2022. Une image la console alors : celle de la structure encore nue, occupée par des manifestants prodémocratie qui en ont fait, sans le savoir, l’usage même pour lequel elle avait été pensée, un espace public, rendu au peuple qui le réclamait.

Le geste de la céramique

S’il fallait résumer par une seule œuvre la manière dont Meriem Chabani articule recherche, savoir-faire artisanal et pensée du sacré, ce serait sans doute le Pavillon Muqarnas. Présenté pour la première fois en 2022 sur la terrasse du CIVA à Bruxelles, avant d’être reconstruit à demeure dans le parc Explora, en 2025, ce demi-dôme de céramique et de béton réinvente un motif ornemental traditionnel de l’architecture islamique, les muqarnas, ces alvéoles sculptées qui habillent depuis des siècles voûtes et coupoles, pour en faire un système structurel à part entière. Conçu avec des outils paramétriques et fabriqué en céramique industrielle par des artisans, l’ouvrage transforme un ornement en architecture porteuse, geste hautement symbolique pour quelqu’un qui refuse justement de réduire les héritages du Sud global à de simples motifs décoratifs plaqués sur des structures pensées ailleurs. Des nichoirs à oiseaux, inspirés de l’architecture ottomane, viennent en outre percer la façade extérieure du pavillon, comme pour rappeler que le sacré ne concerne pas que les humains.
Le pavillon a fonctionné, tout un été, comme une scène : lieu de performances, de débats, de rencontres, d’ateliers pédagogiques, il interroge la place du sacré dans des villes largement sécularisées, où les usages spirituels ont été relégués à des espaces isolés, périphériques, presque honteux.
Derrière cette pièce expérimentale se cache aussi une étude préparatoire pour un chantier bien plus vaste et bien plus attendu : la construction d’une mosquée dans le 11e arrondissement de Paris.

Bâtir une mosquée surprenante

C’est un entretien accordé en 2017, dans lequel Meriem Chabani évoquait son désir de construire un jour un lieu de culte musulman en Europe, qui a conduit les responsables de la mosquée Omar Ibn Al-Khattabdans le 11e arrondissement parisien à lui confier ce projet. La commande la touche moins par la dimension sacrée de l’exercice que par son enjeu politique : comment dessiner, dans un pays où les musulmans sont minoritaires, une mosquée qui ne soit pas immédiatement lue comme une importation étrangère, mais bien comme un bâtiment français, pour des musulmans en France ? Elle y récuse le vocabulaire orientaliste, dôme, minaret, arabesques, trop souvent convoqué pour désigner, y compris malgré lui, une altérité venue d’ailleurs. Les ateliers de co-construction menés avec les fidèles, en particulier les plus âgés, très attachés aux formes traditionnelles, ont été éprouvants ; mais Meriem Chabani revendique de construire pour les générations futures plutôt que pour reconduire des formes devenues, à ses yeux, des symboles vidés de fonction. Le projet, tout en verre et en structure bois, protégé par un rideau métallique mobile, doit être livré en 2028.L’œuvre architecturale s’annonce grandiose. Elle promet de devenir une nouvelle destination spirituelle, culturelle et touristique. En attendant son inauguration, tout le monde retient son souffle.

Une reconnaissance qui ne cesse de grandir

Les distinctions s’accumulent, sans que le parcours ne perde jamais sa dimension de combat. Bourse de la Fondation Jacques Rougerie en 2013, prix Holcim « Next Generation » en 2014, prix Europan en 2017, distinction Europe 40 under 40 décernée par le Centre européen d’architecture et le Chicago Athenaeum en 2020, bourse de la Graham Foundation, mention parmi les architectes femmes à suivre par la revue AMC en 2023 : la liste s’allonge d’année en année. En 2024, elle figure parmi les finalistes du prestigieux WheelwrightPrize de Harvard, où elle passera par ailleurs six mois de résidence, une manière, dit-elle avec une pointe d’ironie, de réparer une histoire familiale, sa tante ayant jadis échoué à intégrer l’institution. Le même type de résonance intime traverse son passage par l’École polytechnique fédérale de Lausanne, où son père avait autrefois postulé sans succès.
Elle enseigne aujourd’hui à l’ENSA Paris-Malaquais, au Royal College of Art de Londres et est passée par la HEAD à Genève, autant de tribunes depuis lesquelles elle continue de former une génération d’architectes à penser au-delà des frontières disciplinaires. En 2024, à la Biennale de Venise, elle présente une installation qui convoque la mémoire de ses deux grand-mères, toutes deux analphabètes, façon de rappeler que l’architecture, pour elle, ne s’écrit jamais hors de la généalogie et des corps qui l’ont précédée.

Le Sud comme horizon, l’Algérie comme attente

De ses lectures, Paul B. Preciado, Gloria Jean Watkinsconnue sous son nom de plume bellhooks,Fatima Ouassak, Meriem Chabani a tiré une conviction : le Sud n’est pas qu’un territoire, c’est une position, celle des marges, des corps exploités, des lieux d’extraction sacrifiés aux lieux de valorisation. Cette dynamique irrigue tous ses chantiers, du textile bangladais aux mosquées parisiennes, de la Birmanie à l’Éthiopie. Mais l’Algérie, dans cette géographie affective, occupe une place à part, celle d’une promesse encore en suspens. Elle y a mené quelques projets, notamment une candidature pour la réhabilitation de l’université des sciences et de la technologie Houari-Boumédiène, portée avec son associé Étienne Chobaux dans un esprit minimaliste revendiqué, loin des pastiches orientalisants, et proche au contraire de l’héritage de l’architecte brésilien Oscar Niemeyer, dont l’empreinte moderniste marque encore le pays au sortir de la décolonisation.
Mais ces incursions sur le sol algérien restent, à ce jour, des chantiers inaboutis, des candidatures sans suite. Meriem Chabani le constate elle-même sans amertume excessive, mais avec une lucidité tranchante : les conditions d’exercice dans son pays de naissance ne lui ont pas encore permis de faire les choses autrement. Voilà pourtant une architecte qui a fait du Sud global, de ses traumatismes coloniaux et de ses potentiels de réinvention, la matière même de son œuvre ; qui a su transformer l’ornement islamique en prouesse structurelle et la question du sacré en outil de justice spatiale ; qui compte parmi les esprits les plus originaux de l’architecture contemporaine mondiale. Il serait temps que l’Algérie, à son tour, lui tende la main et lui offre, sur sa propre terre, l’occasion de laisser une empreinte à la mesure de son talent. Meriem Chabani a déjà prouvé, du Bangladesh à la Birmanie, de Bruxelles à Paris, qu’elle savait construire des ponts entre les mondes. Il ne manque plus, désormais, que celui qui la ramènerait chez elle, dans son Algérie natale. S. A. H.

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