La doctrine de la Soummam à l’épreuve des forces centrifuges

Par R. N.30 min de lecture
La doctrine de la Soummam à l’épreuve des forces centrifuges
Résumé IA

Mustapha Hadni analyse comment la vision modernisatrice de la doctrine de la Soummam pour la Révolution algérienne s'est heurtée à des forces centrifuges enracinées dans la destruction coloniale des structures sociales.

L'article retrace comment la colonisation de peuplement française, par sa violence extrême et sa dépossession systématique, a démantelé l'organisation politique algérienne et empêché l'émergence d'une élite nationale moderne.

Hadni soutient que la politique coloniale du «diviser pour régner» a instrumentalisé les structures tribales et claniques, créant une féodalité artificielle qui a fragmenté la société et entravé le projet unificateur et universaliste de la doctrine d'Ifri.

E

Publié par

El Watan

Publié le

ou lire sur le site source →

Article Original

Contenu complet de la source

Par Mustapha Hadni

Chercheur en histoire

Cette réflexion s’inscrit dans une perspective d’analyse politico-historique et socioculturelle. Elle entend porter un éclairage nouveau sur certains aspects fondamentaux du Mouvement national moderne, de son avant-garde et de la Révolution algérienne, abordés sous un angle jusqu’ici peu exploré par les historiens. L’écriture de l’histoire ne pouvant en effet se réduire à une simple narration de faits ni à l’exégèse de documents officiels, elle exige une analyse critique des causes sous-jacentes. Cela illustre la nature même de l’historiographie : un champ de recherche en perpétuelle évolution, constamment soumis à l’exercice de l’interprétation. Cette contribution cherchera à déterminer dans quelle mesure les conceptions politiques élaborées dans les textes doctrinaux de la Soummam s’inscrivaient dans une volonté de modernisation et de structuration du Mouvement national. Il s’agira, en outre, de comprendre pourquoi elles ont suscité de si fortes résistances au sein des instances dirigeantes de la Révolution.
L’accent sera mis sur l’affrontement des forces centrifuges et centripètes, en replaçant les grands faits historiques dans leurs genèses, leurs fondements structurels et leurs dynamiques profondes. Cette étude s’efforcera d’interroger à la racine les divergences stratégiques au sein du Mouvement national d’avant-garde, pourtant uni autour de l’idéal de la libération nationale. Il s’agit de comprendre les raisons objectives qui ont entravé les efforts déployés par Abane Ramdane et ses compagnons, afin de repenser les méthodes menant à l’unité du corps social et à la convergence politique. Il convient, in fine, d’en saisir toute la complexité historique, idéologique et sociopolitique, et de mettre en relief l’ensemble des dynamiques — au sein de la Révolution et de la société — qui ont bridé l’émergence des idées novatrices et universalistes portées par la doctrine d’Ifri.
Dans un espace aussi restreint, examiner la tension entre l’unité d’objectif et la pluralité des visions se révèle un exercice particulièrement délicat. Cette entreprise s’explique d’abord par les logiques politiques, idéologiques et organisationnelles qui ont structuré les conflits internes du mouvement indépendantiste. Elle résulte ensuite de la nature de la colonisation et des transformations anthropologiques de la société, bouleversée par la désagrégation de ses tissus sociopolitiques et culturels. Enfin, elle dépend de l’évolution des événements géopolitiques à un moment historique donné, les influences transnationales ayant constamment pesé sur l’orientation et la forme des luttes révolutionnaires.

LA COLONISATION DE PEUPLEMENT

La colonisation de l’Algérie par la France fut, à n’en pas douter, l’une des plus hideuses et des plus féroces dont fasse mention l’histoire. Fondée sur une logique de colonisation de peuplement, cette politique est marquée d’une brutalité inouïe se traduisant par des massacres d’une ampleur extrême et par une dépossession à grande échelle des terres, sapant à la fois l’organisation politique et sociale du pays et sa structure démographique. En maintenant la population algérienne dans une situation d’infériorité politique et culturelle, l’ordre colonial freina l’émergence d’une élite nationale capable de porter un projet politique moderne et autonome. La nation algérienne fut niée dans son existence historique et ses fondements sociaux profondément altérés.
Les violences extrêmes exercées par la France sur le peuple algérien, sous le commandement de responsables militaires tels que Bugeaud, Clausel, Saint-Arnaud, Bartillat, Rondon, Guydon ou encore Massu illustrent la dimension destructrice du projet colonial français en Algérie. Les méthodes employées — enfumades, destructions de villages, razzias, tortures et déplacements forcés de populations — s’inscrivaient dans une logique de soumission totale visant à briser les résistances locales et à imposer durablement l’ordre colonial. Elles étaient destinées, en définitive, à faciliter l’implantation de la colonisation de peuplement. Pour accélérer le mouvement, cette dernière fut également ouverte à d’autres étrangers, notamment aux Espagnols, Suisses, Italiens et Maltais. Ce qu’il convient de mettre en évidence, ce sont les constances d’une entreprise militaire de destruction et d’une doctrine politique de déshumanisation, portées tout ensemble par les faits et les principes, qui ont marqué, d’une façon indélébile, les méthodes barbares dirigées contre le peuple algérien.
L’historiographie colonialiste, au cours de la longue nuit coloniale, à coups d’analyses et de chiffres, se chargea de présenter les «bienfaits de la colonisation». Rien ne fut économisé pour impressionner les Algériens et mettre en avant les méthodes et les résultats de cette conquête. Une contre-vérité que le jeune Albert Camus, alors journaliste, n’avait pas tardé à découvrir sur le terrain. Il en fit le récit dans son retentissant reportage en Kabylie, publié en juin 1939 dans Alger républicain. Ce rapport était particulièrement accablant, car ce qui valait pour cette région valait pour toute l’Algérie. Il y dénonçait les conditions de pauvreté extrême imposées aux populations locales sous le régime colonial. Famine, précarité sociale, abandon économique et analphabétisme massif y étaient minutieusement décrits, révélant ainsi le véritable visage du système colonial.

LES STRUCTURES SOCIALES ET LE POIDS DES ARCHAïSMES

L’entreprise de modernisation coloniale française a été intrinsèquement subordonnée aux intérêts économiques de la Métropole et de la colonie de peuplement. Le développement des infrastructures matérielles — réseau viaire, ports, voies ferrées, électrification et urbanisation — répondait avant tout à une logique d’exploitation des ressources et de contrôle sécuritaire du territoire. En outre, la politique coloniale s’est caractérisée par une violence multiforme exercée sur l’ensemble du corps social et de l’espace géographique algérien. Cette entreprise de dépossession et d’anéantissement visait, à terme, comme programme la substitution démographique et culturelle du peuple algérien par une population de peuplement.
L’étude du Mouvement national moderne exige, selon nous, d’être subordonnée à l’analyse de la réalité sociale algérienne sous l’ère coloniale. Il est impératif d’examiner cette dernière dans toutes ses composantes, en privilégiant une approche à la fois anthropologique et historique. Il convient notamment d’analyser les modèles d’organisation qui demeuraient profondément marqués par des structures sociales traditionnelles ainsi que par des logiques claniques et tribales —amplifiées sciemment par l’ordre colonial — et leur capacité à peser sur l’organisation économique, politique et culturelle du pays.
La conquête militaire a été suivie par une restructuration profonde de la société algérienne visant à consolider l’ordre colonial. L’administration impérialiste a désarticulé les fondements traditionnels et provoqué une profonde fracture du tissu social algérien, entraînant la paupérisation des masses rurales ainsi que leur marginalisation économique. Pour imposer son hégémonie, le pouvoir colonial a institutionnalisé l’inégalité et instrumentalisé les clivages sociaux, régionaux et ethniques. Cette politique du «diviser pour régner» a favorisé l’émergence d’élites locales aux intérêts divergents, fragmentant le corps social et empêchant toute cohésion nationale, maintenant ainsi la société dans un état d’arriération, de dépendance et de tension structurelle.
S’appuyant sur les grandes familles du Makhzen, les dignitaires de l’ancienne administration ottomane et le poids des archaïsmes, la France a créé de toutes pièces, pour contrôler la société algérienne, cette féodalité artificielle : caïds, bachaghas, députés, sénateurs et conseillers de l’Union française. Les milieux politico-administratifs et les propriétaires terriens qui furent au service de l’administration prenaient ouvertement la défense de l’assimilation. Cette forme d’aliénation impliquait l’infériorisation du potentiel du peuple algérien et la sous-estimation de la question nationale. Ainsi, lorsque les conditions furent enfin réunies, la mobilisation populaire apporta un cinglant démenti à ces conceptions. Mais pour cela, il aura fallu de longues années de combat, d’expériences, de sacrifices, de maturation politique et de préparation mentale. En effet, la nature de la colonisation rendait inopérante une vision et un mouvement nationaux de type assimilationniste ou réformiste. Le choix de la voie révolutionnaire fut imposé par les conditions objectives de la lutte pour la suppression du système colonial.
En renforçant les logiques d’allégeance personnelle, les divisions régionales et les réseaux clientélistes, ces formes de pouvoir ont participé à la fragmentation de la société et contribué à freiner la cristallisation d’une conscience nationale unifiée. Ces féodalités politico-administrative et foncière, sensibles aux avances des représentants de la colonisation, ne constituaient nullement un bloc monolithique et homogène. Elles traduisaient au contraire la diversité des composantes sociales, politiques et culturelles qui façonnaient la société dans sa complexité, avec ses contradictions, ses intérêts divergents et ses multiples orientations. Au fil du temps, ces milieux exerçaient une emprise croissante sur des attitudes et des positionnements qui dépendaient généralement du degré de compromission avec l’ordre colonial établi, mais également de leur ancrage dans un espace socioéconomique et culturel aux tendances assimilationnistes, réformistes ou conservatrices.
La pluralité du corps social engendrait des dynamiques contradictoires qui, malgré leurs divergences, convergeaient vers une opposition structurelle à l’aile la plus progressiste et radicale du Mouvement national. Une telle configuration ne pouvait être transcendée que dans une perspective de relèvement conséquent de la conscience politique des masses et une lutte acharnée pour leur encadrement. Avant-garde de la lutte de libération, le PPA-MTLD a longtemps circonscrit son hégémonie aux centres urbains. Ce tropisme citadin et ouvrier explique son implantation tardive dans les campagnes à la fin de la Seconde Guerre mondiale. Ce déficit organique, aggravé par l’absence d’un corpus idéologique formalisé et par la férocité de la répression coloniale, a entravé la construction d’une convergence de luttes. A cela s’ajoutaient la lenteur des mutations sociologiques et les dissensions internes du parti, retardant la maturation d’une conscience sociale et révolutionnaire. Cette réalité politico-sociale a conduit, au cours de la guerre de Libération, Abane à s’appuyer sur une élite militante citadine pour encadrer et politiser la base sociale paysanne. Cette dernière, par son poids démographique et son implantation dans les reliefs montagneux, constituait la force vive de la lutte armée. La Révolution est l’organisation, en premier lieu, de la partie la plus disponible de la population et de la société, qui en constitue en quelque sorte la composante sociale la plus engagée et la plus vigilante. Elle incarne la volonté et l’action organisée de transformation au sein de la société. Cette approche visait à canaliser l’initiative et la créativité des masses vers des transformations véritablement révolutionnaires : loin d’occulter les différenciations sociales et la rivalité des groupes sociaux, elle les englobait tout en les transcendant.

LES LIMITES DU MOUVEMENT NATIONAL D’AVANT-GARDE

A l’inverse des courants réformiste et assimilationniste — issus principalement de la petite bourgeoisie citadine lettrée, formée à l’école française, à la Zitouna, à l’Université d’Al Azhar et aux medersas, et généralement de tendance libérale, le Mouvement national d’avant-garde sociale est d’essence prolétarienne et de gauche. Fondé par un collectif de pionniers autodidactes venus de l’émigration en France, ce courant s’est structuré au contact du mouvement ouvrier. Messali Hadj, doté d’une grande aisance oratoire, constitue la seule exception citadine. Tous les autres membres proviennent du milieu rural : une paysannerie pauvre, laborieuse et solidaire, ayant émigré pour la plupart dès le début ou au sortir de la Première Guerre mondiale.
L’Etoile nord-africaine (ENA) est issue des réalités profondes de la nation et des conséquences d’une colonisation de peuplement exclusive et permanente. Fondée en 1926, alors que les élites traditionnelles d’opposition avaient été marginalisées au profit de nouvelles féodalités administratives, elle émerge dans un contexte où la résistance nationale semblait en veilleuse. Cette léthargie faisant suite à une succession d’insurrections populaires, inaugurées par la résistance officielle d’Abdelkader et achevées par la révolte d’El Mokrani et Cheikh Ahaddad en 1871. Cette dernière insurrection d’envergure qui fut marquée par la très dure et inhumaine répression coloniale déboucha sur le séquestre à grande échelle des terres des paysans, le déplacement des populations et la destruction de l’organisation sociale. Pour couronner l’édifice colonial, des lois répressives draconiennes furent confectionnées et appliquées aux seuls Algériens. Elles prirent en 1881 le nom de «code de l’indigénat», le type même des mesures dont le seul fondement est le racisme.
L’ENA a rompu avec la parenthèse régressive de l’exploitation coloniale pour ouvrir une voie libératrice. Dès ses débuts, elle réclamait l’indépendance de l’Algérie en tant que nation souveraine. Ses positionnements sans ambiguïté et son rejet total du colonialisme lui conféraient déjà un caractère révolutionnaire. C’est d’abord en France que les pionniers de ce nationalisme radical ont porté ce mot d’ordre. Malgré les persécutions, les privations de droits et les incarcérations de ses membres fondateurs, le parti a su renaître après chaque dissolution. Animés par un profond patriotisme et une énergie indomptable, les Etoilistes ont vite saisi la nécessité de mener le combat sur le sol national. En faisant le choix stratégique de l’ancrage local, ils ont enraciné leur vision aux côtés du peuple algérien, amorçant la longue marche vers la libération.
En s’implantant en Algérie, le Parti du peuple algérien (PPA) s’est heurté à l’indifférence de l’élite instruite et à la frilosité des notabilités. L’échec du Congrès musulman de 1936 et du projet assimilationniste Blum-Violette, que le PPA fut le seul à combattre, lui a valu une audience croissante. Il a exercé au fil des années son ascendant sur les autres formations du Mouvement national, en s’imposant dans les faits comme le meilleur défenseur de la cause nationale. En effet, à partir des années 1940, il a réussi à élargir sa représentativité populaire, à améliorer sensiblement son organisation et ses méthodes d’action. Il a recruté notamment au sein de la petite bourgeoisie citadine et parmi les lycéens et étudiants, dont certains appartenaient aux familles de la féodalité administrative, avant d’entreprendre un important travail d’enracinement dans les zones rurales pour mobiliser la paysannerie. Abane Ramdane, quant à lui, n’appartenait ni à la féodalité administrative ni aux propriétaires terriens. Issu d’un milieu rural modeste, il était le fils d’un commerçant ambulant.
Toutefois, le PPA-MTLD, alors à l’avant-garde de la lutte pour l’indépendance, fut rapidement fragilisé par des carences doctrinales, un fonctionnement interne autoritaire et une incapacité à unifier les courants idéologiques divergents. Exerçant un contrôle hégémonique sur l’appareil, Messali Hadj continua de monopoliser la direction politique, l’action militante et le pouvoir décisionnel malgré ses limites stratégiques et des tensions internes. Cet exercice autocratique du pouvoir plongea le parti dans une crise politique profonde, illustrant la dialectique propre au messalisme, porteur en son sein des facteurs de sa propre négation.
Lorsque, au cours de la guerre de Libération, se posa pour le Front de libération nationale (FLN) la question de sa relation avec Messali, l’urgence de s’affranchir de son influence, la pertinence de rompre avec sa doctrine et la nécessité de le combattre s’imposèrent, Abane et Boudiaf furent les premiers à prendre la mesure de la menace messaliste, se révélant les plus conséquents et les plus déterminés dans les rangs de la Révolution. Ils s’opposèrent au messalisme avec vigueur, franchise et clarté, menant un combat impitoyable contre lui et son organisation politico-militaire.
Ce fut en effet en 1949, au cours de la crise démocratique que traversa le PPA-MTLD, qu’éclata une fracture existentielle fondatrice. Elle marque l’émergence de divergences idéologiques et stratégiques profondes qui préfigurèrent, au lendemain du démantèlement de l’Organisation spéciale (OS), la fragmentation du Mouvement. Cette séquence illustre la mise à l’écart des contestataires démocratiques au profit d’un fonctionnement autoritaire et l’abandon de la perspective révolutionnaire. Acteur central de cette dynamique et co-auteur de la célèbre brochure L’Algérie libre vivra, Sadek Hadjerès analyse rétrospectivement cette période dans ses mémoires ; il le notera ainsi : «1949 a été la crise de l’éveil d’une nation. Elle a été aussi le fruit et le signal d’alarme de la montée d’un hégémonisme globaliste qui avait entravé le développement d’un potentiel fécond. Elle a mis à nu la panne d’un processus démocratique au moment où le Mouvement national en aurait eu le plus besoin pour baliser son parcours futur.» Cette appréciation souligne à la fois les limites politiques et intellectuelles du fonctionnement interne du parti, et les enjeux majeurs révélés par cette crise, dont les répercussions marqueront durablement l’évolution ultérieure du Mouvement national.

LA RÉVOLUTION NATIoNALE

La complexité du contexte historique de la lutte anticoloniale et de l’émergence d’une conscience nationale rendait, sur le plan objectif, l’unification des forces du Mouvement national moderne des plus improbables. Cette fragmentation persistait en dépit des réajustements programmatiques induits notamment par les massacres de Mai 1945. En effet, l’opposition stratégique entre la sous-estimation du paradigme de l’indépendance par les courants réformistes et l’exigence intransigeante de souveraineté portée par les indépendantistes constituait un obstacle majeur à toute convergence politique. Se voulant l’antithèse du système colonial, le PPA-MTLD abritait en réalité de profondes contradictions. Celles-ci se sont exacerbées dans les années 1940 sous l’effet de l’autoritarisme au sein de la direction et du déficit doctrinal manifeste touchant tous les aspects de la vie politique, menant inéluctablement à l’implosion du Mouvement. C’est dans ce contexte de crise et de divisions politiques qui minaient l’avant-garde nationaliste que l’insurrection a été déclenchée. Bien que décidée dans l’urgence, cette action fondatrice et salutaire, menée par les militants aguerris de l’OS, a irréversiblement engagé l’Algérie sur la voie de la lutte armée pour recouvrer son territoire et rétablir sa souveraineté.
Le cadre historique limité dans lequel s’est amorcée l’insurrection a posé, dans toute leur ampleur, les tâches concrètes de la Révolution à court, moyen et long terme. Parmi toutes les actions à réaliser, les impératifs politiques apparaissent chaque jour davantage comme primordiaux. Ce sont pourtant eux qui accusaient le plus de retard et se heurtaient aux plus grandes résistances. Une révolution implique l’émergence d’un ordre nouveau, dont les prémisses mûrissent au sein de l’ancien système pour mieux le renverser. Cependant, l’éclatement de l’unité du Mouvement national d’avant-garde et la disparité des forces politiques constituent des facteurs hétérogènes. Autant d’éléments qui rendent particulièrement ardue la mission d’unification du mouvement révolutionnaire et la clarification de son contenu politico-idéologique. Inébranlable face à l’ampleur de ces tâches, Abane leur accordait une place centrale dans son engagement politique, tant théorique que pratique. Il a identifié avec une clairvoyance remarquable les clés du succès de la Révolution : une doctrine politico-militaire et idéologique claire qui repose sur la structuration de la lutte armée, l’instauration d’un monopole politique unifié et centralisé autour du FLN pour rassembler des forces nationales, la lutte implacable contre les factions contre-révolutionnaires, la diplomatie révolutionnaire et enfin la subordination du pouvoir militaire à l’autorité politique pour bâtir un véritable Etat national en devenir. Ce dernier principe revêtait, dans sa pensée, une importance cardinale.
Il a su tirer les leçons des carences doctrinales et des échecs du Mouvement national moderne, particulièrement à travers l’expérience du Congrès musulman algérien (CMA), des Amis du manifeste et de la liberté (AML), de la crise de 1949 et de l’internationalisme qui subordonnait l’appartenance et l’intérêt de l’Algérie à des considérations idéologiques et stratégiques étrangères. Ses correspondances avec les membres de la délégation extérieure revêtent, à ce titre, une importance capitale : elles reflètent une maturité politique déterminante capable de transformer l’insurrection en une révolution structurée et d’aplanir les divisions qui polarisaient les militants avant 1954. Le rassemblement des forces opéré sous sa direction a porté la dignité du peuple algérien et la réappropriation de son histoire deux fois millénaire à des sommets inédits. Il a réussi à résoudre la question la plus urgente, la plus brûlante et politiquement la plus essentielle dans la lutte contre le colonialisme. En effet, la solution résidait dans la réactivation du front national, la mobilisation des énergies, la rigueur organisationnelle et le choix de moyens de lutte adéquats. Cette identification permet à l’insurrection d’effectuer, par sa propre dynamique interne, les mutations indispensables exigées par l’impératif de l’évolution. Fort d’un esprit critique et d’une déconcertante rigueur d’analyse, Abane a développé ces vues d’une façon détaillée et concrète, en étudiant chaque situation prise à part, en analysant les enseignements tirés de l’expérience de chaque crise du Mouvement national. Son charisme, son pragmatisme et son tempérament ont été décisifs pour rallier les modérés et les réformateurs à la Révolution en marche.
Les segments retardataires au sein de la Révolution ont résisté et contrarié sur le terrain l’exécution du projet d’ouverture et de rassemblement initié par Abane et ses coéquipiers. Adossés pour la plupart aux tenants de l’ordre ancien — ceux-là même qui refusaient de dépasser l’esprit hégémonique et le schéma du fonctionnement historique du PPA-MTLD, ces forces centrifuges se sont opposées aux textes doctrinaux de la Soummam et ont œuvré à leur anéantissement. C’est au Caire que la convergence de ces forces disparates s’est opérée, dans le but de porter un coup décisif à l’esprit novateur et intellectuel de la Révolution, toute en isolant définitivement son promoteur. En somme, ce fut le rapport de forces favorable aux groupes d’influence retardataires — nichés à l’intérieur et à l’extérieur des structures du FLN-ALN et appuyés par des éléments conservateurs aux trajectoires diverses — qui a empêché la mutation de l’Etat de guerre en un véritable projet révolutionnaire. Ce dernier exigeait une phase de transition pour mûrir une vision politique et la matérialiser sur le terrain. Or, Abane Ramdane n’avait ni le temps ni les alliés suffisants, et les conditions politiques et idéologiques n’étaient pas mûres. La sentence d’Antonio Gramsci prend ici toute sa pertinence : «Le vieux monde se meurt, le nouveau monde tarde à apparaître et dans ce clair-obscur surgissent les monstres.» En effet, Abane a été exécuté quelques mois après le fameux conclave du Caire, scellant le sort de son projet. Au final, la Soummam aura eu les traits d’une victoire à la Pyrrhus.

CONCLUSION

Tout au long de cette réflexion, nous avons sciemment fait l’impasse sur les facteurs subjectifs ayant contribué à contrarier la vision de la Soummam. Il ne s’agit pas ici d’occulter les luttes de pouvoir, de nier les conflits entre les cadres révolutionnaires ni de sous-estimer les ambitions personnelles, mais plutôt d’éviter de réduire le processus historique à la seule personnalisation des faits. En tout état de cause, l’action des militants, quelle que soit son ampleur, ne se substitue pas à l’analyse des structures d’ensemble. Ce choix d’approche n’a pas pour but d’absoudre ceux qui ont commandité l’assassinat de Abane, lesquels portent cette responsabilité devant l’histoire et le peuple algérien. Cette grille de lecture vise plutôt à mettre en exergue les causes profondes et les constances historiques ayant guidé le Mouvement national moderne, notamment le courant indépendantiste et plus tard le FLN-ALN avec leurs limites intrinsèques. Dans cette démarche, il s’agit de souligner la complexité historique, sociologique et idéologique ayant présidé à la Révolution nationale afin de mieux identifier la nature exacte des forces qui se sont opposées à l’esprit de la Soummam.
Si le Mouvement national radical a imposé, au fil des années, la revendication cardinale de l’indépendance, il est toutefois resté prisonnier d’un certain mimétisme social. Malgré l’activisme ardent de ses cadres, il est demeuré l’otage des schémas mentaux et des modes d’action du corps social lui-même. L’élaboration d’un projet de société dépend directement du niveau de conscience politique, intellectuelle et idéologique de ses porteurs, souvent perçu à travers le prisme de leurs référents culturels et de leur héritage historique. En effet, le militant incarne à la fois son histoire personnelle et un double legs culturel et politique. Bien qu’il soit difficile de briser ce carcan, Abane a su s’en émanciper par effort intellectuel d’une exigence rare. Porté par une intense activité réflexive — faite de pragmatisme, de rationalisme et de sens critique —, il est parvenu à opérer la jonction entre l’action de terrain, la clarification idéologique et le sens de responsabilité dans la conduite de la guerre de Libération.
Les pesanteurs du corps social ont eu raison du sursaut politique amorcé par les textes fondateurs d’Ifri. Malgré le travail accompli par le groupe mené par Abane Ramdane, cet élan novateur est resté sans lendemain appréciable sur le plan politico-idéologique. Dans cette bataille, les forces les plus arriérées se sont trouvées côte à côte, tournées dans leur ensemble vers le même objectif : avorter l’émergence des instruments intellectuels propres à structurer la pensée révolutionnaire et formuler le projet d’émancipation nationale dans le cadre universel. Ce sont ces résistances très diverses, portées par des oppositions hétéroclites, connectées parfois à des courants idéologiques extranationaux, qui ont scellé le coup d’arrêt porté à l’esprit de la Soummam.
Contrairement à la Révolution française, nourrie par la philosophie des Lumières, ou à la Révolution bolchevique, adossée au marxisme-léninisme, le corps social algérien et son corollaire le Mouvement national moderne ont manqué d’une doctrine formalisée par une élite intellectuelle organique. Et ce, en dépit des efforts de conceptualisation de l’Association des oulémas, des nationalistes du PPA-MTLD et, plus tard, de Abane au nom du FLN pour forger une synthèse politique originale. En effet, cette dernière demeure l’une des plus structurantes du Mouvement national algérien. Marqué par la violence, la déculturation et l’analphabétisme de masse, le système colonial a rendu quasi impossible l’émergence d’un premier noyau de penseurs. Dans l’histoire moderne de la lutte armée, seule la Révolution vietnamienne est parvenue, dès son lancement, à opérer avec autant d’efficacité la jonction entre conscience politique et conscience sociale. Doté d’une solide formation théorique et à l’avant-garde des aspirations de sa société, Hô Chi Minh a su mettre le temps du côté de son peuple. Il a ainsi accru ses forces et élevé les consciences des masses paysannes, avant de placer le pays sur l’orbite révolutionnaire. A force de persévérance et de finesse stratégique, il a réussi à opérer la synthèse politique et idéologique des principales formations en un mouvement national authentique, moderne et radical. Ce triptyque trouve son origine dans l’intégration des valeurs de la résistance traditionnelle, ainsi que dans les apports universels nécessaires pour affermir les aspirations de la société et moderniser la révolution. M. H.

Posez votre question à la rédaction

Votre question…

Prénom ou pseudo *

Adresse e-mail * Votre e-mail ne sera pas publié.

Votre question * 0/1000

Envoyer Annuler

Voir sur le site source