Au cœur des enjeux du développement urbain
L'Algérie fait face à une crise urbaine profonde, héritée de lacunes historiques de planification depuis l'époque coloniale et l'après-indépendance, où la quantité de logements a primé sur la qualité de vie.
Les quartiers construits dans l'urgence manquent d'équipements publics, d'espaces verts et de services, transformant les villes en ensembles dortoirs dépourvus de cohérence urbaine et de vie citadine.
Malgré un cadre juridique complet incluant PDAU, POS et lois récentes, l'application reste défaillante par chevauchement des compétences et contrôle insuffisant, même si la loi 2023 a freiné les constructions illicites.
La solution exige un passage de la politique du logement à celle du quartier, centrée sur l'humain : mise en œuvre rigoureuse des plans, espaces publics accessibles, mobilité douce et préservation du patrimoine identitaire.
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Le Quotidien d'Oran
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Quel mode de vie souhaitons-nous pour leurs habitants? Et une ville, peut être véritablement être moderne sans être belle, organisée et humaine et préserver sa mémoire? Dans de nombreuses villes algériennes, l’expansion urbaine semble dépasser les capacités de planification et de gestion. Immeubles uniformes, quartiers souvent dépourvus de commodités et d’espaces verts, façades disparates, prolifération de constructions anarchiques, empiètement sur les trottoirs et enchevêtrement chaotique de publicités et d’enseignes: tous ces facteurs ont relégué l’esthétique urbain au second plan, éclipsée par l’impératif de construire et de fournir les logements. Des études académiques indiquent que les problèmes auxquels sont confrontée les villes algériennes ne relève pas d’une seule période; ils résultent plutôt d’une accumulation historique, incluant un héritage urbain issu de l’poque coloniale ainsi que des politiques urbaines postindépendances qui, à divers stades, ont souffert de lacunes en matière de planification, de mise en œuvre et de suivi.
De la crise du logement à la crise urbaine
Après l’indépendance, l’Algérie a dû faire face à des défis démographiques, sociaux et économiques considérables, notamment la croissance démographique et l’exode rural, qui étaient à l’origine d’une pression croissante sur les villes et le parc immobilier urbain. Des études indiquent que la croissance démographique et l’exode rural ont été des facteurs déterminants dans la complexité des enjeux liés au développement urbain. Face à l’urgence du besoin du logement, la logique de la quantité a souvent prévalu sur celle de la qualité. La question n’est plus seulement de savoir combien de logements ont été construits, mais aussi, où ils ont été bâtis, comment ils l’ont été, quel est leur environnement, et s’ils constituent un véritable quartier ou simplement un ensemble d’immeubles qualifiés souvent de «dortoirs» ?
Un quartier réussi ne se résume pas à un simple regroupement de bâtiments adjacents, il comprend aussi, des équipements publics urbains, des écoles, des espaces verts, des aménagements urbains, des trottoirs, des infrastructures de santé, et des commerces, des parkings, des moyens de transport, ainsi que des lieux d’interaction sociale et de loisirs et autres.
En l’absence de cette intégration, le logement est réduit à un simple abri et la ville se transforme en un espace urbain dépourvu de vie citadine cohérente.
Le problème ne vient pas uniquement de la loi
L’Algérie dispose d’un cadre juridique et d’outils d’urbanisme, notamment la loi n° 90-29 du 1er décembre 1990 relative à l’aménagement et à l’urbanisme, ainsi que le Plan Directeur d’Aménagement et d’Urbanisme (PDAU) et le plan d’Occupation des Sols (POS). Ces outils ont pour fonction d’orienter l’utilisation du sol, de maitriser l’extension urbaine et de réglementer les activités de construction. Le législateur à également promulgué la loi n° 06-06 du 20 février 2006 d’orientation de la ville consacrant la reconnaissance officielle du fait que la ville n’est pas une simple juxtaposition de bâtiments, mais un système nécessitant une politique intégrée. Cependant, le véritable problème survient lors du passage du texte à la pratique. Les études portent sur l’urbanisme en Algérie font état d’obstacles persistants liés à la planification, à la mise en œuvre et au suivi ainsi que d’une multiplicité de politiques et d’acteurs et d’un chevauchement des compétences. C’est ici qu’apparait le paradoxe: une ville peut avoir un plan, la ville elle-même ne semble pas toujours être le fruit d’un plan !
Les constructions illicites, la facette la plus visible de la criseW
L’un des phénomènes les plus évidents de la crise urbaine est la prolifération des constructions illicites et l’expansion incontrôlée en périphérie des villes ainsi que dans certaines zones sensibles. Le danger de ce phénomène ne se limite pas à la défiguration du paysage urbain; il peut également mettre à rude épreuve des réseaux d’AEP, d’assainissement, de voierie et de transport, et entrainer la disparition de terres agricoles et d’espaces naturels. Des recherches récentes indiquent que la prolifération de constructions illicites et l’empiètement urbain sur les terres agricoles et les espaces naturels ont contribué à la dégradation du cadre de vie urbain et ont fait prendre à plusieurs villes une partie de leur attrait esthétique et de leur blason. Toutefois, c’est une erreur de considérer la construction illicite sous le seul angle d’un problème éthique ou d’une infraction individuelle, elle résulte souvent de facteurs plus profonds :
Une forte demande sans cesse croissante de logements, des difficultés d’accès à l’immobilier, un contrôle insuffisant, une urbanisation rapide et l’absence de vision globale pour la croissance urbaine. De même que le phénomène de constructions illicites a sensiblement diminué, depuis la promulgation de la loi n° 23-18 du 28 novembre 2023 relative à la protection et à la préservation des terres de l’Etat, introduisant des dispositions très strictes pour protéger les terres de l’Etat et punir l’installation de constructions sans autorisation sur le domaine public.
Où la beauté de la ville a-t-elle disparu ?
L’attrait esthétique d’une ville ne réside ni dans le ravalement des façades d’immeubles en diverses couleurs, ni dans la plantation d’un nombre limité d’arbres le long d’une rue principale, la beauté urbaine est un système intégré qui commence par l’harmonie architecturale, se prolonge à travers la qualité des aménagements urbains, des voieries de l’éclairage, de la propreté et des espaces verts, et culmine dans le respect de l’identité historique et culturelle du lieu. Les villes algériennes possèdent une riche diversité architecturale, allant de la Casbah et des centres historiques aux centres urbains de l’époque coloniale, et de l’architecture traditionnelle du Sud aux villes modernes du Nord. Toutefois, ce patrimoine risque d’être marginalisé lorsque la ville est perçue uniquement comme un espace de construction et d’habitation. La véritable question n’est pas: comment rendre la ville plus ornementée? Il s’agit plutôt de savoir comment la mettre davantage en harmonie avec son identité, son histoire, son environnement et les besoins de ses habitants.
L’esthétique commence par l’être humain
Une belle ville est avant tout, une ville agréable à vivre pour ses habitants. Un trottoir où on peut marcher aisément, importe davantage qu’une façade ornementée. Un parc public accessible aux enfants et aux familles a plus de valeur qu’un projet d’embellissement limité, une rue sûre, bien aménagée, bien reboisée, propre et bien éclairée, vaut mieux qu’un bâtiment imposant, entouré de chaos. A partir de ce stade, la réflexion urbaine doit passer d’une logique centrée sur la voiture et l’architecture à celle qui est centrée sur l’être humain et le quartier. Cela implique de redonner toute leur place aux piétons, de créer de véritables espaces publics, d’améliorer les transports en commun avec des plans de circulation étudiés, actualisé et matérialisés, de préserver les arbres et les espaces verts et d’accorder autant d’importance aux espaces urbains qu’aux bâtiments uniquement.
Comment pouvons-nous restaurer la beauté de la ville algérienne ?
Parvenir à une esthétique urbaine ne nécessite pas un projet unique et massif, mais plutôt une politique urbaine à long terme reposant sur plusieurs piliers: premièrement: une mise en œuvre rigoureuse des plans d’urbanismes: les Plans Directeurs d’Aménagement et d’Urbanisme (PDAU) et les Plans d’Occupation des Sols(POS), sont sans utilité si les règles d’occupation des sols et de construction restent déconnectées de leur mise en œuvre effective. Ces instruments constituent des outils essentiels pour bien gérer l’expansion urbaine et parvenir à un développement durable. Deuxièmement: passer d’une politique de construction de logements à une politique de créations de quartiers intégrés: Tout nouveau projet résidentiel, doit être envisagé comme s’inscrivant dans un tissu urbain intégré, et non simplement comme un ensemble de logements. Troisièmement: établir des normes claires pour les façades des bâtiments et l’espace public: La ville nécessite une réglementation régissant les couleurs des façades, la publicité, la signalétique, les parkings, l’orientation, l’éclairage, le revêtent en béton bitumineux des artères, les trottoirs et les clôtures ...tout en tannant compte du caractère unique de chaque ville et de chaque quartier. Quatrièmement: la protection du patrimoine architectural: La restauration et la reconversion de bâtiments historiques peuvent s’inscrire dans une démarche de développement économique et culturel, plutôt que de se limiter à la simple préservation du passé. Cinquièmement: revaloriser les espaces verts: Les arbres, les parcs et les places publiques ne sont pas de simples éléments accessoires; ils font partie intégrante des infrastructures fondamentales de la ville. Sixièmement: impliquer les habitants: Les habitants ne sont pas de simples usagers de la ville, mais des partenaires de son aménagement. Associer les associations, les ingénieurs, les architectes, les universités et la société civile aux décisions concernant l’espace urbain, permet de garantir une planification plus proche des besoins réels. Septièmement : renforcer la supervision et la responsabilité: Des études confirment qu’une supervision insuffisante contribue à la crise urbaine; par conséquent, l’amélioration de la gouvernance locale et la clarification des responsabilités des différents acteurs constituent des préalables essentiels à la réussite de toute politique urbaine.
Œuvrer pour des villes intelligentes
Une ville intelligente se caractérise par l’utilisation de technologies modernes et de systèmes numériques visant à améliorer la vie des habitants et à fluidifier les services du quotidien. Elle s’appuie sur des réseaux de communication et sur Internet, en exploitant des capteurs et l’intelligence artificielle dans des secteurs tels que les transports, l’énergie, la santé et la sécurité. Par ailleurs, elle a pour objectif de fournir des services rapides et efficaces, de réduire la congestion et la pollution ainsi que d’optimiser la consommation d’eau et d’énergie. Les caractéristiques clés d’une ville intelligente incluent également une approche fondée sur le développement durable et la protection de l’environnement, ainsi que l’implication des citoyens dans l’amélioration des services et la prise de décision. Ces villes mettent en place des systèmes de transport intelligents, favorisent l’utilisation d’énergies renouvelables et gèrent plus effacement les déchets et les ressources. En somme, la ville intelligente vise à créer un environnement urbain sûr, durable et agréable, alliant progrès technologique et qualité de vie élevée.
Conclusion : la ville n’est pas faite de béton seulement
Le défi urbain en Algérie ne relève pas d’une crise de ciment; les villes s’étendent et les projets se concrétisent. La crise profonde peut résider dans la conception même de la ville. Car une ville n’est pas un simple regroupement d’immeubles qui la composent, mais plutôt, elle est une relation, entre les habitants et le lieu, entre le bâti et la rue, entre le présent et la mémoire ainsi qu’entre le développement et l’environnement. Par conséquent, pour conférer une dimension esthétique à la ville algérienne, il est nécessaire de passer de la question: « comment construite davantage ? » À celle de « comment mieux construire ? ». L’avenir du développement urbain en Algérie ne se mesurera pas uniquement au nombre de logements et d’équipements réalisés, mais plutôt à la capacité de ces projets de créer des villes agréables à vivre, belles et durables, des villes qui respectent à la fois l’être humain et le caractère unique du lieu. Enfin de compte, l’attrait esthétique de la ville ne constitue pas un simple luxe architectural, il fait partie intégrante de la qualité de vie, du droit à un environnement urbain sain et de l’image de l’Algérie que nous souhaitons léguer aux générations futures.
*Diplômé de l’Ecole Nationale d’Administration - Ancien Cadre - Ancien chargé de cours à l’Ecole Nationale Des Ingénieurs de la ville