Tiaret, quand les lumières s’éteignent : Chronique d’une ville en quête de ses espaces de vie

À Tiaret, les espaces culturels et naturels se dégradent tandis que la ville peine à intégrer ses 35 000 étudiants dans la vie urbaine.
Les anciens cinémas Atlas, Tassili et Sersou sont fermés ou détournés, l'école Hassan Hassani a été démolie, et les librairies ne vendent plus que des fournitures scolaires.
Les sites naturels comme l'Oued Mina, le barrage d'Ouled Boughadou et la forêt des pins restent sans aménagements pour devenir des lieux de détente accessibles.
Malgré l'attachement des habitants résumé par « Tiarétis ou pas, Tiaret quand même », une vision d'urbanisme humain manque pour relier jeunesse, culture et nature.
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El Watan
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A Tiaret, lorsque la chaleur étouffante de l’été s’adoucit en fin de journée, la ville cherche son souffle. Mais au fil des ans, le simple rituel de la flânerie s’est effiloché. Les rideaux de fer tombent les uns après les autres : cinémas fermés, librairies devenues mirages, kiosques à journaux disparus. Plus largement, ce sont tous ces espaces de respiration collective, des salles obscures jusqu’aux abords de nos paysages naturels qui semblent livrés à la résignation.
Au point d’alimenter ce dicton un peu amer, en vogue chez de nombreux habitants : «A Tiaret, tout s’arrête.» Un constat désabusé auquel répond aussitôt un autre adage, empreint d’une fidélité stoïque et viscérale : «Tiarétis ou pas, Tiaret quand même.» C’est précisément dans cet interstice, entre l›attachement indéfectible à cette terre et le sentiment d›un enlisement quotidien, que se joue l›avenir de la cité.
Pourtant, la ville a changé de visage sur le papier. Historiquement ancrée dans sa vocation agropastorale, capitale des hauts plateaux et terre de tradition équestre, Tiaret est aussi devenue, au fil des décennies, une importante ville universitaire. Des milliers de jeunes y étudient, plus de 35 000, apportant théoriquement avec eux la promesse d’un renouveau, d’une sociabilité dynamique et d’une demande culturelle accrue.
Mais dans la vie de tous les jours, cette donne reste invisible. La cité ne ressent pas ce bouillonnement qui caractérise habituellement les villes universitaires. L’université semble fonctionner comme un archipel isolé, dont les flux ne traversent ni le centre-ville ni ses espaces publics. Une fois les cours terminés ou les vacances arrivées, le grand vide réinvestit les rues. La greffe entre la jeunesse académique et la vie urbaine ne prend pas, faute d’infrastructures d’accueil, de lieux de rencontre ou de politiques culturelles capables de capter cette énergie.
Salles obscures et patrimoine effacé
Ce décalage est d’autant plus frappant que la ville possédait autrefois les lieux de cette sociabilité. Ils s’appelaient le Casino, le Vox et le Rex. Des noms mythiques qui résonnent encore chez ceux qui ont connu la ferveur des ciné-clubs du samedi et les files d’attente animées les soirs de grand film. Rebaptisés Atlas, Tassili et Sersou, ces espaces ont progressivement perdu leur âme :
Au Vox (ex-Tassili), devenu un temps une cinémathèque vivante grâce au dévouement de militants culturels passionnés, le départ des hommes a scellé le sort de la salle. Les fauteuils restent vides, la cabine de projection muette.
L’Atlas ex-Rex, la dérive s’est faite par étapes : transformé un temps en fast-food, concédé puis récupéré par la commune (APC), le lieu a subi des réfections successives sans jamais retrouver une programmation ni une direction artistique.
Le Sersou (ex-Casino) dresse toujours sa façade au cœur de la ville, mais sa fonction culturelle n’est plus qu’un souvenir d’archives.
Pour parachever ce déclin, l’unique espace dédié aux arts de la scène, l’école Hassan Hassani a été démolie pour laisser la place à la promotion immobilière. Et lorsque les quelques rares librairies encore ouvertes se cantonnent aux fournitures scolaires, c’est toute la chaîne du savoir et du débat public qui se trouve amputée.
Des trésors naturels aux portes de la résignation
Cette léthargie ne touche pas seulement le bâti culturel : elle s’étend aux richesses naturelles qui ceinturent la ville. La région ne manque pourtant ni de charme ni de relief pour offrir des espaces de détente estivale.
Les abords de l’Oued Mina et les cascades : Avec leurs petites forêts galeries qui serpentent le long de l’eau, ces sites possèdent un potentiel paysager exceptionnel. Ils restent malheureusement en friche, sans aménagements légers ni circuits de promenade sécurisés.
Le plan d’eau d’ «Ouled Boughadou» et le barrage : des miroirs d’eau qui pourraient devenir des haltes de fraîcheur, des bases de loisirs ou des espaces d’éco-tourisme pour les familles en quête d›air pur.
La Forêt des pins : véritable poumon vert accroché aux hauteurs de la ville, ce massif boisé souffre de la même absence d’initiative. On n’arrive plus à y insuffler une dynamique d’animation ou d’aménagement pour en faire un grand parc urbain vivant.
Rallumer les lumières : une urgence d’avenir
Alors, «A Tiaret, tout s’arrête», une fatalité ? Certainement pas. Mais le constat impose de dépasser la simple nostalgie.
Qu’il s’agisse de sa tradition agropastorale, de son statut universitaire ou de son patrimoine naturel, Tiaret possède tous les ingrédients d’une ville attractive. Ce qui manque, c’est le liant : une vision d’urbanisme humain qui réconcilie les étudiants avec le centre-ville, qui ré ouvre les salles de spectacles, qui soutient les lieux de lecture et qui valorise les poumons verts de la région et non pas brader les îlots du savoir…
«Tiarétis ou pas, Tiaret quand même» : l’attachement des habitants est là, intact. Il ne demande qu’à être honoré par un engagement réel pour que la cité ne soit plus seulement un lieu que l’on traverse ou que l’on subit, mais une ville qui respire, qui produit de la culture et qui continue d’espérer.
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