730 Kg de cocaïne, 15,65 tonnes de kif et 25,6 millions de comprimés saisis en 6 mois : Au cœur de la nouvelle géographie du trafic

Par M. F. Gaïdi12 min de lecture
730 Kg de cocaïne, 15,65 tonnes de kif et 25,6 millions de comprimés saisis en 6 mois : Au cœur de la nouvelle géographie du trafic
Résumé IA

En six mois, les services de sécurité algériens ont saisi 730 kg de cocaïne, 15,65 tonnes de kif et 25,6 millions de comprimés psychotropes, révélant une professionnalisation inédite des réseaux transfrontaliers.

Les filières traditionnelles de cannabis résistent tandis que la cocaïne et surtout les psychotropes, notamment la Prégabaline, s'imposent comme des marchandises criminelles à haute valeur structurées autour de chaînes logistiques complexes.

Les organisations criminelles combinent désormais plusieurs substances dans des cargaisons uniques, adaptent leurs itinéraires entre le Grand Sud, les frontières occidentales et les grands axes de transit pour réduire les risques de démantèlement.

Le bilan du premier semestre 2026 dépasse déjà les totaux annuels 2025 pour les psychotropes, tandis qu'une opération de destruction à Chlef a éliminé pour 50,4 milliards de dinars de stupéfiants saisis.

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Au kif traité, qui demeure une composante majeure du narcotrafic transfrontalier, se sont ajoutés des volumes considérables de cocaïne et, surtout, de psychotropes.

Cinq personnes ont été placées en détention provisoire hier, dans une affaire portant sur la saisie de 1 049 300 comprimés de Prégabaline 300 mg et de 86,4 kg de cocaïne. Par son ampleur, mais surtout par la qualification de «groupe criminel organisé transfrontalier» retenue par la justice, cette affaire confirme la mutation et la professionnalisation des filières de narcotrafic opérant en Algérie. Le dossier, traité par le pôle pénal spécialisé du tribunal de Sidi M’hamed, trouve son origine dans une enquête préliminaire menée par le service central de police judiciaire de la Sécurité de l’armée à Alger. Selon le parquet, un groupe criminel composé de 10 individus a été identifié, dont 5 appréhendés en flagrant délit. Le 6e mis en cause, aussi identifié, demeure en fuite.
Cette nouvelle affaire intervient dans un contexte marqué par une pression croissante exercée sur les filières criminelles. Les chiffres du premier semestre 2026, rendus publics par le ministère de la Défense nationale (MDN) le 27 juin, donnent la mesure d’une pression croissante exercée sur les filières criminelles. En 6 mois, les unités de l’ANP, en coordination avec les différents services de sécurité, ont arrêté 1092 narcotrafiquants et déjoué des tentatives d’introduction de 156,5 quintaux de kif traité, soit 15,65 tonnes, à travers les frontières avec le Maroc. Les mêmes opérations ont permis de saisir 730,46 kg de cocaïne et 25,6 millions de comprimés psychotropes. Ces volumes ne constituent évidemment pas une mesure exhaustive du marché clandestin. Une saisie correspond à une cargaison interceptée avant sa mise en circulation et non à l’intégralité des quantités introduites ou consommées. Mais leur accumulation permet de cerner l’ampleur des flux et surtout leur diversification. Au kif traité, qui demeure une composante majeure du narcotrafic transfrontalier, se sont ajoutés des volumes considérables de cocaïne et, surtout, de psychotropes. La nature même des produits saisis traduit ainsi une mutation du marché, où les médicaments détournés de leur usage occupent désormais une place centrale. La multiplication des grosses prises révèle également une infrastructure criminelle structurée par l’approvisionnement, l’acheminement, le stockage, le financement et la distribution. Derrière chaque cargaison interceptée se profile une chaîne de trafiquants capable de mobiliser des véhicules, des relais et des moyens financiers, avec des ramifications qui ne s’arrêtent pas nécessairement aux frontières nationales. Le chiffre de 25,6 millions de comprimés psychotropes saisis durant le premier semestre constitue le signal le plus spectaculaire. Il confirme que le trafic de ces substances n’est plus un phénomène marginal ou limité à des opérations isolées. Il s’inscrit dans des circuits organisés, notamment à travers les zones frontalières et les grands axes de transit. Dès le début du mois de février, la Gendarmerie nationale avait arrêté deux réseaux criminels transfrontaliers dans la capitale. Les opérations menées dans la première Région militaire avaient permis d’intercepter près de 4,292 millions de comprimés psychotropes et d’arrêter 20 trafiquants. Dix véhicules, des sommes d’argent et du matériel logistique avaient également été saisis. Dans le Sud, les saisies ont également révélé l’importance des itinéraires de transit. A Tamanrasset, une opération de l’ANP a permis de mettre la main sur 1 048 000 comprimés psychotropes et d’arrêter deux contrebandiers. Le Grand Sud apparaît ainsi comme un espace particulièrement sensible dans la cartographie des trafics, à la fois en raison de son étendue géographique, de la proximité de plusieurs frontières et de son rôle dans les échanges transfrontaliers. Cette réalité impose une lecture plus large du phénomène. «Le psychotrope n’est plus seulement appréhendé comme un médicament détourné. Lorsqu’il est transporté par millions de comprimés, il devient une marchandise criminelle à forte valeur, structurée autour de réseaux capables d’organiser son acheminement vers les marchés de consommation», analyse un ancien officier des services de sécurité spécialisé dans le narcotrafic.

Cocaïne, kif : les filières traditionnelles résistent

La progression des psychotropes ne signifie pas la disparition des filières classiques. Le kif traité demeure massivement présent dans les tentatives d’introduction. Les 156,5 quintaux interceptés au cours des six premiers mois de 2026 attestent de la persistance de flux importants à partir des frontières occidentales. La cocaïne, de son côté, s’impose avec une ampleur particulièrement préoccupante. Les 730,46 kg saisis par les services relevant de l’ANP durant le premier semestre représentent un volume considérable pour une substance à forte valeur marchande. Le phénomène traduit une diversification des produits proposés par les réseaux criminels et, potentiellement, des marchés qu’ils cherchent à alimenter. Cette évolution s’est poursuivie durant l’été. Les opérations menées dans les 2e et 3e Régions militaires ont notamment permis de saisir plus de 86 kilogrammes de cocaïne ainsi que 1 049 300 comprimés psychotropes. Les deux produits se retrouvent, ainsi, dans une même chaîne logistique, confirmant la capacité des réseaux à diversifier leurs cargaisons et leurs itinéraires. La combinaison de plusieurs substances dans une même opération constitue précisément l’un des marqueurs d’un narcotrafic de plus en plus professionnalisé. «Le schéma ne repose plus nécessairement sur une filière unique spécialisée dans un produit déterminé. Les organisations criminelles peuvent associer cannabis, cocaïne et psychotropes, adapter les itinéraires et utiliser différents moyens de transport afin de réduire les risques de démantèlement», souligne le même officier. Pour les Douanes algériennes, il convient de distinguer les données ponctuelles disponibles des bilans nationaux consolidés. Au 18 août 2026, aucun bilan annuel douanier complet n’a été rendu public. Les opérations documentées permettent néanmoins d’identifier plusieurs saisies majeures de psychotropes, sans que celles-ci puissent être assimilées à l’intégralité des résultats du corps douanier. A Ouargla, une opération menée en coordination avec les services de la Sécurité de l’armée avait notamment permis la saisie de plus de 658 000 comprimés psychotropes et le démantèlement d’un réseau spécialisé dans ce trafic. A Batna, une autre affaire a porté sur 1,5 million de comprimés de Prégabaline dosés à 300 mg, dissimulés dans un véhicule-citerne. Ces affaires, comme celles traitées par l’ANP, la Gendarmerie nationale et la Sûreté nationale, soulignent «la nécessité d’une lecture consolidée des statistiques nationales». Les différents bilans ne peuvent être additionnés mécaniquement lorsque les opérations sont coordonnées entre plusieurs services, au risque de comptabiliser plusieurs fois une même saisie. Une harmonisation des données permettrait de disposer d’un véritable tableau de bord national du narcotrafic, ventilé par produit, zone géographique, origine présumée, itinéraire et mode opératoire.
La comparaison avec 2025 fournit néanmoins un point de référence. Le dernier bilan annuel douanier disponible faisait état de plus de 16,5 millions de comprimés psychotropes saisis, de 9,87 tonnes de kif traité et de 728,3 kg de cocaïne à l’échelle nationale. La comparaison de ces données avec les résultats du premier semestre 2026 montre que la pression sur les réseaux demeure particulièrement forte.

À Chlef, destruction de 50,4 milliards de dinars de stupéfiants

L’ampleur des stocks retirés du marché est apparue de manière spectaculaire le 26 juin 2026, à l’occasion de la cinquième opération nationale de destruction de stupéfiants organisée à Chlef. Les autorités y ont procédé à l’incinération de 16 575,693 kg de kif traité, de 1000,322 kg de drogues dures, de 25 138 473 comprimés psychotropes et de 262 kg de poudre de psychotrope. La valeur globale des produits détruits a été estimée à plus de 50,4 milliards de dinars. Ces quantités ne peuvent être additionnées au bilan semestriel de l’ANP, puisqu’elles correspondent à des saisies déjà réalisées et regroupées avant leur destruction. Elles donnent toutefois une matérialité saisissante à la masse de produits retirés du circuit clandestin. La performance opérationnelle des saisies constitue donc un indicateur de l’efficacité du dispositif sécuritaire, mais aussi un révélateur de la profondeur du phénomène. «C’est ici que se situe le principal défi. Une tonne de drogue saisie est une tonne qui n’atteindra pas le consommateur. Mais un comprimé retiré du marché ne suffit pas à traiter la dépendance, pas davantage qu’une cargaison détruite ne fait disparaître les mécanismes sociaux, économiques et criminels qui alimentent la demande», explique le Dr Mardaci, psychiatre à l’EHS Errazi de Annaba. La réponse sécuritaire, aussi massive soit-elle, doit donc être prolongée par une politique de prévention, de sensibilisation, de prise en charge et de réduction des facteurs de vulnérabilité. Les records de saisies enregistrés en 2026 ne sont, en définitive, pas seulement des chiffres de sécurité. Ils constituent aussi un avertissement de santé publique. Derrière les 25,6 millions de comprimés psychotropes, les 730,46 kilogrammes de cocaïne et les 15,65 tonnes de kif interceptés en six mois se dessine un marché clandestin en mutation.

Prévention : 300 cellules de proximité de solidarité à travers le pays

Face à l’explosion des saisies, les pouvoirs publics ont renforcé en 2026 le volet préventif. En février, le ministère de la Solidarité nationale a lancé une campagne nationale sur les dangers de la drogue, mobilisant plus de 300 cellules de proximité de solidarité à travers le pays pour informer les familles, détecter les situations de vulnérabilité et orienter les personnes concernées. La mobilisation s’est également étendue aux jeunes. La Gendarmerie nationale a organisé à Ghardaïa une journée de sensibilisation dans les établissements de formation professionnelle, tandis que le ministère de la Jeunesse a déployé une campagne nationale durant le mois de Ramadhan. A Djamaâ El Djazaïr, à El Mohammadia, un espace de sensibilisation a notamment été ouvert sous le slogan «Ramadhan, une opportunité pour se défaire de l’addiction». En avril 2026, le lancement des «Tribunes libres pour la prévention contre la drogue» a cherché à donner davantage la parole aux jeunes et à les associer directement à la prévention. Le Croissant-Rouge algérien a, lui aussi, engagé une campagne nationale, inscrivant la lutte contre les addictions dans une approche de santé publique. A l’APN, une journée d’étude consacrée aux risques liés aux drogues a insisté sur la nécessité d’articuler prévention, prise en charge, accompagnement social et lutte contre les réseaux criminels. M.-F. G.

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