Se préparer pour l’éclipse du siècle
L'Algérie se prépare pour l'éclipse solaire totale du 2 août 2027, la première à traverser le pays depuis 1905, en tirant les leçons de la campagne d'observation partielle du 12 août 2026.
La mobilisation de 2026 a révélé un engouement populaire et associatif remarquable, notamment auprès de la jeunesse dans les colonies de vacances, mais aussi une pénurie critique de lunettes de protection malgré les mises en garde télévisées.
Une coordination nationale impliquant plusieurs ministères (Éducation, Enseignement supérieur, Culture, Tourisme, Affaires religieuses) doit être lancée dès la rentrée pour organiser l'accueil du public et garantir la disponibilité massive d'équipements de protection.
Il est urgent de réformer le code des douanes qui classe les télescopes en matériel sensible et entraîne leur confiscation systématique, freinant l'astronomie amateur et risquant de compromettre l'accueil des observateurs internationaux en 2027.
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Le Quotidien d'Oran
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Ce rendez-vous cosmique, offrant le tableau d’un fin croissant solaire plongeant dans la Méditerranée, a captivé l’attention du public. Pourtant, cet événement n’était qu’une répétition générale. Il annonce un phénomène d’une ampleur bien plus exceptionnelle : l’éclipse solaire totale du 2 août 2027, la première à traverser le ciel algérien depuis 1905. L’expérience de la récente campagne d’observation nous livre des enseignements cruciaux pour hisser l’astronomie dans notre pays et réussir ce grand rendez-vous de l’année prochaine.
1. Leçons à tirer de la campagne d’observation du 12 Août
Une belle mobilisation sur le terrain
Avant même de s’illustrer dans l’espace numérique, la campagne de 2026 s’est distinguée par une formidable dynamique de terrain. Cette mobilisation s’est d’abord incarnée au niveau des colonies de vacances pilotées par le Ministère de la Jeunesse, permettant de toucher directement la jeunesse et de transformer les lieux d’estivage en véritables laboratoires à ciel ouvert. En parallèle, nous avons assisté à une remarquable montée au créneau du mouvement associatif. Les associations astronomiques, agissant comme de véritables fers de lance, ont pallié les insuffisances logistiques et pris en charge l’encadrement pédagogique et sécuritaire du public.
C’est en parfaite synergie avec cette effervescence sur le terrain que la campagne a ensuite brillé par une mobilisation numérique inédite, centrée autour du portail officiel développé avec l’unité de recherche en médiation scientifique du CERIST de Constantine. Cette plateforme a offert une cartographie interactive et héberge un concours international de photographie de l’éclipse, suscitant un fort engouement et faisant l’objet de milliers de consultations. À Ténès, devenue le centre névralgique de cette mobilisation, le succès a été total grâce au partenariat avec le seul Ministère de la Jeunesse, unique département ministériel à avoir accompagné l’événement sur le terrain. La présence à Tenès du Professeur Nidhal Guessoum, astrophysicien Algérien de renom, très sollicité médiatiquement, et ses interactions avec le public ont enrichi cet encadrement. Le tout fut couronné par de superbes prises de vue aériennes par drone diffusées sur différents médias documentant la ferveur des centaines de jeunes observant le phénomène et tous munis de leurs lunettes d’éclipse.
Toutefois, une contradiction nationale majeure a émergé. Alors que la télévision nationale diffusait des mises en garde sévères au cours des quelque de deux heures que dura le plateau en direct, enjoignant de ne pas regarder le Soleil en phase d’éclipse, le pays a fait face à une pénurie quasiment totale de lunettes d’éclipse et le public sur la plupart des sites qui défilaient à l’écran regardait le Soleil en face. Des dizaines de milliers de citoyens ont ainsi observé le phénomène sans protection adéquate, une situation heureusement tempérée par un Soleil couchant. Face à cette carence, l’Association Sirius d’Astronomie s’est illustrée comme la seule à avoir eu la clairvoyance d’acquérir plusieurs milliers de lunettes et de les distribuer gratuitement, notamment à Ténès, épicentre de cette mobilisation, et au niveau de la vingtaine d’associations astronomiques qui ont bénéficié d’un quota.
Une ode à l’astronomie :
La force rationalisante d’une science agrégatrice
Le retentissement médiatique de cette campagne illustre la puissance de l’astronomie, qui est bien plus qu’une simple discipline d’observation. C’est une véritable science agrégatrice et intégrante. Au niveau populaire c’est la science du beau et du grandiose. Académiquement c’est une généralisation de la physique appliquée à tout le monde matériel. Elle englobe de nombreuses autres sciences devenues ses sous-spécialités : l’astrobiologie, l’astrochimie, la planétologie. Elle convoque et fédère l’ensemble des branches de la physique : la physique des plasmas, la physique nucléaire et atomique, la physique statistique, celle des hautes énergies ou encore la physique de l’atmosphère à travers la météorologie spatiale (Space weather).En outre, la précision stupéfiante avec laquelle elle prévoit les phases et la trajectoire des éclipses balaye les polémiques liées à la vision du croissant lunaire, rappelant la supériorité du calcul sur les prédictions des «chouafa». De plus, l’astronomie nous dote des outils intellectuels pour combattre les fake lors news et les superstitions rampantes qui gangrènent notre société. Face aux adeptes de la Terre plate (Flat Earth), aux défenseurs d’un Univers géocentrique, ou aux conspirationnistes reléguant l’alunissage à un vulgaire scénario hollywoodien, l’astronomie dresse un rempart de rationalité. Elle est une force émancipatrice qui invite le citoyen à appréhender son environnement par le prisme de la raison et de la rigueur scientifique.
Le triomphe de la science et l’émancipation par l’astronomie
Le retentissement médiatique national et international de cette campagne est une victoire de la rationalité. La précision stupéfiante avec laquelle l’astronomie prévoit l’heure et la trajectoire des éclipses balaye de manière cinglante les polémiques stériles qui resurgissent chaque Ramadan. C’est une réponse concrète à ceux qui, remettant en cause le calcul astronomique pour la vision du croissant lunaire, préfèrent se fier aux «chouafa». L’astronomie prouve ici sa force émancipatrice : elle invite le citoyen, en particulier la jeunesse, à comprendre son environnement par le prisme de la raison, de l’observation et de la rigueur scientifique.
2. Une coordination nationale incontournable
L’événement d’août 2027 ne peut souffrir d’improvisation. Une planification préalable doit impérativement débuter des mois à l’avance, dès la prochaine rentrée sociale et scolaire. Il est urgent d’instaurer une coordination nationale regroupant tous les ministères concernés (Éducation Nationale, Enseignement Supérieur, Culture, Tourisme, Affaires Religieuses...) ainsi que les institutions et associations gravitant autour de cet événement. L’objectif est double : assurer la disponibilité massive de lunettes d’éclipse à l’échelle nationale et structurer l’accueil du public. On peut cependant mesurer le progrès accompli en se rappelant que lors de l’éclipse solaire partielle de 1999,il avait été demandé aux Algériens par les autorités de rester confinés chez eux pour éviter disait-on les radiations « nocives », tandis que pour celle centrale annulaire du 03 octobre 2005, la journée avait été décrétée fériée pour l’éducation nationale.
3. L’urgence législative : Lever l’obstacle sur le matériel d’observation
Il est impératif et urgent de résoudre le problème endémique de l’interdiction d’importation du matériel d’observation (télescopes, lunettes).
Aujourd’hui, les dépôts des douanes au niveau de nos aéroports regorgent littéralement de télescopes confisqués aux voyageurs. Et, comble de l’ironie, ce matériel scientifique finit bien souvent par être revendu par lots lors d’enchères publiques à de parfaits quidams !
Cette disposition obsolète du code des douanes, qui s’obstine à considérer systématiquement tout télescope comme un «matériel sensible», doit être définitivement levée. Croit-on vraiment que de supposés terroriste utilisent des télescopes pour traquer le mouvement des forces de sécurité ?Faut-il rappeler que deux simples lentilles et un tube en carton suffisent à fabriquer une lunette astronomique de base ? Ce verrouillage ne fait que pénaliser injustement le citoyen lambda, curieux de l’Univers mais qui n’est pas forcément un bricoleur, tout en freinant le développement de l’astronomie amateur.
Il s’agit d’un obstacle législatif majeur qui n’a que trop duré. Aucun astronome ou touriste étranger ne fera le déplacement en Algérie s’il ne peut amener son propre équipement avec lui. Si cette restriction absurde perdure, un flop majeur nous attend pour 2027, privant notre pays d’une opportunité de rayonnement international et d’un afflux lié au tourisme scientifique.
4. Intégrer l’astronomie dans la matrice éducative
Afin d’ancrer durablement la culture scientifique, il est temps de repenser la place de l’astronomie dans les programmes éducatifs de notre système scolaire. Il est aujourd’hui consternant de constater que l’enseignement de l’astronomie au cycle moyen se résume mécaniquement aux saisons et au système solaire, un programme figé qui n’a connu aucune évolution depuis 50 ans. Au lycée, la situation n’est guère plus reluisante : l’étude de l’Univers s’arrête dans les classes scientifiques au mouvement des satellites artificiels et aux lois de Kepler comme application des lois de Newton.
Il est donc crucial d’intégrer formellement et d’actualiser l’astronomie dans nos programmes scolaires, notamment dans les cours de géographie ou de sciences, à l’instar de ce qui se fait dans d’autres pays arabes comme la Jordanie.
Proposition :
Un cours inaugural unifié
Nous proposons d’adopter l’éclipse solaire comme thème d’un cours inaugural type pour la prochaine rentrée scolaire, tant au niveau du Ministère de l’Éducation Nationale que de celui de la Jeunesse.
Cet événement cosmique peut être transformé en un projet pédagogique annuel, préparant nos jeunes à l’échéance de 2027 à travers des ateliers, des expérimentations et l’apprentissage des méthodes d’observation sécurisées. Ysont incluses la géographie, la physique, la biologie de la vision, mais aussi les mathématiques, l’histoire des sciences, la météorologie, la physiologie sensorielle, l’optique, ainsi que les sciences de l’ingénierie pour la conception des instruments optiques
5. L’astrophysique dans les Universités algériennes : L’urgence d’une renaissance
Cette dynamique populaire et éducative doit impérativement trouver son prolongement au sommet de la pyramide académique. À l’heure actuelle, le constat est amer : l’enseignement de l’astronomie vivote dans seulement deux établissements. D’une part, à l’Université Mentouri (Constantine 1) qui était la pionnière en Algérie avec l’ouverture de l’Ecole Doctorale d’astrophysique en 2009 puis lors du basculement sur le système LMD d’un Master/Doctorat d’astrophysique où, par manque d’étudiants, la filière s’est malheureusement arrêtée.
D’autre part, à l’Université des Sciences et de la Technologie Houari Boumediene (Bab Ezzouar), où l’enseignement survit de manière alternée, relégué au rang de simple option au sein d’une autre spécialité, bien loin d’un véritable cursus diplômant en astrophysique.
Une renaissance de cette discipline au sein de nos départements de physique est vitale. L’astrophysique ne peut plus être marginalisée ou considérée comme une simple sous-spécialité. Elle est devenue une science fondamentale qui a élargi notre vision bien au-delà de la physique classique. Il suffit de constater le nombre impressionnant de prix Nobel de physique attribués ces dernières années à des découvertes astrophysiques pour comprendre qu’elle est désormais le fer de lance de la recherche fondamentale.
L’impératif de l’ancrage africain
Cette urgence académique résonne également à l’échelle continentale. L’astronomie a connu un essor remarquable en Afrique au cours des dernières décennies. Avec l’implantation sur notre continent de certains des plus grands projets scientifiques mondiaux, à l’image du télescope géant SALT sur le Plateau de Sutherlandet du mégaprojet du SKA (Square Kilometre Array), l’astronomie et notamment la radioastronomie est en passe de devenir une véritable «science africaine». L’Algérie ne peut rester en marge de cette dynamique ; nous devons impérativement nous arrimer à l’Afrique dans ce domaine stratégique pour ne pas rater le coche scientifique du 21e siècle.
Nourrir l’engouement populaire par une expertise nationale
Sur le terrain, nous assistons à l’émergence de dizaines d’associations et de clubs d’astronomie, constituant une nouvelle force incontournable dans le mouvement associatif national. Cependant, cet enthousiasme doit être encadré par des experts. Or, nous faisons face à un déficit critique : l’Algérie ne dispose d’aucune véritable «pépinière» d’astrophysiciens pour répondre à cette demande. À l’exception d’une poignée de chercheurs du CRAAG et de quelques enseignants-chercheurs et dispersés dans nos universités, le relais académique manque cruellement à l’appel. Nous pourrions poser aussi la question sur une note plus légère:
«Que va-t-on faire de tous ces milliers de jeunes enthousiastes que l’éclipse du 12 août et celle de 2027 vont susciter comme vocations ? Et s’ils demandaient tous d’entreprendre des études en astronomie à l’université ?»
Faisons de l’éclipse du 2 août 2027 non seulement un spectacle naturel, mais le catalyseur d’une renaissance scientifique nationale.
*Pr.Université de Constantine1 & CERIST