Après la tempête : les États du Golfe, l’Amérique et la naissance d’un Moyen-Orient multipolaire

La crise entre l'Iran et les États-Unis a brisé le modèle sécuritaire traditionnel des monarchies du Golfe, qui ne peuvent plus compter sur une protection américaine inconditionnelle face à Téhéran.
Les pays du Golfe perçoivent désormais qu'Israël est le seul allié bénéficiant d'une garantie américaine forte, créant une dissymétrie qui pousse Riyad, Abou Dabi et Doha à diversifier leurs partenariats vers la Chine et la Russie.
Cette recomposition accélère l'autonomie stratégique des monarchies, qui développent leurs industries de défense, dialoguent avec l'Iran et maintiennent une coopération pragmatique avec Washington sans allégeance aveugle.
Le cessez-le-feu d'avril 2026 a provoqué un rebond prudent des marchés, confirmant que le Golfe est devenu un laboratoire de multipolarité où les États naviguent entre Washington, Pékin, Moscou et Téhéran pour maximiser leur marge de manœuvre.
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Le Quotidien d'Oran
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Mais les conséquences ne s’arrêtent pas à Téhéran ou Washington. Elles frappent de plein fouet les pays du Golfe, qui voient leur modèle sécuritaire traditionnel - protection américaine contre coopération avec l’Iran - voler en éclats. Comme le soulignent les experts, ces monarchies doivent désormais répondre à une question existentielle : peuvent-elles encore compter sur les États-Unis ?
Une crise qui ébranle la confiance sécuritaire dans Washington
Les pays du Golfe (Arabie saoudite, Émirats arabes unis, Qatar, Koweït, Bahreïn, Oman) ont longtemps reposé sur une équation simple : Coopération économique et diplomatique avec l’Iran (voisin incontournable). Protection militaire assurée par les États-Unis (bases, ventes d’armes, garanties implicites). Or, cette architecture s’est effondrée pendant la crise. Les frappes iraniennes ont visé des infrastructures dans l’ensemble du Golfe. Et les États-Unis, absorbés par leur confrontation directe avec Téhéran, n’ont pas pu - ou pas voulu - protéger efficacement leurs alliés. Comme le note un analyste cité par Carnegie, « les dirigeants du Golfe doivent se demander s’ils peuvent continuer à compter sur les États-Unis pour leur protection ». L’équilibre traditionnel est « désormais sous pression ».
La perception d’un soutien américain privilégié à Israël
Dans ce contexte, une idée s’impose dans plusieurs capitales du Golfe : le seul pays bénéficiant d’une garantie sécuritaire forte et constante des États-Unis est Israël. Cette perception est corrosive. Elle crée une dissymétrie insupportable : Israël pays du Golfe. Soutien stratégique direct Soutien conditionnel et politique. Veto américain automatique à l’ONU.
Accès prioritaire aux armes Dépendance aux ventes d’armes
Comme le souligne l’AGSI, ce déséquilibre « complique la prise de décision des pays du Golfe ». Certains dirigeants se demandent pourquoi ils resteraient dans l’orbite américaine si Israël est le seul allié véritablement protégé.
Vers une autonomie stratégique des pays du Golfe
Face à ces incertitudes, les monarchies du Golfe adoptent progressivement une stratégie d’équilibrage à plusieurs volets : Dialogue avec l’Iran : ils ont compris que Téhéran est une puissance régionale avec laquelle il faut composer, non éliminer.
Maintien de la coopération avec Washington : mais sur des bases plus pragmatiques, sans allégeance aveugle. Diversification des partenariats : notamment avec la Chine, devenue premier partenaire commercial et investisseur. Renforcement des capacités militaires nationales : l’Arabie saoudite et les EAU accélèrent leur industrie de défense locale.
Selon le Middle East Council on Global Affairs, la guerre a « accéléré un glissement vers une autonomie stratégique » des États du Golfe. L’ère où la sécurité était une sous-traitance à Washington est en train de s’achever.
Une crise qui fragilise la stratégie globale américaine
Cette recomposition régionale a des répercussions directes sur les objectifs stratégiques des États-Unis, qui sont : Maintenir le contrôle des routes énergétiques (Ormuz, détroit de Bab el-Mandeb).
Contenir l’influence de la Chine. Préserver la centralité du dollar et du système financier occidental.
Or, la crise actuelle produit des effets inverses :
Diversification des alliances : les pays du Golfe se tournent vers la Chine, la Russie, l’Inde.
Renforcement des logiques multipolaires : plus aucun pays ne veut dépendre exclusivement d’un seul protecteur. Montée du pragmatisme régional : les monarchies jouent sur plusieurs échiquiers.
L’Atlantic Council avertit que cette guerre « ouvre une période d’incertitude dans le Golfe » qui pourrait menacer la stabilité régionale et les relations traditionnelles avec Washington.
La rivalité avec la Chine en toile de fond
La dimension globale est essentielle. La compétition États-Unis-Chine influence désormais tous les choix régionaux :
La Chine dépend du Golfe pour environ 40 % de son pétrole importé. Elle a donc un intérêt vital à la stabilité de la région. Les pays du Golfe voient Pékin comme un partenaire économique incontournable (initiative des Routes de la soie, technologies 5G, nucléaire civil, etc.). Washington cherche à maintenir son influence, mais sa crédibilité est entamée. Toute perte d’influence américaine profite indirectement à la Chine.
La guerre actuelle est décrite par notre analyse comme participant à une « reconfiguration structurelle des équilibres de puissance au Moyen-Orient ». Autrement dit, le Golfe devient un théâtre de la rivalité sino-américaine, et les monarchies locales en tirent parti pour gagner en autonomie.
Une désescalade fragile révélatrice
Le cessez-le-feu du 8 avril 2026, que nous avons analysé, illustre parfaitement cette nouvelle donne. Après l’annonce de l’accord, les marchés du Golfe ont rebondi (hausse des indices boursiers saoudien et émirati). Mais, comme le note Reuters, cette reprise reste « prudente en raison de l’incertitude persistante sur la politique américaine ». En clair : les pays du Golfe veulent la stabilité, mais ils ne font plus confiance aveuglément à Washington. Ils savent que la prochaine crise pourrait les laisser seuls face à l’Iran ou à d’autres menaces.
Le scénario dominant: équilibre plutôt que rupture
La tendance la plus probable n’est ni un abandon total des États-Unis, ni un alignement complet sur l’Iran. Elle se situe dans une troisième voie :
Diversification des alliances : les monarchies du Golfe entretiennent des relations avec Washington, Pékin, Moscou, New Delhi, Ankara, et même Téhéran. Diplomatie pragmatique : elles évitent les confrontations idéologiques et privilégient leurs intérêts économiques. Autonomie progressive : elles renforcent leurs capacités militaires et leurs industries de défense. Une guerre prolongée aurait pu pousser les pays du Golfe à «adopter une stratégie d’équilibrage entre les puissances régionales ».
Même avec un cessez-le-feu, la dynamique est lancée : l’équilibrage est devenu la norme.
Le Golfe, laboratoire d’un monde multipolaire
Ce que nous observons dans le Golfe est un microcosme de l’évolution du monde :
La crédibilité américaine n’est plus absolue. Les puissances régionales (Iran, Turquie, Israël, Arabie saoudite) se rééquilibrent. La Chine s’impose comme un partenaire incontournable, sans pour autant remplacer les États-Unis. Les petites et moyennes puissances (EAU, Qatar) développent des diplomatie autonomes et multidirectionnelles. Pour les pays du Golfe, l’enjeu n’est plus de choisir entre Washington et Téhéran, mais de naviguer dans un environnement incertain en maximisant leur marge de manœuvre. La crise Iran-États-Unis a agi comme un accélérateur : elle a révélé ce qui était déjà en germe. Le Moyen-Orient ne sera plus jamais bipolaire. Il est entré dans l’ère de la multipolarité active.