Le prochain chapitre de l’aide internationale
L'aide internationale ne disparaît pas malgré la suppression de 83 % des programmes de l'USAID par l'administration Trump, les États-Unis contribuant encore 29 milliards de dollars.
En 2025, le nombre record de conflits et les 117,8 millions de personnes déplacées accentuent la pression sur un système d'aide en pleine restructuration.
L'efficacité de l'aide dépend du « dernier kilomètre » — la distribution locale — dont le démantèlement brutal risque d'anéantir des décennies de savoir-faire durement acquis.
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Le Quotidien d'Oran
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Ce montant comprend 29 milliards de dollars provenant des États-Unis, malgré la suppression de 83 % des programmes de l’Agence américaine pour le développement international (USAID) par l’administration de Donald Trump. De plus, les guerres, les épidémies, les déplacements de population et la concurrence géopolitique feront en sorte que les pays riches continuent à dépenser de l’argent à l’étranger, que ce soit pour des raisons humanitaires ou pour servir leurs propres intérêts.
Alors que le nombre de conflits en cours a atteint un niveau record en 2025 et que 117,8 millions de personnes ont terminé l’année en situation de déplacement forcé, la question n’est pas de savoir si l’aide étrangère survivra, mais quel type de système d’aide émergera de la réduction actuelle des dépenses. C’est le moment, non pas de rejeter des décennies de progrès dans l’apprentissage de la mise en œuvre de l’aide, mais de reconsidérer les priorités et d’exiger une plus grande responsabilité.
L’aide fait depuis longtemps l’objet de deux critiques fondamentales. La première est qu’elle ne fonctionne pas : soit les fonds promis ne parviennent jamais aux personnes qui en ont besoin, soit l’argent arrive mais ne produit pas l’impact escompté. La seconde est que l’aide est dépensée à mauvais escient : même lorsqu’elle fonctionne, elle peut ne pas servir les intérêts du pays donateur ou ne pas correspondre aux priorités des contribuables.
Les récentes réductions sont ostensiblement justifiées par ce deuxième argument. L’aide étant constituée de fonds publics, affirme-t-on, elle devrait être réorientée vers des objectifs de sécurité nationale, des intérêts commerciaux ou d’autres objectifs bénéficiant d’un large soutien de la part des contribuables dans les pays donateurs. Mais si ces débats sont légitimes, des coupes budgétaires mal gérées risquent d’aggraver les problèmes que l’aide était censée résoudre, et ce précisément au moment où des progrès substantiels ont été réalisés pour améliorer la mise en œuvre de l’aide.
Pendant la majeure partie de son histoire, l’aide étrangère s’est concentrée sur les transferts de gouvernement à gouvernement. À partir du début des années 2000, cependant, la communauté du développement s’est de plus en plus intéressée au « dernier kilomètre » entre les décaissements d’un donateur et la personne que l’aide est finalement censée aider. Tout comme les vaccins ne s’administrent pas tout seuls, les programmes de transferts monétaires nécessitent des registres, des systèmes de paiement et des procédures de recours.
Les soins maternels dépendent de professionnels qui savent quelles femmes sont enceintes, quelles familles se méfient des cliniques et quelles routes deviennent impraticables en cas de fortes pluies.
Pour que l’aide soit efficace, les fonds doivent être convertis en biens et services concrets destinés aux populations des villages isolés et des camps de réfugiés. Se concentrer sur la distribution sur le dernier kilomètre peut accroître l’efficacité et, par conséquent, renforcer l’attrait - le « soft power » - du donateur. Mais lorsque la distribution échoue sur ce dernier kilomètre, même une aide bien intentionnée peut causer du tort.
L’aide alimentaire en est un bon exemple. Les travailleurs humanitaires avertissent depuis longtemps que, sans infrastructures locales plus solides pour la distribution, la nourriture finit souvent entre les mains des milices plutôt que dans celles des familles affamées. Des études montrent que l’aide alimentaire américaine, malgré l’intention humanitaire qui la sous-tend, tend à accroître la fréquence et la durée des conflits civils dans les régions bénéficiaires. Le problème survient lorsque la logistique, le suivi et les mesures de protection locales sont considérés comme des éléments administratifs accessoires, plutôt que comme un élément central de l’intervention.
Grâce à un travail de terrain minutieux, cependant, les chercheurs et les travailleurs humanitaires ont réalisé de réels progrès dans la compréhension des moyens d’améliorer la prestation des services publics «du dernier kilomètre». Dans les zones rurales de l’Inde, la couverture vaccinale des enfants a augmenté de 22 % lorsque les informations sur la vaccination ont été transmises à des villageois identifiés par leurs voisins comme de bons relais d’information, plutôt qu’à des personnes choisies au hasard. En Ouganda, les programmes de santé communautaire ont donné de meilleurs résultats lorsqu’ils ont recruté des agents faisant preuve de fortes motivations prosociales. Placés en première ligne de la santé publique, ces agents ont effectué davantage de contrôles prénataux et sont restés plus longtemps à leur poste.
Ces études démontrent qu’une aide efficace nécessite de relier les ressources étrangères aux systèmes de prestation locaux, et de mettre en place ces systèmes là où ils n’existent pas encore. Cela implique de recruter des personnes possédant une connaissance du terrain, de bien les former, de créer des organisations dotées de mécanismes d’incitation efficaces et de renforcer les chaînes d’approvisionnement.
L’aide du « dernier kilomètre » est importante non seulement parce qu’elle permet de vacciner un enfant ou de soutenir un agriculteur aujourd’hui, mais aussi parce qu’elle favorise la mise en place de capacités essentielles, notamment des cohortes de professionnels formés, des chaînes d’approvisionnement opérationnelles, des systèmes d’information fiables et des institutions nationales capables de poursuivre le travail une fois l’aide étrangère terminée. Les avantages profitent tant aux pays bénéficiaires qu’aux gouvernements donateurs à la recherche d’alliances durables et d’une plus grande stabilité à l’échelle mondiale ou dans leur propre voisinage.
Mais il faut plus de temps pour mettre en place des capacités de mise en œuvre que pour les perdre. Celles-ci résident moins dans les bâtiments et les équipements que dans les personnes, les routines et les relations. Lorsqu’un agent de santé communautaire part, son remplaçant peut devoir rétablir la confiance à partir de zéro, par exemple en apprenant quels ménages ont besoin de quel type d’attention. Lorsqu’une organisation cesse ses activités, son personnel qualifié se disperse. Lorsqu’un système de données ou une chaîne d’approvisionnement est abandonné, un programme peut cesser de fonctionner même s’il reste des fonds.
C’est pourquoi les coupes budgétaires ou les réaffectations destinées à servir les intérêts des bailleurs de fonds peuvent réduire l’efficacité de l’aide restante, en particulier lorsqu’elles sont brusques et mal planifiées. Les annulations massives de l’USAID l’année dernière en sont une parfaite illustration. Elles ont laissé des agents sans salaire, des médicaments indisponibles, des systèmes d’orientation défaillants et des partenaires locaux livrés à eux-mêmes.
Elles ont risqué de démanteler les systèmes de suivi et de données nécessaires pour distinguer les programmes efficaces de ceux qui ne le sont pas.
Les bailleurs de fonds ont le droit de modifier leurs priorités. Mais il est dans l’intérêt de tous de préserver les mécanismes de mise en œuvre. Les programmes qui ne correspondent plus aux objectifs d’un bailleur de fonds devraient être transférés, regroupés ou progressivement supprimés de manière ordonnée, et non démantelés du jour au lendemain.
L’aide internationale ne disparaît pas, mais il reste à voir si nos connaissances, acquises de haute lutte, sur la mise en œuvre efficace de l’aide survivront à ce repli. Ce serait une tragédie de gaspiller ce savoir, pour devoir ensuite le reconstruire à un coût bien plus élevé. Les gouvernements donateurs sont donc confrontés à un choix important : non pas entre préserver chaque programme d’aide et abandonner complètement l’aide étrangère, mais entre une destruction inutile et la reconstruction du système en s’appuyant sur les enseignements tirés. Il n’est pas trop tard.
Nancy Qian - Professeure d’économie à l’université Northwestern, est codirectrice du Global Poverty Research Lab de l’université Northwestern, directrice fondatrice du China Econ Lab et professeure invitée à l’Institut Einaudi d’économie et de finance.