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Abdelmalik Bachir. Directeur de l’Ecole nationale supérieure de l’intelligence artificielle (ENSIA) : «Les compétences formées peuvent contribuer aux besoins du pays»

Par Kamel Benelkadi15 min de lecture
Abdelmalik Bachir. Directeur de l’Ecole nationale supérieure de l’intelligence artificielle (ENSIA) : «Les compétences formées peuvent contribuer aux besoins du pays»
Résumé IA

L’École nationale supérieure de l’intelligence artificielle (ENSIA) forme une élite très sélective en IA et science des données, avec un cursus alliant mathématiques solides, recherche appliquée et compétences entrepreneuriales.

L’établissement déploie une approche «Université 4.0» via son incubateur V2V, qui accompagne les étudiants de l’idée au prototype et les connecte aux investisseurs et dispositifs nationaux comme ProtoMarket.

Des pôles d’excellence avec l’Union algérienne des assurances, Sonatrach et Algérie Télécom orientent la recherche vers des cas d’usage concrets — fraude, tarification, analyse de risques — tout en offrant stages et terrains d’expérimentation.

Le programme «Study in Algeria» permet déjà d’accueillir des étudiants africains, dans une stratégie visant à faire de l’ENSIA un hub technologique régional et à développer la mobilité internationale des enseignants-chercheurs.

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Créée pour répondre aux ambitions numériques et technologiques de l’Algérie, l’Ecole nationale supérieure de l’intelligence artificielle (ENSIA) s’impose comme un pôle d’excellence académique. A sa tête, Abdelmalik Bachir pilote une stratégie visant à former une élite capable de relever les défis de demain, des mathématiques appliquées à la création de start-up innovantes. Dans cet entretien, le directeur revient sur les missions fondamentales de cet établissement. De l’incubation précoce des étudiants-entrepreneurs aux partenariats stratégiques avec des acteurs majeurs (Sonatrach, Algérie Télécom, secteur des assurances), il détaille comment l’ENSIA tisse des liens pragmatiques avec le monde socioéconomique.   

  • Peut-on avoir un aperçu général sur l’Ecole nationale supérieure de l’intelligence artificielle et quels sont les objectifs à atteindre à moyen terme ?

L’Ensia est une jeune école, créée pour répondre à un besoin stratégique : former des compétences de haut niveau en intelligence artificielle, en science des données et dans les disciplines informatiques qui les sous-tendent. Depuis son ouverture, elle a attiré des bacheliers parmi les meilleurs, ce qui traduit l’intérêt croissant des jeunes Algériens pour ces domaines. L’école a une forte sélectivité à l’admission : les seuils d’accès figurent parmi les plus élevés du pays. Notre priorité est de construire une formation exigeante et équilibrée. Les programmes reposent sur des bases solides en mathématiques et en informatique et couvrent à la fois les fondements théoriques et les applications de l’intelligence artificielle et de la science des données. Ils accordent également une place importante à la communication, à l’esprit critique, à la résolution de problèmes, à l’entrepreneuriat, à l’innovation, à la gestion de projets et à l’éthique. Nous avons aussi voulu que la formation soit adossée à la pratique et à la recherche.
L’école dispose d’infrastructures de calcul permettant aux étudiants et aux chercheurs de travailler sur des projets exigeants, ainsi que d’un laboratoire structuré autour de plusieurs équipes de recherche dans les domaines de l’IA, des mathématiques et de la science des données. A cela s’ajoutent l’incubation de projets et les liens avec le monde socio-économique. A moyen terme, notre ambition est simple : faire de l’Ensia un établissement de référence en matière de formation et de recherche en IA, mais aussi un lieu où les compétences formées peuvent contribuer concrètement aux besoins du pays, que ce soit au sein des entreprises, des institutions publiques, des laboratoires ou à travers la création de projets et de startups.

  • La promotion 2026 bénéficiera de contrats d’embauche directs. Au-delà de cette garantie de l’Etat, comment l’Ecole favorise-t-elle l’émergence d’une Université 4.0 capable de transformer des étudiants en auto-entrepreneurs et créateurs de startups via vos incubateurs ?

L’insertion professionnelle de nos étudiants constitue naturellement une priorité. L’Ecole et le ministère ont multiplié les initiatives pour rapprocher les étudiants des recruteurs, notamment à travers des journées de networking, des rencontres avec les entreprises et des actions permettant aux employeurs de mieux connaître les profils formés à l’Ensia. Mais l’objectif d’une université moderne ne peut pas se limiter à préparer les étudiants à occuper des emplois existants. Nous souhaitons également leur donner la possibilité de créer des solutions et, lorsque les conditions sont réunies, de créer leur propre activité. C’est le sens de l’approche «Université 4.0» que nous cherchons progressivement à développer. L’entrepreneuriat et l’innovation sont introduits dans la formation, mais ils doivent surtout être confrontés à des problèmes réels. Nos étudiants travaillent avec des entreprises, des start-up et d’autres partenaires, et sont amenés à réaliser des projets et des stages en lien avec les besoins du terrain. Les projets présentant un potentiel sont ensuite orientés vers notre incubateur V2V, qui propose un accompagnement, du mentorat, des ateliers et un accès à un environnement permettant de transformer progressivement une idée en solution. Nous encourageons également les étudiants à rencontrer des entrepreneurs, des industriels et des investisseurs, notamment à travers les journées de pitch et les événements de réseautage. Les dispositifs nationaux d’accompagnement, comme ProtoMarket, peuvent ensuite constituer un relais important pour le financement et le développement des prototypes. Enfin, nous cherchons à développer une culture entrepreneuriale qui ne soit pas uniquement fondée sur la création de startups. Etre capable d’identifier un problème, de construire une solution, de travailler en équipe et de comprendre les besoins d’un utilisateur ou d’une entreprise est déjà une compétence essentielle, y compris pour ceux qui choisiront ensuite une carrière en entreprise ou dans le secteur public.

  • L’Ensia a récemment créé des pôles d’excellence avec le secteur des assurances et collabore avec des géants, comme Sonatrach ou Algérie Télécom. Comment ces interactions avec le monde socio-économique permettent-elles de résoudre des problématiques locales concrètes tout en finançant la recherche ?

Le rapprochement avec le monde socioéconomique est important parce que la recherche appliquée gagne en pertinence lorsqu’elle part de problèmes réels. C’est précisément l’un des objectifs du Pôle d’intelligence artificielle mis en place avec l’Union algérienne des sociétés d’assurance et de réassurance (UAR) et plusieurs établissements académiques et techniques. Il constitue une passerelle entre les compétences scientifiques et les besoins d’un secteur confronté à des problématiques concrètes : analyse des risques, détection de fraude, tarification, aide à la décision ou encore exploitation des données.
Pour l’Ensia, ce type de coopération permet d’orienter certains travaux vers des cas d’usage réels, tout en donnant à nos étudiants et chercheurs une meilleure compréhension des contraintes du terrain. Les stages, les projets communs, les rencontres avec les professionnels et les travaux de recherche constituent autant de mécanismes de transfert de connaissances dans les deux sens. Avec des partenaires comme Sonatrach et Algérie Télécom, les conventions de coopération couvrent notamment la formation, la recherche, l’innovation, les stages et l’organisation d’activités scientifiques. Nous considérons ces partenariats moins comme une simple relation institutionnelle que comme des cadres de travail permettant de faire émerger progressivement des projets utiles. S’agissant du financement de la recherche, il faut rester précis : tous les partenariats ne signifient pas automatiquement un financement direct de la recherche. Ils peuvent cependant faciliter l’accès à des problématiques, à des données ou à des environnements d’expérimentation, et ouvrir la voie à des projets de recherche collaborative et à des mécanismes de financement lorsque ceux-ci sont prévus.

  • Dans le cadre du programme Study in Algeria, votre Ecole accueille déjà des étudiants du continent africain. Quelle est votre stratégie pour positionner l’Algérie comme un hub technologique régional et assurer une mobilité internationale de qualité à vos enseignants-chercheurs ?

L’ouverture internationale fait partie de notre vision depuis le début. Le programme «Study in Algeria» offre aujourd’hui un cadre plus structuré pour accueillir des étudiants internationaux, en complément des dispositifs de bourses qui existaient auparavant. L’Ensia accueille déjà des étudiants venant du continent africain et nous souhaitons progressivement élargir cette ouverture. Pour nous, l’internationalisation ne se résume toutefois pas au nombre d’étudiants étrangers accueillis. Il faut proposer une formation de qualité, des conditions de travail adaptées, un environnement scientifique stimulant et des possibilités réelles de coopération. Les visites de délégations et de responsables académiques étrangers que l’école a accueillis ces dernières années témoignent d’un intérêt croissant pour l’expérience algérienne dans le domaine de l’IA. Nous voulons également renforcer la mobilité de nos enseignants-chercheurs à travers les collaborations scientifiques, les projets communs, les conférences, les cotutelles et les échanges académiques lorsque les conventions et les financements le permettent. La mobilité doit être pensée dans les deux sens : accueillir des chercheurs et envoyer les nôtres à l’étranger pour travailler avec des équipes de haut niveau. A terme, notre ambition est que l’Algérie puisse être non seulement un pays qui forme ses propres compétences, mais aussi un espace régional où des étudiants et des chercheurs viennent se former, collaborer et développer des projets. Cela se construit progressivement, par la qualité scientifique et par des partenariats durables.

  • Vous avez qualifié l’IA générative d’outil opaque et parfois stéréotypique  ; pouvant générer des fake news ou des deep fakes. Quel rôle l’école joue-t-elle dans la sensibilisation des futurs cadres aux enjeux éthiques et à la responsabilité de l’information ?

L’IA générative est extrêmement puissante, mais elle ne doit pas être considérée comme une source de vérité. Les modèles actuels, notamment ceux fondés sur les réseaux de neurones, peuvent être difficiles à interpréter : ils produisent des résultats à partir de régularités apprises sur de grandes quantités de données, sans que leur fonctionnement interne soit toujours facilement explicable. Cela ne signifie pas que toute IA est incompréhensible, ni que l’on ne dispose d’aucune méthode d’explicabilité ; cela signifie plutôt que la transparence et l’interprétation restent des enjeux importants. Ces systèmes peuvent aussi reproduire des biais présents dans les données d’entraînement ou produire des contenus inexacts avec une apparence convaincante. Le risque concerne notamment la désinformation, les contenus manipulés et les deepfakes. Il est donc essentiel de développer non seulement des compétences techniques, mais aussi une véritable culture de vérification de l’information et de responsabilité numérique.
A l’Ensia, l’éthique et la responsabilité font partie de la formation. Nous insistons sur la nécessité de comprendre les limites des outils, de protéger les données et la vie privée, et de conserver une responsabilité humaine dans les usages de l’IA. Cette sensibilisation ne doit d’ailleurs pas concerner uniquement les spécialistes : les décideurs, les cadres, les enseignants et les jeunes utilisateurs ont tous un rôle à jouer. L’école contribue également à cet effort au-delà de ses étudiants, à travers des conférences, des journées d’étude, des interventions dans les médias et des actions de formation continue destinées à différents publics. Notre objectif est de promouvoir un usage à la fois ambitieux, responsable et lucide de l’intelligence artificielle.

  • Vous avez mentionné que certains de vos étudiants sont déjà incubés et commencent à se faire un peu d’argent, tout en étant en formation. Comment l’école favorise-t-elle ce passage précoce du statut d’étudiant à celui de contributeur actif apportant des solutions concrètes à l’économie nationale ?

Nous constatons effectivement que certains étudiants commencent très tôt à transformer leurs projets en solutions concrètes. Je préfère parler de création de valeur et d’expérience entrepreneuriale : l’objectif pédagogique est d’abord de leur apprendre à identifier un besoin, construire une solution et la confronter au marché.
L’école leur offre un accompagnement à plusieurs niveaux. L’incubateur leur permet de bénéficier de formations, de mentorat, d’un cadre de travail et de rencontres avec des acteurs susceptibles de devenir des partenaires, des clients ou, selon les projets, des financeurs. Les journées de pitch permettent également de présenter les projets et de recueillir des retours extérieurs. Nous essayons surtout de réduire la distance entre l’idée et sa mise à l’épreuve. Un étudiant peut commencer avec un projet académique, le tester auprès d’un utilisateur ou d’une entreprise, améliorer son prototype, puis envisager une démarche entrepreneuriale si le potentiel est confirmé. L’accès à des espaces de travail au sein de l’école facilite également cette dynamique. Il faut néanmoins garder une certaine humilité : toutes les idées ne deviennent pas des entreprises, et ce n’est pas un échec. L’apprentissage par le projet, la confrontation au terrain et la capacité à tirer des enseignements d’un projet qui n’aboutit pas sont déjà des acquis importants pour la formation de futurs ingénieurs et entrepreneurs.

  • L’IA doit toucher les cadres dirigeants pour les aider dans leurs décisions stratégiques. Quel rôle l’Ensia entend-elle jouer dans la formation des cadres moyens et du personnel exécutant au sein des institutions publiques et des entreprises pour réussir la transformation digitale ?

La transformation par l’IA ne peut pas reposer uniquement sur les spécialistes techniques. Elle nécessite une compréhension partagée de la technologie à tous les niveaux de l’organisation. Les dirigeants doivent comprendre les enjeux stratégiques et économiques ; les cadres intermédiaires doivent être capables d’identifier les processus qui peuvent être améliorés ; et les équipes opérationnelles doivent savoir utiliser les nouveaux outils dans leur travail quotidien, tout en comprenant leurs limites. C’est pourquoi nous considérons la formation continue comme un axe important de la mission de l’Ensia. Nous développons des programmes adaptés aux différents publics, portant notamment sur les possibilités et les limites de l’IA, les questions de souveraineté numérique, l’éthique, la gouvernance des données, ainsi que les conditions d’investissement et les gains potentiels liés aux projets d’IA. 

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