Bélaïd Abane. Professeur de médecineà la retraite, politologue, auteur : «Abane-Ben M’hidi, du PPA-MTLD au FLN : une fraternité d’armes au service de la Révolution»

Le politologue et ancien professeur de médecine Bélaïd Abane publie un ouvrage sur la relation entre Abane Ramdane et Larbi Ben M’hidi, figures majeures de la Révolution algérienne.
Les deux hommes, liés depuis l’époque de l’OS dans l’est du pays, se retrouvent à Alger en 1956 où Ben M’hidi, revenu du Caire déçu par les tensions avec Ben Bella et Boudiaf, rejoint Abane pour préparer le Congrès de la Soummam.
Ben M’hidi avait même proposé de reporter le déclenchement de la Révolution en 1954 en attendant la libération d’Abane, témoignant de l’estime mutuelle qui a cimenté leur fraternité d’armes jusqu’à la mort d’Abane en 1957.
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Professeur de médecine à la retraite, et politologue, Bélaïd Abane est l’auteur de plusieurs livres sur l’histoire politique du Mouvement national et de la Guerre de Libération. Dans un tout récent ouvrage, un roman – Un olivier au clair de lune, la Pensée 2025 –, il restitue de manière tragique et réaliste les échos intimes de ses essais. A l’occasion du 70e anniversaire du Congrès de la Soummam, il répond à nos questions sur la place et le rôle du tandem Abane-Ben M’hidi dans la Révolution.
- A son retour du Caire, au printemps 1956, Ben M’hidi rejoint Abane qui se trouvait à Alger depuis mars 1955. Ils ne se quitteront plus. A quand remonte la première rencontre entre les deux dirigeants ?
Quand Larbi Ben M’hidi arrive à Alger par le train d’Oran, en mai 1956, il est accueilli par Ben Khedda qui le met aussitôt en contact avec Abane. Les deux hommes n’étaient pas inconnus l’un de l’autre. Ils se connaissaient depuis l’époque OSienne dans l’est du pays. Abane avait alors la double casquette : politique en tant que chef de la wilaya PPA/MTLD de Sétif, et activiste de l’OS en lien avec Boudiaf et ses adjoints Didouche Mourad et Larbi Ben M’hidi. Selon Allal Thaalbi (Si Tayeb), le courant passait bien entre les deux hommes aux tempéraments pourtant si différents. Si Tayeb a bien connu autant Abane que Ben M’hidi. Avec le premier et Hocine Belmili, ils créèrent en 1946 la première cellule MTLD à Châteaudun du Rhummel (Chelghoum Laïd) en plus d’avoir partagé à trois durant plusieurs mois le gîte et le couvert. En novembre 1954, il est nommé adjoint politique de Ben M’hidi pour la zone 5, future Wilaya V. Il sert, comme il me le confia avec son humilité légendaire, d’agent de liaison entre les deux dirigeants durant l’année 1955. Abane était alors en charge de la direction politique d’Alger et, en tant que coordinateur du FLN, avait de fait la haute main sur toutes les affaires politiques nationales.
Cette période ne dure pas longtemps, Ben M’hidi ayant pris la décision fin 1955 de rejoindre la délégation extérieure au Caire, laissant sa zone sous le commandement de Abdelhafid Boussouf. Ce séjour au Caire, qui s’achève au printemps 1956, marquera durablement la vision politique de Ben M’hidi et reconfigurera, en tout cas provisoirement les équilibres au sein de la Révolution. Ses relations tant personnelles que politiques avec Abane en seront renforcées.
- Une fraternité d’armes en quelque sorte…
Exactement. Mais pas seulement. Entre Abane et Ben M’hidi, il y avait une sorte de respect mutuel pudique. Le premier est l’aîné du second de deux ans, ce qui dans nos traditions suffit à imposer le respect. Au surplus, Ben M’hidi avait une sincère admiration pour l’instruction. Il aurait été fortement impressionné par «la compétence» et «la culture» de son camarade, selon Allal Thaalbi. Je rapporte dans mes livres, notamment Résistances algériennesla confidence que m’a faite Rabah Bitat en juin 1987. Venu rendre visite à son ami Si Mourad Boukechoura hospitalisé dans mon service à l’hôpital de Ben Aknoun, Si Rabah me rapporta spontanément qu’au cours de la dernière réunion du comité des 6 tenue fin octobre 1954 au domicile de Si Mourad Boukechoura, Ben M’hidi avait proposé de reporter la date du déclenchement de la Révolution «en attendant la libération d’Anselme, pseudonyme d’Abane dans la clandestinité». «La proposition a été discutée et Boudiaf a tranché pour le maintien de la date du 1er novembre en rappelant que le jour J avait été reporté à deux reprises et en assurant qu’Abane aura toute sa place dans le mouvement à sa sortie de prison.» Il faut rappeler aussi que le jour du 1er novembre, fête de la Toussaint, était propice pour surprendre les forces coloniales. Ce témoignage montre à quel point Ben M’hidi tenait Abane en haute estime. Cela signifie également qu’Abane alors détenu à la prison de Maison Carrée (El Harrach) était partie prenante au déclenchement de la Révolution. «Abane était dans le coup», confirmera plus tard Fathi Dib dans son livre Gamal Abdenasser et la Révolution algérienne. Tout cela et bien d’autres arguments rapportés dans mes livres expliquent pourquoi Abane, arrivant à Alger après sa sortie de prison, va naturellement prendre sa place dans le staff dirigeant dont il deviendra rapidement l’âme animatrice.
De son côté, Abane apprécie sincèrement le tempérament humble, loyal et authentique de l’enfant de Aïn M’lila. Son engagement sans faille et son esprit d’abnégation représentent aux yeux d’Abane l’idéal révolutionnaire. A cela s’ajoute une totale identité de vue sur le projet révolutionnaire qu’Abane avait fini de préparer en vue des assises de la Soummam, notamment en ce qui concerne la question de l’indépendance de la Révolution vis-à-vis de toute puissance extérieure, notamment de l’Egypte. Ainsi que la nécessité impérieuse d’unir toutes les forces nationales dans le projet révolutionnaire.
- Votre réponse suscite de nombreuses questions. D’abord l’idéal révolutionnaire comme vous dites. Est-ce d’après vous, ce qui a motivé le retour de Ben M’hidi ?
Question tout à fait judicieuse ! Rares sont en effet les dirigeants qui, après avoir goûté à la vie à l’extérieur, notamment au Caire, reviennent au pays pour lutter au milieu des combattants, alors qu’en 1956 la guerre battait son plein, même si elle ne secoue pas encore violemment les villes comme ce le sera quelques mois plus tard. Ben M’hidi est revenu. Il aurait pu rester au Caire et renforcer le noyau dirigeant de la Délégation extérieure composée alors de Khider, Ait Ahmed, Ben Bella et Boudiaf. Nul ne le lui aurait reproché. Beaucoup l’ont fait avant lui et après lui. Mais d’abord pourquoi il est parti ? Autant qu’Abane à Alger, le chef de l’Oranie était obsédé par les armes. Il s’agissait d’accélérer les approvisionnements dont étaient en charge Ben Bella et Boudiaf. Il y avait aussi sans doute le désir de retrouver ce dernier auquel le liait un fort sentiment d’affection et d’amitié réciproques. Ainsi qu’une longue et solide fraternité d’armes.
- Et pourquoi est-il revenu ?
Par idéal révolutionnaire bien sûr pour poursuivre la lutte au milieu des siens. Mais il n’y avait pas que ça. Ben M’hidi a éprouvé au Caire le même sentiment d’amertume que celui que ressentira Abane deux ans plus tard à son arrivée à Tunis en mai 1957. Alger et le Caire ne baignaient pas tout à fait dans les mêmes ambiances.
Au reste, obsédé par la pénurie des armes, Ben M’hidi ne s’empêcha pas d’en faire le reproche à ses camarades, notamment à Boudiaf et surtout à Ben Bella qu’il suspecte de faire cavalier seul auprès des autorités égyptiennes. Emporté, ce dernier tenta d’intimider physiquement le frêle Ben M’hidi. Cet incident a sans doute incité ce dernier à précipiter son retour, d’autant plus que Boudiaf, ami et compagnon de longue date, semble faire cause commune avec Ben Bella. La déception de Ben M’hidi est à la mesure de l’affection qu’il vouait à son ancien chef dans l’OS. Il faut ajouter que les tensions entre la direction intérieure incarnée par Abane et la délégation extérieure personnifiée par Ben Bella auquel on reprochait sa trop grande proximité du pouvoir nassérien, ont sans doute pesé sur la décision de Ben M’hidi de rentrer dare-dare en Algérie. Pour la vérité, il faut rappeler que la direction intérieure composée essentiellement de Abane, Ben Khedda, Krim, Ouamrane s’apprêtait a organiser une rencontre majeure vitale pour l’avenir de la Révolution, Abane n’avait cessé à travers sa correspondance «aux frères du Caire» de rappeler la nécessité de leur présence à cette réunion. Ben M’hidi, chef de la Zone 5, ne pouvait sans doute pas se résoudre à rater ce moment majeur pour l’avenir de la Révolution. Voila ! Je ne sais pas si j’ai été complet sur cette question.
- C’était aussi le choix d’Abane de lutter à l’intérieur, n’est-ce pas ? Les deux dirigeants étaient-ils en phase de ce point de vue ?
Abane a effectivement choisi de lutter au milieu du peuple combattant dans le chaudron algérois. Sorti de prison en janvier 1955, il est assigné à résidence à Azouza. Il passera un mois et demi au chevet de sa mère frappée le jour même de son arrivée au domicile familial d’une attaque cérébrale. Début mars 1955, il entre en clandestinité à Alger, après cinq années de détention, dont les premières ont été extrêmement dures marquées par la torture quotidienne, les privations, une grève de la faim qui a entamé sa santé, la grève la plus longue connue dans les prisons coloniales, saluée par le poète progressiste turc Nazim Hikmet. Qui lui aurait reproché d’aller se reposer, se soigner et souffler quelques mois à l’extérieur ? Non il choisit Alger cœur de l’appareil policier et répressif du système colonial. Ce choix tient de deux explications. La première c’est le tempérament du personnage : un comportement sans demi-mesure et toujours dans le défi. Faire les choses à fond ou ne rien faire. Ce qui d’ailleurs prédétermine son destin tragique. La seconde explication est que l’avenir de la révolution se joue à l’intérieur.
- Vous abordez explicitement la question épineuse du rapport intérieur/extérieur…
Tout à fait. Ce rapport «épineux», comme vous dites, sera traduit dans la Plateforme de la Soummam par La primauté de l’intérieur sur l’extérieur. Ce principe auquel avaient souscrit tous les dirigeants présents à la Soummam ne tombait pas du ciel. En tout cas ce n’est pas une invention d’Abane puisque le comité des 6 l’avait érigé comme un garde-fou à la veille du déclenchement de la Révolution. Il s’agissait en effet d’établir une prévention pour que la direction du mouvement ne soit en perpétuelle errance à l’étranger comme ce fut le cas à l’époque messalienne. Précaution également pour éviter que «le feu brûle à Alger pendant que la marmite mijote au Caire». Le message était clairement destiné aux trois «Cairotes» qui se sont joints secondairement à la direction première de la révolution initiée par Boudiaf. Abane ne fait donc que se réapproprier ce principe. Et par un souci obsessionnel de la clarification, trait de caractère majeur du personnage, Abane dépêche Yacef Saadi en Suisse pour interroger Boudiaf. La réponse de ce dernier est sans ambiguïté : «La Révolution ne peut se diriger que de l’intérieur.» Si on veut résumer par une formule simple : Alger est la capitale de l’Algérie en guerre, et l’Algérie ne se libérera ni du Caire ni d’ailleurs. Aussi Abane et Ben M’hidi ainsi que tous les Soummamiens, dont Krim et Zighout notamment, sont convaincus que seuls les dirigeants de l’intérieur sont en mesure de faire l’analyse concrète des rapports de force sur le terrain et de prendre en temps réel les décisions et les mesures de réajustement tant sur le plan politique que militaire.
- Je voulais précisément vous poser la question de l’équilibre politico-militaire au sein de la Révolution. Est-ce que Abane et Ben M’hidi étaient en phase sur cette question ?
Evidemment. Néanmoins quand on évoque la question du rapport politique/militaire dans la Révolution et son incarnation dans le principe de la primauté du politique sur le militaire, on pense plutôt à Abane. Il a de fait porté ce principe et lui-même a été porté par ce principe jusqu’à sa remise en cause lors de la session du CNRA d’août 1957, remise en cause, y compris par ceux qui y avaient souscrit, notamment Krim. On peut dire aussi que Ben M’hidi tout acquis qu’il était à la violence révolutionnaire pour libérer le pays n’en était pas moins entiché de raison politique. Pour l’un comme pour l’autre, la violence et l’action militaire sont une nécessité historique face à un système colonial anachronique. Du reste l’un des mots d’ordre d’Abane – tout pour le front de la lutte armée – ne laisse aucun doute sur sa conviction que «l’indépendance ne se donne pas, elle s’arrache». Ben M’hidi qui a supervisé la violence tous azimuts durant la Bataille d’Alger n’en pensait pas moins. La seule différence avec les partisans de l’action militaire à outrance est ce réalisme qui procède de la raison politique : la victoire militaire est une illusion. Il ne s’agit que de poser un problème politique par les armes et le rendre insoluble pour la puissance coloniale par le seul moyen des armes. C’est le principe même des guerres coloniales : une guerre que la puissance occupante ne gagne pas, elle la perd politiquement. Cet adage se vérifie encore de nos jours. Cette anecdote, que m’a racontée Reda Malek en mars 2010, illustre parfaitement la relation politique/militaire telle que la concevait Abane. En relisant un article d’El Moudjahid signé par Fanon, Abane est resté interloqué. L’auteur de Les damnés de la Terre y affirmait que «les conditions d’un nouveau Diên Biên Phu colonial étaient réunis». «Cher ami, lui fit remarquer Abane, nous ne sommes pas en mesure de vaincre militairement les Français. Il s’agit pour nous de poser un problème politique par les armes, c’est tout.»
- Abane et Ben M’hidi semblent avoir été en phase totale sur les questions essentielles de la Révolution. C’est ce qu’évoque Benkhedda, membre de la direction d’Alger, dans un livre-témoignage. Qu’est-ce qui a, selon vous, permis cette forte proximité entre les deux hommes ?
Oui effectivement depuis le retour Ben M’hidi du Caire, les deux dirigeants ont travaillé en symbiose. Comment peut-on expliquer cette parfaite entente ? Il y a d’abord le fait que les deux dirigeants sont des hommes du même temps historique : ils ont vécu les mêmes injustices coloniales, ont assisté l’âme et le cœur déchirés au massacre par milliers de leurs frères en mai 1945.
Tous deux sont de purs produits du PPA/MTLD/OS dans ce que l’école du nationalisme avait de plus positif mais aussi dans ses aspects collatéraux négatifs notamment la sacralisation absolue de la cause nationale. L’osmose entre les deux hommes tient également à la totale confiance réciproque que se vouaient les deux hommes.
Outre ces aspects qui relèvent plutôt de la psyché, il y a une parfaite identité de vue politique entre les deux hommes, notamment la nécessité d’unir la nation en lutte par l’ouverture du FLN à toutes les forces politiques positives, notamment aux centralistes que n’ont cessé de diaboliser certains «Cairotes», notamment Ben Bella et Mahsas. Ainsi deux centralistes – Ben Khedda et Dahlab – siègeront tout naturellement au CCE aux côtés d’Abane et de Ben M’hidi.
Sur la vision politique, Abane et Ben M’hidi étaient également sur la même ligne. La Révolution doit être soustraite à toute influence étrangère fut-elle amie. Le séjour cairote de Ben M’hidi lui a ouvert les yeux quant à la mainmise égyptienne sur les affaires de la Révolution algérienne par Ben Bella interposé. Cette entente parfaite est pour une grande part dans la réussite du Congrès de la Soummam.
- Justement quel a été, selon vous, l’impact du tandem Abane-Ben M’hidi sur la Congrès de la Soummam ?
Il faut d’abord rappeler que le rassemblement des forces nationales, l’organisation du congrès, la rédaction de la plateforme étaient pratiquement achevés à l’arrivée de Ben M’hidi à Alger. Tous ces préparatifs étaient l’œuvre de la direction d’Alger et tout particulièrement d’Abane. La présence de Ben M’hidi à Ifri a renforcé la crédibilité et représentativité du Congrès. Le fait que Krim et Abane se soient entendus pour confier la présidence des premières séances à Ben M’hidi n’était à l’évidence pas le simple fait du hasard. C’est avec l’appui de Ben M’hidi qu’Abane a pu faire avaliser l’essentiel des décisions du Congrès et clarifier ainsi l’avenir du combat libérateur.
Cette clarification politique a permis la mise sur orbite de la révolution et posé les jalons de l’Etat algérien renaissant. Il faut rappeler que les négociateurs d’Evian se sont appuyés sur certaines résolutions de la Soummam pour négocier pied à pied avec la partie française. Tout cela on le doit à la solidité du tandem Abane-Ben M’hidi.
- Pourtant les détracteurs du Congrès visent exclusivement Abane, alors que tous les participants étaient partie prenante à toutes les décisions. Pourquoi, selon vous ?
Il y a d’abord le fait que le congrès était longtemps considéré comme l’œuvre exclusive d’Abane. Il en a été, en effet, l’initiateur et le concepteur. Les grandes décisions politiques portent sa marque notamment celles des primautés intérieure et politique. Il y a aussi qu’Abane est apparu durant les premières années de lutte comme le numéro 1 de fait de la direction politique de la Révolution. C’est également Abane qui assumera sans faux-fuyants les différends entre la direction intérieure et la délégation extérieure, notamment sur la question des armes et le leadership de la Révolution. Tout cela laissera des traces durables au cours des temps révolutionnaire et resurgiront longtemps après. Néanmoins, si on regarde de très près même Ben M’hidi n’a pas été totalement épargné. De manière schématique : ceux qui n’aiment pas Abane, n’adorent pas Ben M’hidi.
- Que vous inspire le destin de ces deux grandes figures de la Révolution ?
Une simple formule : morts ils sont encore vivants. Alors que d’autres, pourtant vivants, sont morts depuis longtemps.-
Notes de fin
(1) Résistances algériennes, Bélaïd Abane, Casbah Editions , Alger 2012.
(2)ABANE BEN M’HIDI : leur apport à la Révolution algérienne, édition Dahlab, Alger 2000.
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