FIFA-Gianni Infantino, vers la chute ? : Le trône du Roi du foot-business vacille

Par R. N.36 min de lecture
FIFA-Gianni Infantino, vers la chute ? : Le trône du Roi du foot-business vacille
Résumé IA

Le projet FFE de Gianni Infantino, visant à céder des revenus mondiaux à des investisseurs proches de Donald Trump, a provoqué une fronde inédite au sein du bureau exécutif de la FIFA, divisé trois voix contre deux, et déclenché démissions et lettres ouvertes.

Né à Brigue de parents italiens, l'ancien juriste de l'UEFA a gravi les échelons sous Michel Platini avant d'être élu président en 2016, profitant de la suspension de son mentor pour accéder au pouvoir.

Depuis son élection, Infantino a quadruplé son salaire à plus de six millions de dollars, écarté les membres indépendants de la commission d'éthique pour en prendre le contrôle, et transformé l'institution en machine mondaine.

Le pouvoir effectif de la FIFA s'est désormais éparpillé entre Zurich, Miami, Doha et la Trump Tower de Manhattan, où l'organisation loue des bureaux, marquant la fin de la centralisation historique zurichoise.

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Son projet de céder une partie des revenus futurs de la Coupe du monde a déclenché une fronde sans précédent au sein du football mondial. Si la FIFA a finalement renoncé à son projet de filiale privée sous la pression du boycott, la crise, elle, ne retombe pas. Derrière ce fiasco commercial se joue désormais une bataille de pouvoir qui menace directement l’avenir de Gianni Infantino.

De Zurich

Sid Ahmed Hammouche

Il y a un mois à peine, Gianni Infantino paradait encore sur Instagram, auréolé d’une Coupe du monde qui avait fait entrer 15 milliards de dollars dans les caisses de la FIFA. Aujourd’hui, l’homme qui se rêvait en Roi indétrônable du football mondial court après les voix qui, une à une, se détournent de lui. Entre ces deux images, seize jours de tourmente, un projet de vente d’une partie du Mondial à des investisseurs proches de Donald Trump, un bureau exécutif divisé trois voix contre deux, une déferlante de démissions et de lettres ouvertes, et la première vraie fissure dans l’édifice que l’Italo-Suisse a bâti depuis 2016. Récit d’un système à bout de souffle, entre Zurich, Brigue, Londres, Doha, New York et Rabat.

Sur la colline du Zürichberg, silence radio

Le «Home of FIFA» ne ressemble à rien d’autre. Perché sur la colline du Zürichberg, au 20 FIFA-Strasse, dans le très cossu septième arrondissement de Zurich, l’immeuble inauguré en mai 2007 cache l’essentiel de ses volumes sous terre : un jardin japonais en toiture, des salles de conférence enfouies, des couloirs qu’aucun visiteur non accrédité ne parcourt jamais. Le site est fermé au public. On y accède sur invitation, ou pas du tout.
C’est devant ce mur de verre et de béton, un matin d’août, que la petite troupe de journalistes s’agglutine, comme elle le fait presque chaque semaine depuis que l’affaire FFE a éclaté fin juillet. Les employés qui sortent pour la pause déjeuner accélèrent le pas, tête baissée, refusant catégoriquement de prononcer le nom de leur président devant un micro. «Je n’ai rien à dire», glisse l’un d’eux avant de disparaître dans le parking souterrain. Un autre, plus jeune, esquisse un sourire gêné et invoque une réunion qui n’existe sans doute pas. La consigne, dans la maison, est limpide : pas un mot à la presse, tout passe par le service de communication.
On attend, ce jour-là, une hypothétique apparition du président. Elle ne viendra pas. Depuis la révélation de son projet FFE, de filiale commerciale ouverte aux investisseurs privés, Gianni Infantino se fait rare. Lui qui occupait volontiers l’espace médiatique, sommets du G20, COP, tapis rouges, selfies avec des chefs d’État, a changé de régime. Il communique par messages soigneusement calibrés, par des photos postées sur son propre compte, par des communiqués relus une dizaine de fois avant publication. La FIFA, elle, a pris ses quartiers ailleurs cet été : d’abord au Waldorf Astoria de Manhattan (New York), où s’est jouée la scène décisive du scandale FIFA, puis à Rabat, où s’est tenue la réunion de crise censée ressouder les rangs. Le siège zurichois, lui, semble presque vide de vie, un décor qu’on continue de montrer aux caméras alors que les vrais arbitrages se prennent ailleurs, entre deux avions.
Cette délocalisation du pouvoir n’est pas propre à la crise actuelle. Depuis plusieurs années, la FIFA a déjà éparpillé certains de ses services hors de Suisse. Son département juridique opère en partie depuis Miami, un peu plus proche des paradis fiscaux et des « requins » de la finance et des sponsors. Et les statuts de l’organisation ont été modifiés pour ouvrir la porte à un transfert futur du siège. Zurich reste, sur le papier, la capitale du football mondial depuis 1932. Dans les faits, le pouvoir réel s’est éparpillé entre Zurich, Miami, Doha et, de plus en plus, la Trump Tower de Manhattan, où la FIFA loue un bureau que peu de salariés n’ont jamais vu ouvert.

Le garçon de Brigue

Pour comprendre l’homme que l’on cherche aujourd’hui à débusquer derrière les portes closes du Home of FIFA, il faut remonter à Brigue, petite ville du Haut-Valais adossée aux Alpes. Ville grise, austère. C’est là que naît, le 23 mars 1970, Gianni Infantino, fils d’immigrés italiens originaires de la région de Reggio de Calabre, son père tenait un kiosque à journaux. L’enfant a, dit-il, deux pieds gauches et ne fera jamais carrière sur les terrains ; il se rabat sur l’organisation, fonde très jeune un club amateur en Suisse qu’il fait grimper depuis la cinquième division locale, cumulant déjà les casquettes de dirigeant, d’entraîneur et de porte-parole. Une leçon qu’il n’a jamais oubliée : diriger, c’est d’abord contrôler tous les leviers à la fois.
Des études de droit à l’université de Fribourg, payées en travaillant la nuit dans les wagons-lits, le mènent d’abord au Centre international d’étude du sport de Neuchâtel, où il croise une génération de jeunes dirigeants africains qui, des décennies plus tard, occuperont les plus hautes fonctions dans leurs fédérations nationales. Un réseau qui se révélera précieux. Un an à la fédération espagnole lui fait ajouter le castillan à son répertoire ; son mariage avec une Libanaise y ajoutera l’arabe. En 2000, il rejoint le département juridique de l’UEFA à Nyon. Quatre ans plus tard, il en dirige les affaires légales ; en 2009, il en devient le secrétaire général, bras droit du président Michel Platini, dont il orchestre les tirages au sort de Ligue des champions avec un sérieux qui devient, à l’époque, presque un running gag.
Personne, jusqu’en octobre 2015, n’imagine Infantino calife à la place du calife. C’est un « plan B », le recours de sécurité de l’UEFA si la candidature de Platini à la présidence de la FIFA venait à être invalidée. Elle le sera. Un paiement de deux millions de francs suisses versé par Sepp Blatter à Platini en 2011, requalifié en soupçon de corruption, vaut aux deux hommes une suspension express de la commission d’éthique de la FIFA. Tous deux seront blanchis par la justice sept ans plus tard, mais le mal est fait, la voie est libre. Le procureur fédéral suisse de l’époque, Michael Lauber, qui qualifiera publiquement Platini de personnage situé « entre témoin et suspect », deviendra plus tard procureur général de la Confédération helvétique avant de démissionner, après avoir été rattrapé par des rencontres secrètes avec… Gianni Infantino, alors sous enquête.
Le 26 février 2016, l’ancien juriste discret de l’UEFA est élu président de la FIFA, devançant au second tour le cheikh bahreïni Salman bin Ibrahim Al Khalifa, grâce notamment à un basculement de dernière minute des voix caribéennes. Il a 45 ans. Il promet de « restaurer l’image » d’une institution éclaboussée par le FIFA Gate et par les casseroles laissées par son compatriote suisse Sepp Blatter, s’engage à voyager en classe économique et à plafonner sa rémunération. La première promesse ne survit pas à quelques semaines de mandat. La seconde vole plus spectaculairement en éclats : son salaire, fixé à deux millions de francs à son arrivée, sera multiplié par quatre en moins d’une décennie, dépassant les six millions de dollars annuels primes et avantages compris. Moins d’un an après son élection, il écarte deux figures indépendantes de la commission d’éthique de la FIFA et en reprend, de fait, le contrôle.

Trois passeports, huit langues, un empire

Ce contrôle méthodique de tous les rouages de l’institution s’appuie sur un autre atout, moins souvent commenté : une identité à géométrie variable, que ses détracteurs eux-mêmes peinent à lui contester. «Gianni Infantino est obnubilé par les puissants, les riches, la gloire. Il est bosseur, mais machiavélique et dangereux», lâchent aujourd’hui les gens qui rêvent de le voir tomber. Le patron de la FIFA est détesté par les cadres et les amateurs de foot, lui qui a transformé un sport populaire en rendez-vous mondain. Un sport des pauvres accaparé par les riches.
L’homme parle les langues du monde entier de l’anglais au portugais en passant par l’arabe, et cette polyglossie n’a jamais été un simple talent de salon. Elle a été, tout au long de sa carrière, un instrument de pouvoir. Tout commence, donc, par une identité double, héritée à la naissance : suisse et italienne, où il apprend à jongler dès l’enfance entre l’allemand de l’école, l’italien de la maison et le français de la Suisse romande. Rien, dans ce départ, ne laissait deviner l’internationaliste qu’il deviendrait. Le tournant se joue à l’université de Fribourg, puis surtout lors d’une année passée à travailler pour la fédération espagnole de football, qui lui fait ajouter le castillan à son répertoire. L’arabe, en revanche, n’a rien d’un choix de carrière : il vient d’un mariage. Depuis 2001, Gianni Infantino est marié à une Libanaise, Lina Al Achkar, avec qui il a eu quatre filles, des jumelles, Alessia et Sabrina, puis Shania-Serena et Dhalia-Nora. Cette union ancre durablement Infantino dans le monde arabe bien avant que le Qatar ou l’Arabie saoudite ne deviennent des points cardinaux de sa présidence.
Cette proximité linguistique et familiale s’est muée, au fil des années, en une appartenance beaucoup plus officielle. Fin 2025, la présidence libanaise a octroyé à Gianni Infantino la nationalité du pays de son épouse. Le journal beyrouthin L’Orient-Le Jour a rapporté que le président Joseph Aoun avait justifié ce geste par son rôle dans le développement du football et son soutien constant au football libanais. La nouvelle a fait sourire une partie de la presse mondiale, qui y a vu la démonstration la plus aboutie d’un talent bien particulier du patron de la FIFA : celui de se faire adopter, littéralement, par les pays dont il a besoin. Les mauvaises langues, elles, y voient un calcul plus cynique encore : en cas de poursuites judiciaires, Infantino pourrait toujours se réfugier au pays de sa femme et y couler un exil doré, en compagnie d’un certain Carlos Ghosn. Le pays de Fairouz a en effet la réputation, non usurpée, de ne jamais extrader ses ressortissants, aussi véreux soient-ils.
Après la Suisse et l’Italie de naissance, voilà donc Infantino devenu arabe, sur le papier, l’un des rares dirigeants sportifs mondiaux à cumuler trois nationalités (suisse, italienne et libanaise), sans compter la reconnaissance symbolique dont il jouit, de fait, dans plusieurs pays du Golfe où il a établi domicile, réseaux d’affaires et soutiens politiques. Ce triple ancrage n’est pas qu’une curiosité biographique. Il éclaire directement la manière dont Infantino a construit, depuis 2016, sa légitimité au sein d’un monde du football où l’Europe ne pèse plus, mathématiquement, qu’une voix parmi 211. Parler l’arabe, être devenu libanais, avoir vécu au Qatar, avoir défendu bec et ongles l’attribution du Mondial 2034 à l’Arabie saoudite : chacun de ces éléments a nourri, année après année, l’image d’un président qui ne serait pas seulement l’héritier d’une Europe du football en déclin d’influence, mais un homme véritablement du monde, capable de se sentir chez lui de Brigue à Doha en passant par Beyrouth. C’est très exactement le raisonnement qu’il tenait, en creux, lors de son discours resté célèbre à la veille du Mondial qatari, se disant tour à tour arabe, africain, migrant… Comme si l’accumulation des identités empruntées pouvait, à elle seule, suffire à légitimer une gouvernance de plus en plus verticale.
C’est au Qatar aussi qu’Infantino installe une partie de sa vie personnelle, officiellement pour superviser de près l’organisation du tournoi en 2022: il y loue une maison sur The Pearl, l’île artificielle huppée au large de Doha, où une partie de ses enfants ont été scolarisés. Son domicile fiscal, lui, a suivi une trajectoire plus helvétique : installé à Küsnacht, dans le canton de Zurich, il l’a transféré en 2022 à Zoug, dont la fiscalité nettement plus avantageuse en a fait, depuis des années, le refuge de prédilection des grandes fortunes suisses. C’est encore au Qatar qu’il tente, en coulisses, de faire main basse sur les droits commerciaux du Mondial pour une somme colossale. Un projet de cession évalué à vingt-cinq milliards de dollars, révélé par la presse suisse dès 2018, qui préfigure étrangement celui qui, huit ans plus tard, manquera de lui coûter son siège.

Le Mondial version 2026 : gonfler la machine à fric

Ce premier coup de force avorté n’a pas dissuadé Infantino de revenir à la charge, huit ans plus tard, avec une Coupe du monde bien plus lucrative encore à portée de main. Élargie à 48 équipes, la promesse électorale la plus scrupuleusement tenue d’Infantino, car elle multiplie les alliés parmi les petites fédérations, la Coupe du monde 2026 coorganisée par les États-Unis, le Mexique et le Canada devient le tournoi le plus rentable de l’histoire du football : 15 milliards de dollars de recettes sur le cycle, contre 13 milliards espérés initialement. Mais ce record se paie d’une commercialisation assumée jusqu’à l’absurde. Symbole de cette dérive : le spectacle de mi-temps de la finale. Annoncée dès 2025 par Infantino lui-même sur les réseaux sociaux, en association avec l’organisation Global Citizen et le groupe Coldplay pour la programmation artistique, cette animation façon Super Bowl, une première dans l’histoire d’une finale de Coupe du monde, devait durer un quart d’heure, comme le veut le règlement de la FIFA elle-même. Le 19 juillet, au MetLife Stadium du New Jersey, elle en dure vingt-sept, portée par une apparition remarquée de Madonna et Shakira, le temps que les équipes techniques montent puis démontent le décor. Le consultant de la BBC Wayne Rooney juge le spectacle «nul » ; son homologue allemand Christoph Kramer, plus mesuré, avoue qu’il faudra sans doute que le football «s’y habitue», même à contrecœur. Sur les réseaux sociaux, les spectateurs excédés dénoncent pêle-mêle les coupures publicitaires à répétition et les fameuses «pauses fraîcheur», ces arrêts de jeu programmés pour ménager, officiellement, la santé des joueurs sous la chaleur américaine, mais qui offrent surtout de nouvelles fenêtres publicitaires aux diffuseurs américains. Le format du tournoi lui-même s’en trouve haché, découpé en tranches calibrées pour la télévision plus que pour le jeu.
Cette logique commerciale a eu, sur le terrain de l’arbitrage, deux prolongements bien plus graves. Le tournoi aura d’abord été le théâtre d’un affrontement inédit entre le pouvoir politique du pays hôte et l’arbitrage sportif. Début juin, à trois jours du coup d’envoi, l’arbitre somalien Omar Artan, désigné meilleur arbitre africain de l’année 2025 par la Confédération africaine de football, et censé devenir le premier arbitre somalien à officier en phase finale d’un Mondial, est purement et simplement refoulé à son arrivée sur le sol américain, alors même qu’il disposait d’un visa en règle. La Somalie fait partie des pays visés par les restrictions d’entrée décrétées par l’administration Trump, qui a qualifié quelques mois plus tôt le pays de «pourri». La FIFA, dans un communiqué prudent, se retranche derrière le principe de souveraineté du pays organisateur en matière migratoire, sans jamais évoquer publiquement une intervention en faveur de son arbitre. Omar Artan, accueilli en héros à son retour à Mogadiscio, ne foulera jamais une pelouse du Mondial 2026. Première gaffe d’Infantino, que l’UEFA d’Aleksander Ceferin dénonce vivement.
Quelques semaines plus tard, c’est un scandale d’un tout autre genre qui éclabousse l’arbitrage du tournoi. Après un tacle jugé dangereux sur un défenseur bosnien, l’attaquant vedette de l’équipe américaine, Folarin Balogun, écope d’un carton rouge synonyme de suspension automatique pour le huitième de finale contre la Belgique. Le président américain, en direct dans le Bureau ovale, reconnaît devant la presse avoir personnellement appelé Gianni Infantino pour obtenir la révision de la sanction. Deux jours plus tard, la commission de discipline de la FIFA commue, dans une décision aussi rare que contestée, la suspension ferme en suspension avec sursis : Balogun peut jouer. Les deux hommes démentiront toute pression politique, mais l’image, celle d’un chef d’État exigeant et obtenant, par un simple coup de fil, la modification d’une sanction sportive, restera comme l’un des moments les plus corrosifs de ce Mondial pour la crédibilité de l’institution. Deuxième gaffe d’Infantino, impardonnable celle-ci.

FIFA Forward Enterprise : l’anatomie d’un projet secret

C’est dans ce climat déjà tendu qu’éclate, le 28 juillet, la révélation qui va tout faire basculer. La presse britannique (le Times de Londres puis le Financial Times) dévoile l’existence d’un projet resté secret pendant des mois : la création d’une filiale commerciale distincte, baptisée en interne FIFA Forward Enterprise (FFE), qui regrouperait l’ensemble des activités lucratives de l’organisation : droits télévisés, billetterie, sponsoring des Coupes du monde masculine et féminine, Coupe du monde des clubs. Vingt pour cent du capital de cette structure, valorisée à vingt milliards de dollars, seraient cédés à des investisseurs privés, pour une levée de fonds annoncée à 4,2 milliards de dollars.
L’identité de l’investisseur principal ne tarde pas à circuler : Thrive Eternal, le fonds dirigé par Joshua Kushner, le frère cadet de Jared Kushner, gendre de Donald Trump, associé à la banque américaine JP Morgan, qui a coécrit le montage et qualifié, dans ses propres documents, la FIFA d’organisation «sous-monétisée». L’argumentaire de vente présenté aux fédérations est simple, presque brutal : chacune des 211 associations membres toucherait une enveloppe exceptionnelle de vingt millions de dollars début 2027, contre huit à vingt millions de dollars supplémentaires sur la période 2027-2030, à condition de valider le projet avant une échéance fixée au 19 septembre. Certaines fédérations, la Norvège en tête, dénoncent aussitôt une méthode qui s’apparente, selon elles, à une forme de chantage organisé.
Le récit le plus révélateur de la manière dont ce projet a été construit vient d’une réunion tenue au Waldorf Astoria de Manhattan (New York), la veille de la finale du Mondial, soit au moment précis où l’attention du monde entier était tournée vers le terrain. Ce jour-là, les cinq membres du bureau exécutif de la FIFA, la petite instance chargée de valider les transactions financières majeures, sont convoqués dans l’urgence pour se prononcer, avant minuit, sur un projet dont la plupart d’entre eux découvrent alors seulement l’ampleur réelle. Trois voix, celles du secrétaire général Mattias Grafström, du directeur juridique Emilio Garcia et du chef de cabinet Dan O’Toole, seul membre réellement associé au dossier depuis plusieurs mois, valident le texte. Deux voix s’y opposent : celle du directeur des opérations Kevin Lamour et celle du responsable des finances Thomas Peyer. Gianni Infantino, qui n’assiste pas physiquement à la réunion, obtient malgré tout sa majorité et donne le feu vert. Le vote a lieu à huis clos, sans passer par le Conseil de la FIFA, l’instance plus large où siègent les représentants des confédérations continentales, un contournement qui deviendra, dans les jours suivants, l’un des principaux griefs adressés au président.
Pourquoi cette précipitation, ce huis clos, cette pression sur des fédérations sommées de trancher en quelques semaines contre une prime financière ? Les questions s’accumulent aussi vite que les versions officielles se contredisent. Pourquoi céder une part substantielle des revenus futurs pour une fraction de ce que le seul Mondial 2026 a rapporté ? Pourquoi Infantino a-t-il tenu ses plus proches collaborateurs à l’écart d’un chantier d’une telle ampleur, mené en catimini avec un fonds d’investissement et une banque d’affaires américains depuis des mois ? L’abandon par la FIFA de son projet de filiale privée, officialisé le 1er août 2026 sous la pression d’un boycott massif, n’a absolument pas éteint la crise politique qui secoue le football mondial. La défiance des grandes confédérations envers la gouvernance de Gianni Infantino atteint un niveau historique.

Le système GA : fidéliser par l’argent

Pour comprendre comment Infantino a pu, malgré un tel fiasco, continuer à tenir bon, il faut remonter à l’architecture de pouvoir qu’il a patiemment bâtie depuis 2016, un mécanisme que les observateurs du football institutionnel qualifient parfois, en interne, de «système GA», ses initiales servant à désigner une gouvernance construite presque entièrement autour d’un homme. Le principe est d’une simplicité redoutable : chacune des 211 fédérations membres de la FIFA dispose d’une voix, la même, qu’elle représente le Brésil ou les Îles Cook. Or ce sont précisément les plus petites fédérations, souvent les plus dépendantes financièrement de la manne FIFA, qui pèsent le plus lourd, mathématiquement, dans une élection présidentielle. Depuis 2016, plus de cinq milliards de dollars ont ainsi été distribués aux fédérations nationales sous forme de programmes de développement, un mécanisme officiellement destiné à irriguer le football à la base, mais dont la frontière avec un système d’achat de fidélités électorales reste, selon plusieurs observateurs du dossier, particulièrement floue.
La Confédération africaine de football (CAF) illustre ce mécanisme mieux que toute autre. Longtemps courtisée par Infantino, qui, petit rappel, y a noué, dès son passage au Centre international d’étude du sport de Neuchâtel dans les années 1990, des liens avec toute une génération de futurs dirigeants du continent, elle demeure l’un de ses soutiens les plus fiables au moment où la crise éclate, jusqu’à apporter publiquement son appui début août, quelques jours seulement après le retrait du projet FFE. Le président de la CAF, le Sud-Africain Patrice Motsepe, refuse d’ailleurs de trancher le débat sur le fond, préférant renvoyer le dossier aux urnes prévues en mars 2027 : selon lui, quiconque conteste la légitimité d’un dirigeant doit se soumettre à la procédure démocratique interne plutôt que de chercher à l’évincer par la pression médiatique. Une position prudente, presque loyaliste, qui n’est pas sans rappeler la promesse faite par Infantino d’organiser la finale de la Coupe du monde 2030 à Casablanca, un geste dont le calendrier, pour beaucoup d’observateurs, ne doit rien au hasard.
A l’inverse de cet empressement continental, certaines fédérations préfèrent temporiser. C’est le cas, du côté de Dely Ibrahim, siège de la Fédération algérienne de football (FAF), où la consigne semble être celle d’une communication a minima sur le cas Infantino : aucune position officielle n’a été rendue publique, ni soutien affiché, ni prise de distance assumée. Un silence qui tranche avec l’empressement d’autres capitales de la région (lire encadré). Le 13 août 2026, dans ce contexte de vives tensions au sommet du football mondial, le président de la FIFA a ainsi reçu un appui de poids : six fédérations nationales arabes, menées notamment par le Maroc, co-hôte de la Coupe du monde 2030, et le Qatar, ont publié un communiqué conjoint pour réaffirmer leur confiance totale en sa gouvernance. Ce bloc comprend également les fédérations d’Égypte, du Liban, du Soudan et de la Mauritanie. Fait notable, quatre des signataires, dont le président de la fédération marocaine FouziLekjaa et le dirigeant qatarien Sheikh Hamad bin Khalifa Al Thani, siègent directement au Conseil de la FIFA, l’instance que le projet FFE avait justement pris soin de contourner.
Face à ce jeu d’alliances régionales, c’est du côté de l’Europe, de l’Amérique du Nord et de l’Asie que s’organise la fronde la plus structurée. C’est tout l’équilibre de ce système qui vacille depuis le mois de juillet. L’UEFA, la Concacaf et l’AFC, qui représentent ensemble 136 des 211 voix, une majorité en théorie suffisante pour renverser un président, ont entrepris de bâtir, dans une lettre ouverte cosignée fin été par les présidents Aleksander Ceferin, Salman bin Ibrahim Al Khalifa et Victor Montagliani, les contours d’une nouvelle gouvernance mondiale du football. Le texte rappelle, sans jamais citer nommément Infantino, qu’un dirigeant n’est pas propriétaire du pouvoir qu’on lui a confié, mais seulement à son service. Les trois confédérations y évoquent notamment un projet de présidence tournante entre les continents, sur le modèle de certaines institutions multinationales, accompagné d’un renforcement de l’administration permanente de la FIFA. De quoi, si le projet aboutissait, empêcher structurellement qu’un homme seul concentre à nouveau autant de pouvoir personnel.
Mais cette coalition, aussi large soit-elle sur le papier, reste fragile. Le Mexique, le Qatar, les Émirats arabes unis, le Liban, le Koweït, le Sri Lanka, le Bhoutan continuent, eux, d’afficher leur soutien au président sortant. L’Amérique du Sud, via la CONMEBOL, se montre également disposée à le soutenir, tandis que l’Océanie reste étrangement silencieuse. Le partage des voix, en réalité, est loin d’être acquis pour les frondeurs et Infantino, en homme rompu depuis trente ans aux arithmétiques électorales du football institutionnel, ne l’ignore pas.

Les casseroles d’un homme seul

Ce jeu d’alliances et de fidélités ne suffit toutefois pas à expliquer, à lui seul, la fragilité soudaine d’Infantino. Il faut aussi compter avec un passif plus personnel, que la crise actuelle a remis en pleine lumière, d’autres épisodes, plus anciens, qui refont surface à mesure que la presse anglo-saxonne se penche sur le bilan du dixième anniversaire de son règne. Le tabloïd britannique The Telegraph a ainsi révélé l’existence d’une relation extraconjugale présumée entre le futur président de la FIFA et une employée de l’UEFA, alors qu’il en était encore le secrétaire général. Une liaison qui aurait, selon plusieurs récits concordants, précipité le départ de la collaboratrice de l’institution, sur fond de tensions dans l’entourage même de Michel Platini. Une indemnité de départ, dont le montant précis a également été rapporté par la presse britannique, aurait accompagné ce départ.
A cela s’ajoutent des zones d’ombre plus institutionnelles : la mise sous coupe réglée, un an à peine après son élection, de la commission d’éthique censée le contrôler ; le limogeage, la même année, du président de la commission de gouvernance qui s’opposait au maintien du dirigeant du football russe Vitaly Mutko à un poste de vice-président de la FIFA, alors même que son statut de ministre des Sports posait, en théorie, un problème de neutralité politique ; les rencontres secrètes, dévoilées ensuite par la presse, avec le procureur fédéral suisse chargé d’enquêter sur la FIFA, rencontres qui coûteront à ce dernier son poste ; une procédure pénale ouverte contre Infantino lui-même en Suisse pour soupçons d’abus de pouvoir, qu’il a toujours minimisée publiquement.
Le livre-enquête du journaliste sportif Simon Bolle, paru en librairie à l’orée de la Coupe du monde 2026 après deux ans d’investigation et une centaine de sources, s’est heurté à ce que son auteur décrit lui-même comme un véritable mur du silence, nombre de ses interlocuteurs, y compris d’anciens salariés de l’organisation, n’ayant accepté de témoigner que sous couvert d’anonymat, par crainte de représailles ou en raison de clauses de confidentialité signées à leur départ. L’ouvrage documente, entre autres, comment un système de redistribution officiellement destiné au développement du football a fini par se confondre, année après année, avec un instrument de fidélisation politique.

La presse anglaise, chasseuse impitoyable

Ce sont ces zones d’ombre, anciennes et nouvelles, que la presse britannique en particulier s’emploie à documenter depuis le début de l’été. Depuis fin juillet, aucun titre de la presse britannique ne semble vouloir lâcher le dossier. Le Times et le Financial Times ont ouvert le bal en révélant l’existence du projet FFE ; le Guardian a ensuite publié, jour après jour, la chronologie exhaustive de son effondrement, jusqu’à révéler le détail du montage financier élaboré avec la banque JP Morgan. C’est encore le New York Times qui a mis au jour les coulisses du vote au Waldorf Astoria, révélant la répartition exacte des voix au sein du bureau exécutif. Un scoop qui a considérablement fragilisé la version officielle défendue par la FIFA.
Cette pression continue s’accompagne d’une ligne éditoriale de plus en plus tranchée. D’anciennes gloires du football européen, à l’image de LuísFigo dans les colonnes du Daily Mail, appellent désormais ouvertement à la démission d’un dirigeant qu’ils accusent d’avoir menti et manœuvré pour son seul profit personnel. Le syndicat mondial des joueurs professionnels, Fifpro, rappelle de son côté que le retrait du projet ne suffit pas à effacer ce qu’il qualifie de dérives structurelles de pouvoir. Même les plus proches collaborateurs d’Infantino n’échappent plus à l’exercice : son ancien conseiller Carlos Cordeiro, ex-banquier chez Goldman Sachs et ex-président de la fédération américaine, a démissionné avec fracas fin juillet, expliquant n’avoir jamais été associé au projet et le juger fondamentalement mauvais pour le football, avant d’appeler ses anciens collègues à sortir, eux aussi, du silence.

Vers Rabat, mars 2027

Reste à savoir combien de temps cette pression médiatique et politique combinée pourra encore être absorbée avant l’échéance électorale. L’élection présidentielle de la FIFA doit en théorie se tenir le 18 mars 2027, à Rabat. Jusqu’à cet été, elle s’annonçait comme une formalité : la date limite de dépôt des candidatures concurrentes, fixée au 18 novembre 2026, semblait promise à rester lettre morte. Le paysage a radicalement changé. Le nom qui circule le plus souvent pour incarner une candidature dissidente est celui de Victor Montagliani, actuel vice-président de la FIFA et président de la Concacaf, bien que l’intéressé ait publiquement affirmé, cet été encore, que sa priorité immédiate restait sa propre réélection à la tête de sa confédération plutôt qu’un affrontement direct avec Infantino.
En coulisses, l’UEFA et ses alliés ont commencé à esquisser un scénario de l’après-Infantino, quelle que soit l’issue du scrutin de mars. Les dirigeants du football européen, réunis à Salzbourg début août à l’occasion de la Supercoupe entre le Paris Saint-Germain et Aston Villa, ont profité de leur première rencontre physique depuis le début de la crise pour avancer sur un document de principe destiné à redéfinir la structure et la gouvernance futures de l’institution. Un texte qui pourrait, si Infantino refuse toute concession, servir de plateforme à un candidat rival, voire de socle à une organisation dissidente du football mondial. Reste, à ce stade, une inconnue de taille : à dix années de règne sans partage, Infantino a fini par créer un vide sidéral autour de lui, et ses adversaires eux-mêmes peinent aujourd’hui à s’entendre sur qui pourrait le faire tomber. Qui, en effet, pour rassembler suffisamment de monde derrière lui afin de le renverser au prochain congrès ? Aucune figure ne s’est réellement détachée en interne au cours de la décennie Infantino. Aleksander Ceferin, le patron de l’UEFA, a déjà fait part de son envie de prendre du recul à la fin de son propre mandat. Lise Klaveness, la batailleuse présidente de la fédération de Norvège ? «Même pour les gens de l’UEFA, elle est trop progressiste», rigole un ancien cadre régional de la FIFA. Nasser al-Khelaïfi, le patron du PSG et de l’Association européenne des clubs (ECA) ? Son pays, le Qatar, défend Infantino. Le président de l’AFC, Salman bin Ibrahim Al Khalifa, battu par Gianni Infantino en 2016, réfléchirait, lui, à déposer un dossier. «Il faut trouver des gens qui n’ont pas d’ambition politique et qui acceptent de faire un seul mandat et de faire le ménage, pas quelqu’un qui est là pour trois mandats, espère un bon connaisseur des coulisses de l’organisation. Le football a surtout besoin de transition, de pacification et de remise à plat.» «S’il y a un vote en mars, Infantino va gagner, tranche un autre ancien cadre de la FIFA, sous anonymat. Mais que pourra-t-il faire sans les Européens ?»

Le bilan d’une décennie

L’abandon du projet FFE n’a pas convaincu l’UEFA, qui maintient sa menace de boycott des compétitions de la FIFA et demande rien de moins que la démission de Gianni Infantino.
Reste, à ce stade, une question de calendrier immédiat : la Coupe du monde féminine des moins de 20 ans doit débuter le 5 septembre en Pologne. Ce tournoi pourrait devenir le premier test grandeur nature de la menace de boycott brandie par l’UEFA, même si la fédération polonaise, qui a investi massivement dans ses infrastructures pour l’occasion, a peu de marge pour s’affranchir de la ligne dictée par ses homologues continentaux.
En attendant ce rendez-vous électoral, l’heure est déjà aux comptes. Que retiendra-t-on, au bout du compte, de ces dix années de règne de GA ? Un bilan sportif, d’abord, incontestable sur le plan comptable : des recettes quadruplées, un Mondial élargi à 48 équipes, la généralisation de l’assistance vidéo à l’arbitrage, une visibilité inédite de la FIFA sur la scène géopolitique mondiale, entre sommets du G20, COP successives. Un bilan institutionnel, ensuite, beaucoup plus sombre : une commission d’éthique vidée de son indépendance dès la première année de mandat, un système de redistribution financière dont la frontière avec le clientélisme reste ténue, une gouvernance de plus en plus verticale, décidée en petit comité plutôt que devant le Conseil de la FIFA, et une proximité assumée avec les pouvoirs les plus autoritaires de la planète, de Vladimir Poutine à Mohammed ben Salmane en passant, aujourd’hui, par Donald Trump, à qui Infantino a remis en personne le tout premier Prix de la paix de la FIFA. Un acte jugé scandaleux par de nombreux critiques, qui reprochent à Infantino de politiser le foot et de se coucher devant un Trump égomaniaque et au président américain d’avoir pesé de tout son poids en faveur de la politique de colonisation israélienne en Cisjordanie et de porter une lourde responsabilité dans la conduite du génocide à Gaza par l’entité sioniste.
C’est peut-être là que réside, in fine, la vraie leçon de cet été 2026 : le projet FIFA Forward Enterprise n’a pas fait long feu parce qu’il était financièrement absurde, disent aujourd’hui les observateurs du ballon rond. La FIFA, avec quinze milliards de dollars de recettes sur quatre ans et aucune dette, n’avait objectivement besoin de l’argent de personne. Il a échoué parce qu’il a rendu visible, d’un seul coup et à l’échelle du monde entier, un mode de gouvernance que dix années de redistributions ciblées et de silence organisé avaient patiemment maintenu dans l’ombre. La question qui se pose désormais aux 211 fédérations, dont la FAF algérienne, n’est plus seulement de savoir si Gianni Infantino est un homme fini, qu’on laissera simplement terminer son mandat en mars 2027. Elle est de savoir si le système qui l’a porté au pouvoir et qui a survécu, dix ans durant, à chacune de ses crises peut, cette fois, lui survivre. Et surtout, si Gianni Infantino sauvera sa peau et réussira à se maintenir à la tête de la FIFA. Mais quelle FIFA ?

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