Un nouveau paradigme pour le financement mondial de la santé
Le système mondial de financement de la santé s'effondre, offrant une rare opportunité de le transformer vers un modèle fondé sur les ressources nationales plutôt que sur l'aide internationale.
Le financement national doit devenir le socle, ce qui exige des réformes fiscales, l'allègement de la dette et une croissance économique accrue pour libérer de l'espace budgétaire.
L'aide publique au développement doit devenir stratégique, limitée dans le temps et ciblée sur les contextes fragiles, tandis que les institutions régionales prennent le relais.
Le financement des biens publics mondiaux de santé nécessite de nouveaux mécanismes au-delà de l'APD, avec des contributions basées sur les capacités des pays à revenu intermédiaire.
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Le Quotidien d'Oran
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Mais ce système, en place depuis des décennies, est aujourd’hui en train de s’effondrer, ce qui nous offre une occasion rare de transformer la manière dont nous finançons la santé aux niveaux national, régional et mondial.
De plus en plus de pays formulent déjà une vision selon laquelle le financement de la santé s’appuierait sur les ressources nationales, répondrait aux priorités nationales et rendrait des comptes aux citoyens de chaque pays. La santé ne serait plus considérée comme un coût, mais comme un investissement qui stimule la croissance et renforce la résilience, et le système international s’alignerait davantage sur les ambitions nationales. Les pays collaboreraient là où leurs intérêts convergent, chacun reconnaissant que des capacités nationales plus solides concourent en définitive à la préparation collective et à la stabilité mondiale.
Ceux qui appellent à un changement ne nient pas que le financement mondial de la santé ait apporté de réels progrès. L’aide au développement consacrée à la santé est passée de 15 milliards à 50 milliards de dollars entre 2000 et 2019, s’accompagnant de la mise en place de systèmes d’approvisionnement, de mécanismes de financement et d’infrastructures collaboratives, démontrant ainsi ce qu’une coopération mondiale concertée en matière de santé peut accomplir. Ce système a sauvé des vies, amélioré la santé et contribué à des avancées majeures en matière de développement.
Ces mêmes dispositifs ont cependant aussi ancré la dépendance et concentré le pouvoir, privilégiant systématiquement les résultats à court terme au détriment des capacités à long terme. La reddition de comptes s’exerçait vers le haut, envers les donateurs, et non vers le bas, envers les citoyens.
Puis sont survenues, en 2025, des perturbations qui ont affecté les flux d’aide, les institutions multilatérales et les hypothèses sur lesquelles elles reposaient. S’en est suivi un bilan qui s’imposait depuis longtemps, et avec lui la question de savoir comment construire un système meilleur.
La réponse doit comporter trois éléments distincts mais qui se renforcent mutuellement. Premièrement, le financement national doit constituer le fondement, et non une simple note de bas de page. Bien que le processus d’augmentation des dépenses nationales consacrées à la santé dépende de la situation de départ de chaque pays, tous doivent tendre vers une plus grande autonomie. Cela nécessite des réformes fiscales, une hiérarchisation des priorités budgétaires, une bonne gouvernance et la confiance du public dans le fait que les dépenses publiques apportent de réels bénéfices.
L’allègement de la dette est également essentiel. Dans les économies fortement endettées, le service de la dette est devenu un concurrent budgétaire direct des dépenses de santé, dépassant parfois même le montant total des crédits publics alloués à la santé. Les efforts visant à renforcer le financement national doivent aller de pair avec la résolution des contraintes structurelles qui continuent de l’entraver, ce qui nécessite de lever les obstacles politiques à l’allègement du fardeau de la dette.
Rien de tout cela ne pourra être réalisé isolément. L’ampleur du défi – qu’il s’agisse d’élargir la marge de manœuvre budgétaire ou de reconstruire des systèmes vidés de leur substance par des décennies de dépendance à l’égard de l’aide – souligne la nécessité d’une croissance économique accrue. Il sera essentiel de mobiliser les investissements privés et de tirer parti d’approches innovantes telles que le financement mixte ou les échanges dette-santé.
Deuxièmement, l’aide publique au développement (APD) et les financements internationaux doivent continuer d’apporter un soutien, mais en retrait. La composition de l’ensemble du financement du développement a radicalement évolué au cours de la dernière décennie : les flux bilatéraux ont baissé de 6 % et ceux des créanciers privés se sont effondrés de 94 %, tandis que les financements multilatéraux ont augmenté de 124 %.
Bien qu’elle reste un élément incontournable du tableau, l’APD subit une pression croissante. Estimée à 154 milliards de dollars en 2026, l’APD totale est comparable à son niveau de 2015. L’aide au développement consacrée spécifiquement à la santé aurait, selon les estimations, stagné aux alentours de son niveau de 2025, soit 38 milliards de dollars. Mais ce qui importe encore plus que les réductions de financement, c’est la manière dont les ressources restantes sont utilisées. Le financement extérieur ne devrait couvrir que ce qui ne peut pas encore l’être au niveau national, et il devrait se concentrer là où il est véritablement irremplaçable, à savoir dans les contextes fragiles et les pays à faible revenu. Les ressources mondiales et la capacité de réaction rapide face aux crises humanitaires resteront nécessaires.
Néanmoins, la majeure partie de l’APD devrait être stratégique, produire un effet multiplicateur, s’inscrire dans un calendrier précis et viser à accélérer la transition vers l’autonomie nationale. Pour de nombreuses institutions et bailleurs de fonds souverains, cela implique une approche radicalement différente qui cède du pouvoir et de l’influence aux institutions régionales et nationales. Les banques régionales de développement, les agences nationales de santé publique et les mécanismes de financement régionaux mutualisés peuvent servir de catalyseurs à l’autosuffisance.
Enfin, alors que les principes de subsidiarité et de souveraineté occupent le devant de la scène, la question du financement d’efforts collectifs véritablement mondiaux en matière de santé publique se pose avec acuité. L’APD n’a jamais été conçue pour jouer ce rôle. Elle est politiquement aléatoire, budgétairement peu fiable et mal adaptée au financement de fonctions dont la valeur est universelle.
Heureusement, la capacité des pays à revenu intermédiaire à contribuer au système mondial s’est considérablement renforcée, et des options alternatives existent bel et bien. Parmi celles-ci figurent divers modèles d’investissement public mondial, des contributions statutaires, des lignes budgétaires directes hors APD et des prélèvements fondés sur la solidarité. L’approche la plus prometteuse consiste à répartir les contributions en fonction des capacités, tout en s’éloignant résolument des modèles de gouvernance où la capacité de payer confère le pouvoir de décision. Il s’agit d’une ambition à long terme, mais vers laquelle les responsables de la santé et des finances doivent œuvrer dès maintenant.
L’architecture de financement de la santé mondiale est déjà en train d’être remodelée. Reste à savoir si cela se fera de manière délibérée ou par défaut. Une remise à plat s’impose clairement : les ressources nationales occuperaient une place centrale ; l’aide au développement jouerait un rôle stratégique, limité dans le temps et véritablement transitoire ; et les fonctions mondiales seraient financées par des mécanismes fondés sur des intérêts et des avantages communs.
La concrétisation de cette vision exigera des actions complémentaires tant au niveau national qu’international. Au niveau national, les gouvernements doivent reconnaître le rôle de la santé des citoyens dans le développement à long terme, la résilience et l’indépendance, et faire le choix politique d’accroître les investissements en conséquence. Dans le même temps, la communauté internationale, y compris les pays partenaires souverains et les institutions régionales et mondiales, devrait dépasser le cadre étroit axé sur l’aide qui a guidé la coopération internationale en matière de santé pendant des décennies et réorienter l’attention politique et les ressources non liées à l’aide vers des priorités communes et des résultats mutuellement bénéfiques. Ce n’est qu’alors que le financement mondial de la santé reflétera véritablement le monde tel qu’il est aujourd’hui.
Parmi les autres coauteurs figurent :
Mauricio Cárdenas, ancien ministre des Finances et du Crédit public de Colombie et professeur de pratique professionnelle en leadership mondial à l’université Columbia.
Gunilla Carlsson, codirectrice du Partenariat pour la politique internationale et la diplomatie en matière de santé, et ancienne ministre suédoise de la Coopération internationale au développement.
- Donald P. Kaberuka, ancien président de la Banque africaine de développement, est le haut représentant de l’Union africaine pour le financement de l’Union.
- Muhammad Ali Pate est ministre de la Santé et de la Protection sociale du Nigeria et professeur de leadership en santé publique au département de santé mondiale et de population de l’université Harvard.
- Budi Gunadi Sadikin est ministre de la Santé de l’Indonésie et coprésident du Groupe de haut niveau pour l’Accra Reset.
- Erna Solberg, ancienne première ministre de Norvège, est la future présidente du conseil d’administration du Fonds mondial de lutte contre le sida, la tuberculose et le paludisme.