Le musée d’Ifri Ouzellaguen accueille aujourd’hui ses invités : 70 ans après, la mémoire

Le musée d'Ifri Ouzellaguen, à une cinquantaine de kilomètres de Béjaïa, se prépare à accueillir le 70e anniversaire du Congrès de la Soummam, prévu à partir du 20 août.
Le site, qui a échappé aux incendies de juillet grâce à la mobilisation des habitants, a bénéficié d'une vaste réhabilitation estimée à 5 milliards de dinars, incluant peinture, pavage et rénovation électrique.
Une nouvelle fresque monumentale financée par un industriel local représente les six congressistes réunis autour d'une table, restituant l'atmosphère des débats du 20 août 1956.
L'ONEC, les autorités locales et de nombreux bienfaiteurs unissent leurs efforts pour proposer un programme riche mêlant recueillement, activités culturelles, sportives et visites guidées.
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De loin, la maison, qui a abrité les congressistes, semble, elle, avoir traversé l’épreuve sans céder. Elle est toujours debout, intacte en apparence, au milieu d’un arrière-plan lunaire, dévasté par le feu. Elle enseigne que la mémoire, elle, doit continuer à vivre.
Sur la route qui mène au Musée d’Ifri Ouzellaguen, à une cinquantaine de kilomètre de Béjaïa, le parcours fait l’objet de quelques travaux d’embellissement pour accueil le 70e anniversaire du Congrès de la Soummam, organisé dans le village Ifri, à partir du 20 août 1956. Les services de la voirie de la DTP s’emploient à redonner un peu d’éclat à cet itinéraire traversant un massif ou chaque maison, chaque pierre peut raconter l’histoire de cette étape décisive de la révolution : défrichage des abords, peinture des bordures de trottoirs, traçage de la chaussée à la peinture blanche. Quelques nids-de-poule et des bouts de route sont également rafistolés ici et là, tandis que des façades font l’objet de travaux de ravalement. Mais à mesure que l’on approche du site historique, soit au détour d’un virage, un massif entièrement calciné s’offre au regard. Les arbres noircis et la végétation réduite en cendres portent encore les stigmates des violents incendies qui ont touché cette zone, au milieu du mois de juillet dernier. Le Musée d’Ifri, lui, a échappé au pire grâce à la mobilisation des moyens de l’État et à l’engagement de la population locale, pour préserver ce lieu emblématique de l’histoire de la Révolution algérienne. De loin, la maison qui a abrité les congressistes semble, elle, avoir traversé l’épreuve sans céder. Elle est toujours debout, intacte en apparence, au milieu d’un arrière-plan lunaire, dévasté par le feu. Elle enseigne que la mémoire, elle, doit continuer à vivre.
Le site entièrement aménagé
Derrière le portail fermé du musée, une véritable fourmilière s’active. Des femmes, balais et chiffons à la main, s’activent avec minutie au nettoyage des lieux, ne laissant rien au hasard. Barreaudages, bordures, escaliers ; chaque recoin est soigneusement débarrassé de la poussière accumulée. Un peu plus loin, tendant un tuyau d’arrosage, l’ingénieur chargée du suivi de cette vaste opération de réhabilitation du site nous accueille aimablement. Entre deux coups d’œil au chantier et quelques consignes données aux équipes, elle prend le temps de nous renseigner sur ce branle-bas qui anime, depuis plusieurs jours, ce haut lieu de mémoire. Ce qu’il faut savoir, ce type de site historique reçoit chaque 10 ans un budget pour une opération de réhabilitation et d’aménagement d’envergure.
«Nous sommes actuellement dans la phase des dernières retouches», dit-elle d’emblée. «La remise à niveau de ce haut lieu de mémoire a mobilisé plusieurs acteurs administratifs, auxquels se sont joints des bienfaiteurs attachés à la préservation de leur histoire», ajoute notre interlocutrice. Elle explique que «le projet, qui comprend près de sept lots, porte sur plusieurs volets, allant de l’aménagement des espaces verts à la peinture intérieure et extérieure, en passant par la réfection du pavage, le lustrage des dalles et des marbres, ainsi que la rénovation de l’installation électrique et toute sortes de travaux de réparations». Les travaux ont également concerné l’habillage des gradins, le réajustement des drapeaux et différentes opérations de remise en état. L’enveloppe consacrée est de l’ordre de 5 milliards si l’on compte la contribution des bienfaiteurs, auxquels s’ajoute une contribution de plus d’un milliard du FCCL.
Contribution citoyenne
Parmi ces contributions, figure notamment la réalisation d’une nouvelle fresque monumentale, entièrement financée par un industriel de la région. Installée à l’entrée du musée, elle vient compléter les travaux de restauration des fresques murales existantes, qui ont été lustrées et repeintes. L’œuvre restitue une scène emblématique du Congrès de la Soummam, à savoir, les six congressistes réunis autour d’une petite table en bois, absorbés par la réflexion et la discussion. La fresque cherche ainsi à restituer l’atmosphère de travail, de débat et de concertation qui a précédé l’adoption des résolutions du 20 Août 1956, lesquelles allaient structurer l’organisation de la Révolution et engager son avenir politique et militaire. A l’arrière-plan, d’autres combattants apparaissent en filigrane dans le maquis, armes à la main comme pour rappeler que les discussions menées à Ifri Ouzellaguen se déroulaient au cœur même d’un conflit encore en cours.
«En faire un moment d’union»
Les travaux sont ainsi engagés sous l’impulsion des autorités locales de la daïra et de l’APC. Elle a réuni, selon la cheffe de daïra, Assia Herga, «la famille révolutionnaire (ONEC), le Croissant-Rouge algérien, les agents communaux et de nombreux bienfaiteurs». Selon la Chef de daïra, « quatre entreprises ont été mobilisées pour mener à bien les différents lots du chantier». Selon la responsable tout est fin prêt aujourd’hui pour accueillir les visiteurs et les délégations attendues à l’occasion de cette date historique ». Elle ajoute que les activités de la célébration du 20 aout ne se limitent toutefois pas au recueillement au niveau du musée. «Un programme riche et varié a été concocté pour accompagner cet événement. Des activités culturelles et sportives, ainsi que des visites guidées et différentes animations, sont prévues afin de faire vivre la commémoration au-delà du seul cérémonial officiel. Pour elle, l’administration «entend faire de cette célébration un moment de solidarité, d’union, mais aussi de transmission et de rencontre autour de l’histoire du Congrès de la Soummam».
Les enfants de chouhadas au rendez-vous
En face du siège de la daïra, dans le petit bureau de l’Organisation nationale des enfants de chouhada (ONEC), quelques silhouettes s’affairent dans un espace devenu trop étroit pour contenir autant de souvenir de la guerre dans cette région. Lentement, trois septuagénaires déplacent des objets, réorganisent des panneaux et mettent en place les supports qui accompagneront les célébrations. Dans ce petit bureau situé au cœur du chef-lieu communal, les préparatifs prennent ainsi des airs de rituel. Quelques panneaux, des documents jaunis par le temps, des portraits et des banderoles suffisent à rappeler que, pour ces enfants de chouhada, commémorer n’est pas seulement célébrer une date : c’est aussi entretenir une mémoire et la transmettre. Pour le secrétaire général de l’ONEC et les membres de l’organisation, il n’est pas question de rester en marge de la grande célébration qui se prépare. A leur manière, ils entendent apporter leur contribution à ce rendez-vous avec l’histoire.
«Comme chaque année, à l’occasion de chaque date historique, nous apportons notre grain de sel à travers des banderoles à l’effigie de nos martyrs et une riche exposition de documents historiques, mise à la disposition du public», explique le secrétaire général du bureau local, Makhloufi Abderrahmane. Mais leur implication ne s’arrête pas là. Après l’exposition, les membres de l’organisation se prépareront à accompagner la délégation vers le site d’Ifri, avant de se rendre au cimetière pour y déposer des gerbes de fleurs à la mémoire des chouhada.
Hommage à la population
Les habitants d’Ouzellaguène ont été d’un apport indéniable aux congressistes de la Soummam. «Certes, ceux qui ont fait la Révolution et organisé les rangs des combattants sont des zouaama (des héros). Mais il y a un autre héros : cette population d’Ouzellaguen, qui a payé un lourd tribut pour son geste héroïque», lâche d’emblée le chargé de la commission histoire de l’ONEC d’Ouzellaguen, Mamouri Abdelkader. Alors que, sur les hauteurs d’Ifri, s’écrivaient les fondements de la Révolution et les résolutions destinées à structurer le futur Etat algérien moderne et indépendant, dans la vallée, en contrebas, la population veillait à ne rien laisser paraître de cette intense activité. Ils savaient que quelques choses se construisait dans l’un des patelins, mais pas un mouvement suspect, pas un mot de trop. Le silence devait être total. L’armée coloniale a fini par découvrir ce qui s’était passé, «sous sa barbe dans une région pourtant quadrillée par son dispositif militaire, mais tardivement. Elle est devenue folle !» raconte M. Mamouri, cette pupille de la nation. L’administration coloniale ne parvenait surtout pas à comprendre comment un congrès d’une telle importance avait pu se tenir au cœur même de son maillage militaire, sans que le moindre mouvement ne soit détecté. Pour elle, une telle opération ne pouvait avoir été menée sans l’aide, le silence et la mobilisation de la population.
Coupables d’avoir abrité le Congrès
Les habitants furent pris pour cibles. Ceux qui étaient croisés dans les rues étaient brutalisés et malmenés. Puis vinrent les destructions de villages. L’administration coloniale interdit aux habitants de quitter la vallée et entreprit de les regrouper afin de mieux les surveiller et les contrôler. La population d’Ouzellaguen, qui comptait alors quelque 4 600 âmes, fut ainsi déplacée et regroupée dans des camps répartis sur cinq sites. Le SG désigne du doigt un document rédigé à la main et portant le seau de l’ONEC, accroché dernière son bureau : 742 familles furent entassées dans 434 habitations d’environ 25 m² chacune. A peine quelques mètres carrés pour vivre et s’abriter. Selon les données rapportées par notre interlocuteur, «cela représentait environ 2,5 m² par personne». Derrière les décisions historiques prises à Ifri, il y avait donc une autre histoire, celle d’une population qui a protégé les congressistes et leurs travaux, avant de subir, une fois le secret découvert, le prix de cette fidélité à la Révolution. Le nombre de chouhada, à Ouzellaguen, racontent, à lui seul, l’ampleur du sacrifice consenti par une population qui, au lendemain de l’indépendance, ne comptait qu’environ 4500 habitants. Aujourd’hui, le monument aux martyrs porte les noms de 1500 chouhada. Rapporté à la population de l’époque, le chiffre paraît saisissant.
Derrière chacun de ces noms, il y avait une famille, une maison, des enfants, une épouse, des parents et tout un village plongé dans le deuil. En effet, le bilan humain comprend également 732 veuves qui ont dû poursuivre leur vie sans leur époux, souvent dans des conditions difficiles, en portant seul le poids de la famille et de l’éducation des enfants.
La guerre a également engendré 1200 fils et filles de chouhada. Une génération qui a grandi avec l’absence d’un père, parfois disparu alors que les enfants étaient encore en bas âge. Pour beaucoup, le visage du père n’a été conservé que dans une photographie, un souvenir raconté par la mère ou quelques mots transmis par les anciens. A cette longue liste des victimes et des familles endeuillées s’ajoutent en effet 11 pupilles de la Nation, qui se sont retrouvés sans repère après la guerre d’Algérie.
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