Lorsque la boussole se casse

Par Mohand El Hocine Ouffroukh4 min de lecture
Lorsque la boussole se casse
Résumé IA

La menace la plus grave pour les sociétés n'est pas la pauvreté mais la perte de la boussole morale qui distingue le bien du mal.

L'érosion des valeurs commence par des transgressions anodines qui, par répétition, deviennent acceptées puis normales, détruisant silencieusement l'immunité morale collective.

Familles, écoles, médias et élites partagent la responsabilité car les enfants apprennent davantage de la réalité observée que des discours moraux.

La réforme exige des modèles concrets, des institutions justes appliquant la loi à tous, et des médias valorisant l'intégrité plutôt que la superficialité.

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Le Quotidien d'Oran

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Il s’agit désormais d’une question qui s’impose avec force: que se passe-t-il lorsque les valeurs perdent leur place dans la vie des gens, lorsque l’acte répréhensible devient une habitude, qu’un vice se transforme en comportement acceptable et que la vertu devient l’exception? La menace la plus grave qui pèse sur les sociétés ne réside pas simplement dans la pauvreté ou dans les crises économiques et politiques; elle tient plutôt à la perte de la boussole morale qui permet aux individus de distinguer ce qui doit être de ce qui ne doit pas être. Lorsque le mensonge devient un moyen de réussir, la tricherie un raccourci vers le profit personnel, l’égoïsme un signe d’intelligence et le respect de la loi une simple crainte de la sanction, le problème cesse de concerner uniquement des individus isolés pour devenir une faille systématique affectant l’ensemble de tissu social.

Les dérives en matière de valeurs commencent souvent par des détails apparemment anodins: une parole blessante, une tricherie à un examen, l’usage de relations pour obtenir un avantage indu, l’empiètement sur le domaine public ou le mépris de la dignité d’autrui. Toutefois, le véritable danger survient lorsque la transgression se répète au point que l’on finit par perdre toute sensibilité à son égard. L’habitude engendre l’acceptation, l’acceptation mène à la normalisation et la normalisation transforme le comportement déviant en quelque chose d’ordinaire qui ne suscite aucune stupéfaction ni objection. C’est là que réside le désastre: la société ne s’effondre pas d’un coup; c’est plutôt son immunité morale qui s’érode en silence. Il est injuste de tenir une seule génération pour responsable de ce qui se passe. Les familles, les écoles, les médias, les institutions, la rue, les élites et même l’individu, tous jouent un rôle, à des degrés divers, dans le façonnement du climat de valeurs de la société. Un enfant qui entend parler d’honnêteté à l’école mais constate, chez lui, que le mensonge permet d’échapper à ses responsabilités apprendra davantage de la réalité que des conseils. De même un jeune que l’on incite à travailler dur, mais qui voit le succès récompenser parfois ceux qui ont des relations plutôt que ceux qui sont compétents, risque de perdre foi dans la valeur même du travail acharné.

Par conséquent, la réforme des valeurs ne peut s’accomplir par de simples discours et sermons; elle exige plutôt des modèles, des institutions justes et des lois appliquées à tous sans exception. On ne saurait négliger l’influence des médias et des réseaux sociaux sur la formation des goûts du public, en particulier chez les jeunes générations, les contenus qui propulsent au rang des célébrités des comportements choquants, érigent la banalité en modèle de réussite et mesurent la valeur humaine à l’aune du nombre d’abonnés et de « j’aime » peuvent contribuer peu à peu, à redéfinir la réussite, le respect et le statut social. Toutefois, le problème ne réside pas dans la technologie elle-même, mais dans la manière dont nous l’utilisons. Les médias peuvent également servir d’écoles de valeurs: ils peuvent diffuser une culture du respect d’autrui, mettre en lumière des modèles de réussite ayant bâti leurs parcours grâce au savoir et au travail, promouvoir l’intégrité et ouvrir le débat sur des enjeux de société plutôt que de les banaliser ou de les réduire à un simple divertissement. Les valeurs ne sont pas des slogans affichés aux murs, mais relèvent plutôt de la conduite au quotidien: restituer un objet qui ne vous appartient pas, refuser de tricher même si vous pourriez le faire en toute impunité, respecter un travailleur tout autant qu’un haut responsable, dire la vérité même lorsque cela ne sert pas vos intérêts, et comprendre que respecter autrui n’est pas un signe de faiblesse mais une preuve de force intérieure.

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