Au musée de la FIFA à Zurich, le fantôme d’Infantino plane

Le musée de la FIFA à Zurich expose trophées, maillots et crampons légendaires pour célébrer l'histoire glorieuse du football, mais omet totalement les scandales de corruption, les arrestations de 2015 et les dérives des ères Blatter et Infantino.
Une visiteuse interroge l'absence d'une salle critique sur ces épisodes, tandis qu'un supporter dénonce la transformation du sport en vitrine pour sponsors et VIP aux prix exorbitants.
Financé et curaté par l'institution elle-même, le musée choisit sciemment de taire les controverses qui appartiennent pourtant à l'histoire du football mondial.
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El Watan
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A quelques encablures du Home of FIFA, mais dans un tout autre monde, celui de la ville basse de Zurich, se dresse le FIFA World Football Museum, niché dans le quartier résidentiel d’Enge, à deux pas de la gare éponyme et du Tessinerplatz. Ici, pas de mur d’employés fuyants ni de service de presse aux abois : la foule qui se presse à l’entrée, un mercredi après-midi de plein été, est faite de familles venues de Corée du Sud, de groupes scolaires argentins en tee-shirts assortis, de couples de retraités allemands munis de leur billet imprimé.
On fait la queue devant les vitrines comme on ferait la queue devant les reliques d’un saint : le vrai trophée de la Coupe du monde, en alternance avec sa copie exposée le reste du temps ; les crampons jaune fluo qu’a portés Pelé lors d’une finale ; une reproduction du fameux soulier gauche de Diego Maradona ; le maillot numéro 10 sous lequel Zinédine Zidane a soulevé, en 1998, la première étoile française. Sur trois étages, l’histoire du football est racontée comme ungeste continu, faite d’exploits individuels et de liesses collectives, ponctuée d’écrans tactiles où l’on peut soi-même commenter un but en direct.
Ce temple du foot-business a, lui aussi, son histoire trouble. Le projet est conçu dans les années Blatter et confié au même architecte, Tilla Theus, déjà responsable du «Home of FIFA» sur le Zürichberg. Il s’installe dans le «Hauszur Enge», un immeuble de dix étages entièrement rénové, dans l’un des quartiers résidentiels les plus recherchés et les plus chers de la ville : le musée n’y occupe en réalité que les étages inférieurs, le reste abritant bureaux et une trentaine d’appartements de standing. Le budget initial, articulé autour de 140 millions de francs suisses, dont 30 millions pour le seul musée, aurait, selon plusieurs recoupements, largement dérapé par la suite au point que l’ensemble immobilier a fini par faire l’objet, des années plus tard, d’une enquête pour soupçons de mauvaise gestion. De quoi nourrir, chez certains habitués de la maison FIFA, une plaisanterie qui a la vie dure : que le luxe discret des sanitaires du musée en dirait, à lui seul, plus long sur les années Blatter que n’importe quelle salle d’exposition.
Devant l’entrée du musée, un supporter croisé par hasard, maillot vintage sur les épaules, ne mâche pas ses mots sur ce qu’est devenu, selon lui, le football sous Gianni Infantino. «On a transformé notre sport en un rendez-vous mondain et glamour, en vitrine pour sponsors et VIP», lâche-t-il. Il dénonce des prix de billets devenus, dit-il, tellement exorbitants qu’ils risquent, à terme, de tuer le football populaire lui-même. «Les gens sont dégoûtés par ce foot business», ajoute-t-il, avant d’en appeler directement aux joueurs : selon lui, ce sont les stars du ballon rond qui devraient aujourd’hui se prononcer et hausser le ton, puisque c’est de leur métier, et de leur avenir, qu’il est question.
C’est devant l’un de ces écrans, dans la salle consacrée aux grandes finales, qu’une jeune visiteuse, la vingtaine, écouteurs autour du cou, guide papier à la main, s’arrête un instant avant de se diriger vers le comptoir d’accueil. Sa question, posée sans malice à l’hôtesse en uniforme bleu marine, a la simplicité désarmante des évidences que personne n’a envie de formuler tout haut : dommage qu’il n’y ait aucune salle consacrée aux dérives de l’institution, rien sur les époques Blatter ou Infantino, comme si cette part de l’histoire du football ne méritait pas, elle aussi, sa vitrine. L’hôtesse, prise au dépourvu, esquisse un sourire professionnel et renvoie, comme on le lui a appris, vers le site internet du musée pour toute réclamation ou suggestion.
La question, pourtant, ne manque pas de pertinence. Le musée retrace avec un soin méticuleux la naissance de la FIFA en 1904 dans une arrière-salle parisienne, les débuts de la Coupe du monde sous l’impulsion de Jules Rimet, l’épopée de chaque édition depuis 1930, mais il reste, par construction, un lieu de célébration plutôt qu’un lieu d’histoire critique. On y cherchera en vain une salle consacrée aux arrestations de l’hôtel Baur au Lac en 2015, à la commission d’éthique neutralisée dès 2017, aux accusations de corruption qui ont emporté Sepp Blatter et Michel Platini, ou plus récemment au projet FIFA Forward Enterprise et à la crise qui va peut-être coûter son fauteuil à Gianni Infantino. Pas de journaux, ni de coupures de presse sur l’affaire Infantino dans la médiathèque du musée. Walou ! Rien, non plus, sur les morts recensées sur les chantiers des coupes du monde, rien sur le racisme et les prix exorbitants de la Coupe du monde sous Trump… Ces épisodes appartiennent pourtant, au même titre que les souliers de Maradona ou le maillot de Zidane, à l’histoire de ce sport et de l’institution qui le gouverne : ils en disent long sur ce que le pouvoir absolu, une fois installé au sommet d’une organisation qui pèse plusieurs milliards de dollars, peut faire au jeu lui-même.
Un musée, par nature, choisit ce qu’il montre et ce qu’il tait. Celui de la FIFA n’échappe pas à la règle : il est financé, conçu et curaté par l’institution qu’il célèbre, ce qui rend d’autant plus prévisible l’absence de toute salle consacrée à ses propres scandales. Mais la question posée, ce jour-là, par une simple visiteuse, tout comme la colère de ce supporter croisé à l’entrée, résument à eux seuls tout ce que cette enquête a tenté de mettre en lumière : entre les exploits qu’on encadre sous verre et les dérives qu’on préfère laisser hors champ, c’est bien la même histoire qui se joue. Celle d’une institution qui a toujours su raconter sa légende beaucoup mieux qu’elle n’a su se raconter elle-même. S. A. H.
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