à la France ? Et les 15 000 médecins algériens qui soignent la France ?
Une tribune défend le choix de sportifs franco-algériens de représenter l’Algérie, notamment Kaylia Nemour, face aux critiques françaises sur leur formation.
Environ 15 000 médecins algériens formés en Algérie exerceraient en France, après près de deux décennies d’investissement public dans leurs études et leur formation clinique.
Leur formation est estimée à 20 millions de dinars par médecin, soit 300 milliards de dinars au total, tandis que l’Algérie perd des spécialistes indispensables à ses hôpitaux.
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Le Quotidien d'Oran
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La chaîne d’information en continu Franceinfo s’est récemment penchée sur ces sportifs franco-algériens, nés ou formés en France, qui choisissent de défendre les couleurs de l’Algérie. Parmi eux figure évidemment Kaylia Nemour, prodige de la gymnastique, formée en France, devenue championne olympique sous le drapeau algérien.
Le spectacle est savoureux. Une puissance comme la France, qui aspire depuis des siècles les hommes, les cerveaux, les compétences et les talents venus de son ancien empire colonial, découvre soudain les vertus du patriotisme de la formation lorsqu’une poignée de sportifs emprunte exceptionnellement le chemin inverse. Car, nous explique-t-on en substance, ces athlètes ont été formés en France. Des clubs français les ont accueillis. Des entraîneurs français les ont accompagnés. Des équipements français ont été mis à leur disposition. Et, circonstance apparemment aggravante, leur formation aurait parfois bénéficié d’argent public français. Quel scandale !La France aurait donc semé, arrosé, cultivé, et l’Algérie viendrait tranquillement cueillir les médailles.Fort bien.
Adoptons donc cette comptabilité patriotique. Puisque nous sommes invités à calculer ce que coûte la formation d’un être humain et à déterminer ensuite à quelle nation ses compétences doivent appartenir, ouvrons les livres de comptes. Et parlons des médecins algériens.
Selon une estimation rapportée par Le Monde en 2024, environ 15 000 médecins algériens exerceraient en France. Quinze mille. Pas quinze gymnastes. Pas cinquante footballeurs. Pas quelques centaines d’athlètes susceptibles de rapporter éventuellement une médaille aux Jeux olympiques. Quinze mille médecins.
Des femmes et des hommes qu’il a fallu scolariser pendant des années, former dans les universités algériennes, instruire dans les facultés de médecine, accueillir dans les CHU, encadrer par des professeurs, des chirurgiens et des praticiens hospitaliers.
De son entrée à l’école primaire jusqu’à l’obtention de son diplôme de médecin - voire de spécialiste -, l’État algérien aura consacré près de deux décennies, parfois davantage, à instruire et former chacun de ces praticiens, en mobilisant écoles, collèges, lycées, universités, CHU, enseignants et personnels hospitaliers.
Combien coûte la formation d’un médecin algérien ?Combien d’années d’études ?Combien d’heures d’enseignement ?Combien de lits hospitaliers mobilisés pour sa formation clinique ?Combien de professeurs, de maîtres-assistants, de médecins, de personnels administratifs ?Combien d’argent public algérien investi avant que le médecin fraîchement formé ne prenne éventuellement un avion pour Paris, Lyon, Marseille ou Lille ?
Curieusement, cette comptabilité-là passionne beaucoup moins les comptables du patriotisme français. Quand une gymnaste formée en France choisit l’Algérie, certains découvrent soudain le coût de la formation. Quand des milliers de médecins formés en Algérie viennent maintenir à flot des services hospitaliers français, personne ne songe à envoyer la facture à Paris. Étrange conception de la circulation internationale des compétences : quand les cerveaux vont du Sud vers le Nord, cela s’appelle la mobilité ; quand un talent sportif va symboliquement du Nord vers le Sud, cela devient du pillage.Le capitalisme mondialisé possède décidément un dictionnaire très pratique.
Et la comparaison devient franchement grotesque lorsqu’on examine ce que perd chacun des deux pays. Que perd la France lorsque Kaylia Nemour représente l’Algérie ?Une médaille. Une Marseillaise. Quelques minutes de gloire télévisée. Un drapeau qui ne monte pas sur la plus haute marche du podium.
Que perd l’Algérie lorsqu’un médecin qu’elle a formé pendant de longues années quitte le pays ?Un généraliste qui ne soignera plus ses compatriotes. Un spécialiste qui manquera dans un hôpital. Un chirurgien qui n’opérera pas les malades algériens. Un anesthésiste, un radiologue, un cardiologue, un pédiatre qui exerceront en France alors que l’État algérien a supporté une partie essentielle du coût de leur formation.
La France perd éventuellement des médailles. L’Algérie perd des médecins. Voilà toute l’obscénité de la comparaison. Mais puisque certains veulent absolument transformer les sportifs en propriétés nationales, poussons leur logique jusqu’à son terme. Si financer la formation d’un athlète donne à la France un droit moral sur cet athlète, alors financer la formation d’un médecin devrait donner exactement le même droit à l’Algérie. Dans ce cas, faisons les comptes. Que la France calcule ce qu’elle a dépensé pour former quelques sportifs franco-algériens ayant choisi l’Algérie. Et que l’Algérie calcule ce qu’elle a dépensé pour former les milliers de médecins partis exercer en France. Ensuite, mettons les deux factures sur la table. Il n’est pas certain que Paris sorte gagnant de l’exercice.
Et puisque la France semble désormais passionnée par le coût de formation des sportifs qui choisissent l’Algérie, poussons jusqu’au bout cette soudaine vocation de comptable. Selon certaines estimations, la formation complète d’un médecin algérien représenterait jusqu’à 2 milliards de centimes, soit 20 millions de dinars, supportés par la collectivité algérienne. Prenons alors les quelque 15 000 médecins algériens qui exerceraient en France. Sortez les calculettes.2 milliards de centimes × 15 000 médecins = 30 000 milliards de centimes. Autrement dit : 300 milliards de dinars d’investissement collectif algérien. Voilà ce que représenterait, sur cette base, le capital de formation transféré de l’Algérie vers la France.
Et Paris viendrait ensuite expliquer gravement qu’Alger lui « vole » quelques sportifs parce qu’ils ont été formés dans des clubs français ?Il fallait oser. La France pleure quelques médailles passées sous pavillon algérien, mais oublie opportunément les milliers de blouses blanches algériennes qui font tourner ses hôpitaux.
Quelques sportifs partent vers l’Algérie : on crie au pillage. Des milliers de médecins partent vers la France : on appelle cela la mobilité internationale des compétences.
Toujours cette vieille arithmétique : ce qui monte du Sud vers le Nord appartient naturellement au marché ; ce qui redescend du Nord vers le Sud devient soudain propriété nationale.
Alors, puisque certains veulent établir une facture pour Kaylia Nemour et les sportifs franco-algériens, chiche !Que Paris présente la sienne. Alger pourrait présenter ses 300 milliards de dinars.
Cela étant, derrière cette indignation perce une vieille habitude : le Nord considère volontiers comme naturel ce qu’il prélève au Sud et comme scandaleux ce que le Sud récupère au Nord. Les médecins algériens peuvent traverser la Méditerranée par milliers : circulation normale des compétences. Une gymnaste franco-algérienne traverse symboliquement la Méditerranée dans l’autre sens : alerte au pillage !Au secours, l’Algérie nous vole nos sportifs !Rassurez-vous : Alger ne réclamera ni le retour de ses milliers de médecins ni le remboursement de leur formation. Paris peut donc continuer à dormir tranquille, et ses hôpitaux à fonctionner.
Mais la prochaine fois que certains s’indigneront de voir un sportif formé en France porter le maillot algérien, ils pourraient avoir la décence de regarder auparavant dans les couloirs des hôpitaux français. Ils y rencontreront peut-être un médecin formé à Alger, Oran, Constantine, Annaba ou Tlemcen. Et ils comprendront alors qu’en matière de circulation internationale des talents, quelques médailles algériennes pèsent bien peu face aux milliers de blouses blanches pillées par la France au système de santé algérien.