Culture

Le souk des troubadours : Palabres épistolaires…

Par Chahreddine Berriah•5 min de lecture
Brifa
Résumé IA

Sur la placette de l'Indépendance, deux troubadours, Haroun et Gibril, s'affrontent par discours interposés sous le regard amusé d'un narrateur silencieux.

Gibril accuse Haroun de délire paranoïaque tandis que ce dernier dénonce une époque de sommations binaires, chacun refusant l'affrontement direct malgré la foule qui s'amasse.

Un message signé « L'escargot entêté » pousse le narrateur à lire publiquement une charge virulente contre Gibril, l'accusant de travestir la réalité coloniale et de servir involontairement les intérêts occidentaux.

Le texte de l'Escargot suscite l'enthousiasme de la foule qui scande son nom, laissant le narrateur s'effacer pendant que les trois protagonistes restent muets face à cette vérité dérangeante.

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El Watan

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Sur la placette de l’Indépendance, Haroun, chroniqueur, un béret planquant son front ridé, semble délirer. Ou fantasmer :
«Nous vivons désormais une époque de sommations. Si on n’est pas d’un côté, on est forcément de l’autre.»
Quelques passants pressés, intrigués par les propos du troubadour, passent leur chemin.
Adossé à un arbre, quelques mètres plus loin, Gibril, ancien tirailleur, auteur prolifique, un sourire espiègle sous des verres grotesques, sursauta :
-Il entend des coups de feu partout, voit bouger les buissons comme à l’époque de la guerre et soupçonne de traîtrise tous ceux qui disent non à son délire.
Gibril contre-attaque :

  •  Il est des gens qui, si on venait à étaler sous leurs yeux toutes les splendeurs de la terre, n’y verraient que leur propre laideur. La nuit est en eux
    Haroun et Gibril ne sont pas de la ville. Ils sont bruns, mais bels hommes par leur rhétorique. Malgré leur apparence bizarre.
    Je suis débout en face. J’assiste, amusé, à cet échange d’hostilité, mais sans broncher. Les deux hurluberlus doivent, assurément, avoir un compte à régler, mais, peureux comme deux lièvres, ils manquent d’honnêteté et de courage pour se déclarer la guerre frontalement.
    Je m’abstiens d’intervenir, même si je me sens intellectuellement concerné par ces tirades énigmatiques. Moi aussi, je suis brun, donc étranger à la cité comme eux, mais beau, aussi, par mon silence.
    Une cohue se compose progressivement sur les lieux. Des spectateurs forment un cercle autour de Haroun, d’autres autour de Gibril.
    Les deux orateurs, qui se regardent en chiens de faïence, se taisent par stratégie: amplifier le suspense et gagner plus d’auditeurs.
    Secoués en tous sens par ces laïus, les gens tentent de se concentrer, de se focaliser sur un conférencier. Ils sont ballottés comme des feuilles d’arbres par un vent brusque. Les allocutions ne sont pas foncièrement contradictoires, mais elles déroutent par leur sens mystérieux.
    Je décide de quitter les lieux quand mon téléphone vibre. Un long message d’une autre ville, signé L’escargot entêté, s’affiche.
    «Ne participez pas à l’usurpation de l’histoire avec votre silence, ayez le courage de lire à voix haute ma vérité sur ces trois pitres sans inspiration»
    Je relève le défi. Je me mets au centre de la placette et crie, sans prétention de vouloir voler la vedette aux trois troubadours.
    «Messieurs… excusez-moi pour mon intrusion, j’ai un message à vous lire… L’escargot entêté vous salue, écoutez-le !», bafouillais-je.
    «Mais, c’est qui celui-là, encore ?», s’élève une voix moqueuse de la placette. «Des bonimenteurs, affublés du vocable d’intellectuels, ont aidé, inconsciemment ou non, d’une façon opportuniste ou non, l’Occident à nous percevoir à sa manière. A lui donner des complices. Ses pitres. Avec comme récompenses quelques prébendes, quelques prix littéraires, quelque place à l’Académie française… Ce Gibril a déformé la réalité coloniale sans vergogne. Il se fait le défenseur fervent de la cohabitation heureuse et enchanteresse entre les Français et les Algériens durant la colonisation. Mais tout cet arsenal, toute cette exploitation de l’homme algérien par le colon européen, toute cette misère qui produisait une famine endémique et des épidémies dévastatrices, une déscolarisation totale et permanente qui interdisait l’école aux enfants n’ont pas du tout été relatés par Gibril qui a fait passer l’apartheid que subissaient les colonisés algériens, pour une bonne entente entre les différentes communautés…!» Je lis le texte en bredouillant, mais sans m’en inquiéter outre mesure, car, finalement, je n’ai aucune responsabilité sur le contenu du texte et personne ne peut me juger pour mon articulation.
    A un moment, je crois me découvrir mes dons d’orateur, mais en vérité c’est le discours de l’Escargot qui suscite l’attention.
    Des applaudissements s’entendent, puis des slogans éclatent «L’Escargot, l’Escargot…» Je n’ai aucune emprise sur le public… que je salue timidement et me volatilise. Sans crier gare. Les choses s’annoncent mal…

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