Un navire, le lobby et les principes
Un ministre de la Justice justifie l'accueil d'une croisière LGBTQ+ en invoquant la puissance d'un lobby plutôt que le respect des principes, révélant une soumission à la pression extérieure.
L'auteur défend le droit souverain d'un État musulman à refuser des événements contraires à ses valeurs, distinguant l'assumption d'un choix de la faiblesse face aux groupes d'influence.
Des réformes touristiques assouplissant les règles hôtelières et une proposition de réguler la prostitution au nom du revenu illustrent la marchandisation progressive des normes sociales.
Lorsque l'intérêt national se réduit aux devises touristiques concentrées entre quelques mains, le pays risque de perdre sa fierté et le respect de lui-même.
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Le Quotidien d'Oran
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C’est précisément ce qui interpelle lorsqu’un ministre de la Justice d’un pays arabe et musulman, dont le souverain porte le titre de « Commandeur des croyants », justifie l’accueil du navire Celebrity Equinox, affrété par VACAYA pour une croisière LGBTQ+, en expliquant que les personnes LGBTQ+ sont devenues un lobby et une force de pression politique à laquelle son pays ne pourrait plus s’opposer.
La phrase est lourde de sens. Elle ne dit pas : nous accueillons ces visiteurs parce que nous respectons leur dignité humaine et que nous appliquons à tous les étrangers les mêmes règles. Elle dit, en substance : ils sont devenus assez puissants pour que nous ne puissions plus leur dire non. C’est là que le problème commence. Le sujet n’est pas de savoir si des touristes LGBTQ+ ont le droit de voyager, ni de nier leur existence ou leur dignité. La question est celle du droit souverain d’un État à décider ce qu’il accepte sur son territoire.
Lorsqu’il s’agit d’un État qui revendique officiellement une identité musulmane, cette responsabilité ne concerne pas seulement les visiteurs : elle concerne d’abord son propre peuple. Un gouvernement a le devoir de tenir compte des convictions, des sensibilités et de l’héritage culturel de la société qu’il gouverne. Il n’est donc pas absurde de considérer qu’un pays musulman puisse refuser l’accueil d’un événement qu’il juge contraire à ses valeurs. Ce qui est beaucoup plus préoccupant, c’est de dire qu’on l’accepte parce qu’on ne dispose plus de la force politique nécessaire pour le refuser. Un État qui renonce à un principe par conviction assume une décision ; un État qui y renonce parce qu’il craint la puissance d’un lobby révèle une faiblesse et une soumission.
Cette logique apparaît également dans les réformes présentées au nom de l’attractivité touristique. Simplifier les procédures imposées aux visiteurs étrangers peut être parfaitement légitime. Le tourisme crée des emplois, apporte des devises et fait vivre des territoires entiers. Mais jusqu’où peut-on aller dans l’adaptation des règles sans donner le sentiment que les normes sociales elles-mêmes sont devenues des variables commerciales ? Lorsqu’on demande aux hôtels et établissements d’hébergement de ne plus exiger systématiquement certains justificatifs de mariage concernant les couples, la mesure peut être défendue par la nécessité de faciliter l’accueil des touristes. Mais elle doit être accompagnée d’une réflexion sur ce que le pays entend préserver et sur les limites qu’il ne souhaite pas franchir et ouvrir une grande à la débauche.
Le même malaise apparaît lorsqu’une parlementaire marocaine présente la prostitution comme une source importante de revenus pour le royaume et pour des milliers de citoyens, avant d’en tirer l’argument qu’il faudrait la réglementer plutôt que l’interdire. Là encore, il faut distinguer le constat économique du jugement politique. Qu’une activité rapporte de l’argent ne suffit pas à la rendre conforme aux valeurs d’une société. Sinon, toute activité lucrative finirait par devenir légitime du seul fait de sa rentabilité. Une nation ne peut pas tout mesurer en emplois, en touristes et en devises. Elle possède une histoire, une culture, une conception de la famille, des références religieuses et des repères collectifs qui ont eux aussi une valeur. Ces repères peuvent évoluer, mais une transformation profonde ne devrait pas être imposée par la seule logique du marché ou par la pression de groupes suffisamment puissants pour obtenir ce qu’ils souhaitent.
C’est ici que la notion d’intérêt national mérite d’être interrogée. L’intérêt de qui ? Celui de l’État ? Celui des citoyens ? Celui du secteur touristique ? Celui des investisseurs ? Si les concessions faites au nom du tourisme permettent réellement à la population de vivre mieux, créent des emplois dignes et améliorent les services publics, le gouvernement peut au moins invoquer un bénéfice collectif.
Mais lorsque la société est invitée à déplacer progressivement ses propres lignes rouges tandis que les gains restent concentrés entre quelques mains, l’argument de l’intérêt national devient beaucoup moins convaincant. Un pays peut évoluer sans se renier, accueillir l’étranger sans mépriser son propre peuple et développer son tourisme sans mettre sa culture aux enchères. Mais lorsqu’un gouvernement avoue qu’il accepte ce qu’il aurait dû ou voulu refuser parce qu’il n’a plus la force de résister, ce n’est plus du pragmatisme : c’est un aveu d’impuissance.
Lorsqu’un pays laisse entendre que sa morale a un prix, que ses valeurs se marchandent et que ses principes s’effacent devant les plus puissants, il ne perd pas seulement le regard des autres. Il risque de perdre quelque chose de plus précieux encore : la fierté et le respect qu’une nation doit d’abord avoir pour elle-même.