Culture

Douirette (Blida) : Histoire et patrimoine en péril !

Par Mohamed Benzerga8 min de lecture
Douirette (Blida) : Histoire et patrimoine en péril !
Résumé IA

Douirette, quartier ottoman de Blida aux maisons mauresques aux toits de tuile, patios et jardins andalous, abrite un patrimoine architectural et historique unique menacé de disparition.

Fief de la Révolution, il a vu passer des figures comme Larbi Tébessi et abritait une savonnerie transformée en centre de torture par l'armée française.

Le palais du roi Behanzin est à l'abandon, les bâtisses centenaires sont défigurées par des rénovations anarchiques, les métiers d'artisanat ont disparu et aucune structure de sauvegarde n'existe.

Une étude pour créer un secteur sauvegardé lancée il y a dix ans n'a pas eu de suite, tandis que les habitants réclament une intervention urgente des pouvoirs publics.

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Présentant des caractéristiques architecturales semblables à celles de La Casbah d’Alger, mais s’en démarque par ses toitures de tuile et ses portes étroites -similaires à celles de la Souika de Constantine ou de la Casbah de Dellys – et ses patios, souvent agrémentés de fontaines, ainsi que ses jardins intérieurs qui évoquent la lointaine Andalousie.

Les maisons, de style mauresque, se caractérisent par de grandes chambres rectangulaires, longues et étroites. Elles sont généralement désignées selon leur emplacement géographique, en rapport avec les quatre points cardinaux: «Charqya» (orientée vers l’Est), «Gharbya» (vers l’Ouest), «Qablya» (vers le Sud) et «Bahrya» (vers le Nord). Selon de nombreux témoignages d’anciens habitants, le quartier avait abrité de nombreuses réunions de militants durant la guerre de Libération et des figures historiques, à l’instar de Larbi Tébessi et Cheikh El Okbi, y ont fait des passages, rappelle le passionné en histoire Youcef Ouraghi, fils de Douirette, récemment décédé à l›âge de 89 ans. Pour l’histoire, on raconte que la construction du grand espace urbain Douirette remonte a l’ère ottomane. Mis il est regrettable de signaler le manque d’engouement pour les recherches historiques sur la ville, surtout celles portant sur la période ottomane, «très rares». Douirette est également célèbre pour avoir vu naître de grands artistes, à l’image de Keltoum, Mohamed Touri, Farida Saboundji, ou encore le chanteur Rabah Deriassa. Autre paradoxe, le quartier, qui abrite plus de 30 000 âmes, selon des riverains, et qui semble avoir accueilli une des communautés citadines des plus anciennes et des plus raffinées de la région, ne compte pas de centre culturel ou d’association de sauvegarde de son patrimoine.
C ette vieille cité abrite aussi «le Palais du roi Behanzin Kondo», 11e roi du Dahomey (Bénin actuellement), une demeure ottomane où le monarque africain avait été assigné à résidence par l’administration coloniale française de 1894 jusqu’en 1906, date de son décès. Le palais à l’abandon est aujourd’hui fermé et a été carrément défiguré après son occupation par une famille. Aussi, plusieurs bâtisses, souvent centenaires, ont été restaurées par leurs propriétaires sans le moindre respect des normes de réhabilitation et de l’architecture initiale des lieux, si particulière de cet ensemble citadin, que la brique et le béton ont achevé de défigurer. Portes en bois, arcs, colonnes et faïences anciennes ont tous été remplacés par des matériaux «modernes» pour aboutir à des «modifications» qui jurent avec l’harmonie pensée par les bâtisseurs originels des Douirette.
Et au vu de leur état et la désolation qui règnent aux abords, de nombreuses demeures semblent avoir été désertées par leurs occupants depuis de nombreuses années. Les métiers d’artisanat, comme la poterie, la fabrication de savon, l’ébénisterie ou encore la dinanderie, un savoir-faire ancestral, qui faisait la renommée du quartier, ont, eux aussi, complètement disparu. Surtout inquiets, des habitants du quartier affirment qu’ils ne cessent d’alerter sur le «danger» que représente la «majorité» des bâtisses en raison de leur vétusté, en insistant sur l’intervention des pouvoirs publics pour aider à leur restauration, une opération qui s’avère complexe s’agissant de constructions en terre, disent-ils.
Une étude fut lancée il y a une dizaine d’années afin d’ériger un secteur sauvegardé du centre ville de Blida, comprenant le quartier de Douirette, à travers la création d’un périmètre sauvegardé de la vieille ville de Blida. Malheureusement, il n’y a pas eu de suivi depuis…

Douirette, c’était aussi un fief de la Révolution

Consistant un danger pour l’armée française à travers la résistance farouche de ses habitants, l’occupant français a tout fait pour contrôler l’accès à ce quartier, en le fermant par moments à travers des fils barbelés. D’ailleurs. Douirette comporte une certaine de chahoudas tombés au champ d’honneur durant la g Révolution nationale. Et pour contrecarrer tout mouvement de résistance, les Français avaient transformé une savonnerie appelée «Fabricat Essaboun» en un lieu sinistre où ceux qui défendaient leur patrie y subissaient les pires sévices : gégène, usage de l’eau (baignoire)… «Désolé, je ne suis même pas au courant de l’existence de ce lieu de torture», reconnaît un ancien wali de Blida. Malheureusement, et après l’indépendance du pays, des tentatives ont eu lieu pour la transformer en musée, vu sa vocation historique. En vain. Le lieu abrite depuis plus de 50 ans une caserne de la Protection civile, mais ne comportant aucune trace ou vestige en rapport avec la torture. «Je me rappelle que la fabrique du savon de Marseille fut transférée en 1956 en institution de torture. En 1958, le tortionnaire colonel Bigeard l’a visitée pour y instituer davantage la torture, en encourageant un certain Bedun à la pratiquer sans marche arrière afin de combattre la forte résistance algérienne. Dommage que toutes traces de ces actes ignobles et inhumaines ont été effacées des lieux», regrette un résidant. «Heureusement que mon frère, ancien pompier, a pu récupérer quelques objets utilisés par les tortionnaires comme le bracelet en fer pour les détenus et des chaînes que je sauvegarde jalousement depuis des décennies», ajoute-t-il, tout en nous montrant ces objets «de valeur». Notre interlocuteur nous rappelle que le chahid Mohamed Lakhel, dit Kessab, dont un célèbre marché à Blida porte son nom, a passé environ trois mois de détention à la savonnerie, en y subissant les pires atrocités afin d’avouer ses secrets et donner des détails sur ses compères d’armes. Combattant de principe, il a courageusement résisté, ce qui lui a valu la peine de mort exécutée à Sidi El Kebir, sur les hauteurs de Blida. Mais dommage que pour les besoins de la transformation et de l’aménagement du site, «la cave servant de lieu de tortures, les baignoires où on jetait de force les moudjahidines avant de les électrocuter, le matériel utilisé… ont été tous éliminés», se souvient, sur fond de mea culpa, Mustapha, un ancien pompier, aujourd’hui à la retraite.
Ce dernier se dit encore «choqué» de ce qu’il a entendu au début de sa carrière. Pour les adeptes du paranormal, ils peuvent facilement le croire. A mes débuts en tant que sapeur pompier, je sentais que le lieu était quelque part «anormal». Jusqu’au jour où j’entendais souvent des cris qui résonnaient dans les lieux. Puis, j’ai fait la liaison avec les faits historiques, les tortures, les gouttes de sang qui étaient encore visibles par endroits. Là, j’avais compris que l’endroit était hanté par les esprits de nos valeureux moudjahidine qui y étaient sauvagement torturés, parfois à mort, témoigne t-il. Enfin, Douirette a besoin de préserver son patrimoine, ses belles maisons et son histoire, notamment révolutionnaire… La balle est dans le camp des officiels et de la société civile….

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