Le souk des troubadours : Une cigogne sur un platane…
L'auteur raconte une rencontre au bord d'une rivière asséchée où un homme en abaya, en prière sous un platane, reçoit les fientes d'une cigogne qu'il interprète comme un porte-bonheur.
Cette scène évoque au narrateur les croyances superstitieuses de sa mère sur la virginité et la position à bicyclette, illustrant comment chacun construit ses propres récits.
L'homme disparaît, la cigogne s'envole, et tandis qu'un orage éclate, le narrateur rit seul sous l'arbre vide, face à l'absurdité de l'existence.
Publié par
El Watan
Publié le
Article Original
Contenu complet de la source
Aujourd’hui, au bord de la rivière, j’ai vu une personne qui me paraissait bizarre. Elle était assise à califourchon sur une buse en béton. Elle avait l’air perdu, puisqu’elle regardait le ciel. Elle devait prier, comme si pour prier, il faut toujours regarder le ciel. En suivant son regard, moi, j’ai vu une cigogne suspendue au sommet d’un platane maigre.
Elle déféquait sa fiente au rythme de ses claquettes. J’ai aimé la cadence, mais la personne bizarre ne semblait pas intéressée par le spectacle qui se jouait au-dessus de lui. C’est bizarre qu’on puisse regarder la même direction, mais pas la même chose. Enfin, peut-être que si. Tant qu’on y était, j’aurais aimé lui demander –pas à la cigogne, à la personne évidemment- si elle connaissait l’histoire de la rivière Jorgi. Elle connaît Dieu, donc elle doit connaître M. Jorji.
Cette personne était bizarre. Elle portait une casquette sans inscription et une sorte de gandoura légère qu’on appelle abaya. J’ai trouvé cette tenue anormale. C’est comme si on mettait des fèves sur du caviar, ça n’aurait aucun goût, ou bien si, il y aurait un goût, certainement, peut-être fade, enfin, qu’est-ce que j’en sais, je ne connais que le goût des fèves. Le caviar, je n’en ai jamais vu, ou si, à la télé, je sais que ça coûte cher, mais j’ignorais que des oeufs de poissons coûtaient aussi chers. Déjà rien que pour le poisson, moi j’en ai perdu le goût. Mais, aujourd’hui, tout paraît normal. Comme toi qui trouve normal
Oui, j’allais oublier, cette personne assise à califourchon sur une buse en béton… je désirais en savoir plus sur sa façon bizarre de s’habiller, mais elle était occupée à prier. Elle était avec son Dieu, qui est le mien aussi, ça je le sais, car ne faisant pas partie de l’histoire. Enfin, même ça a une histoire. Tout a une histoire.
Que cherchait-il, engoncé dans son accoutrement sur les bords d’une rivière à sec aux alentours caillouteux ?
Moi quand je prie, c’est en silence, Dieu entend même les sourds-muets, l’imam de la mosquée l’a proclamé une fois à haute voix, un vendredi. Moi j’écoutais du balcon. Je ne peux pas me tromper, il avait dit : «Et il y a dans le ciel votre subsistance et ce qui vous a été promis.»
Je compris alors que la personne bizarre attendait sa subsistance du ciel. Mais, au-dessus d’elle, il y avait une cigogne sur un platane. L’homme à la abaya reçut sur la gueule tout ce que le volatil contenait dans son système digestif. Chacun sa subvention.
«Cela porte bonheur !», l’entendis-je marmonner, faisant contre mauvaise fortune bon cœur.
Voilà, tout peut porter bonheur, même lorsqu’un oiseau vide sur toi sa déjection sans pitié. C’est une question de perception. Et l’imam n’y est pour rien.
Puis, l’homme changea de position. Peut-être par dépit. Il n’était plus assis à califourchon, mais en amazone. Ce changement de position me rappela ma mère. Lorsque j’étais petit, enfin pubère, elle obligeait ma sœur, la benjamine, qui montait derrière moi sur ma bicyclette, à adopter cette position pour ne pas perdre sa virginité. J’y croyais à cette hypothèse jusqu’à l’âge de quinze ans ou seize ans. Ma mère fabulait par ignorance ou par conviction héritée de ses aïeux.
Tout le monde fabule, la mère, l’homme à la abaya, moi…
Aujourd’hui, aussi, j’ai ri, beaucoup ri au bord de la rivière. Comme un fou. Heureusement, il n’y avait personne autour. L’homme bizarre avait disparu avec sa fiente de bonheur, la cigogne s’était volatilisée allégée de son poids. Tout le monde peut partir sans prévenir, doit partir sans crier gare. Avec ses idées, ses convictions, ses bêtises…Et moi, J’ai ri. Bêtement. Sans conviction. Sans bonheur. Et puis, le ciel se mit en colère. Brusquement. L’orage s’annonça inexorablement. Je m’abritai sous le platane. La cigogne n’était plus là. Je ne craignais rien…
Posez votre question à la rédaction
Votre question…
Prénom ou pseudo *
Adresse e-mail * Votre e-mail ne sera pas publié.
Votre question * 0/1000
Envoyer Annuler