Hassan Rémaoun. Historien – «Le Congrès aura permis de parachever l’œuvre d’unification des forces issues du Mouvement national»

Par Djamel Benachour18 min de lecture
Hassan Rémaoun. Historien – «Le Congrès aura permis de parachever l’œuvre d’unification des forces issues du Mouvement national»
Résumé IA

L'historien Hassan Remaoun analyse le Congrès de la Soummam de 1956, tenu le 20 août pour commémorer l'Offensive du Nord-Constantinois et structurer la direction du FLN face à l'escalade française.

Seuls six délégués des zones intérieures ont signé le procès-verbal, l'extérieur (Ben Bella, Boudiaf, Aït Ahmed, Khider) et les Aurès-Nememcha étant absents, ce qui a suscité des critiques sur la représentativité.

Le congrès a consacré les principes de primauté de l'intérieur sur l'extérieur et du politique sur le militaire, renforçant l'audience du FLN malgré la répression qui a poussé la direction vers l'exil peu après.

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Universitaire en retraite et chercheur spécialiste du Mouvement national, Hassan Remaoun, sollicité pour donner son avis sur le double anniversaire du 20 Août, nous soumet une contribution sur l’Offensive du Nord-Constantinois en 1955 (voir encadré) et nous accorde un entretien autour du Congrès de la Soummam tenu en 1956.

Un lien ne serait-ce que symbolique (notamment le choix de la date) existe entre les événements liés à l’Offensive du Nord-Constantinois et la tenue du Congrès de la Soummam, mais, globalement, d’où est venue l’idée et dans quel but a été décidée la tenue d’un tel congrès en plein guerre de Libération ?

Le choix du 20 août 1956 pour la tenue du congrès de la Soummam visait à commémorer l’Offensive du Nord-Constantinois (Zone 1 du FLN-ALN). Sinon le Congrès visait surtout à asseoir les institutions de la Révolution algérienne pour faire émerger une direction reconnue et éviter tout vide dans la direction du FLN. Ceci au moment où le Front républicain dirigé par Guy Mollet prend la tête du gouvernement en déclarant aller vers la paix en Algérie, alors qu’avec les pouvoirs spéciaux qui lui sont délégués en mars 1956 par le Parlement français, il va mobiliser le contingent pour se lancer dans une guerre sans merci contre les Algériens.

Un mot sur le choix du lieu…

Le Congrès s’est tenu en Kabylie sans doute pour la proximité d’Alger où siégeait la direction du FLN et des zones de l’ALN, bien sûr celle de Kabylie (la 3), du Nord-Constantinois (la 2) et celle de l’Algérois. Certainement que les conditions de sécurité semblaient assurées par Krim (chef de zone) et son adjoint Amirouche dans une région montagneuse assez propice. A noter aussi que la rencontre devait se tenir à la «Qalaa d’Ath Abbes» avant d’être en urgence détournée sur Ifri Ouzellaguen, suite à une escarmouche avec l’armée française qui a fait fuir une mule portant des documents préparatoires du congrès et récupérés par les autorités coloniales.

La rencontre étant secrète, quelle a été l’attitude de l’autorité coloniale avant et après la tenue du congrès ?

L’Autorité coloniale était aux aguets depuis le lancement de la guerre de libération et surtout après avoir récupéré la mule avec les documents et de l’argent. Le 20 août dans la soirée, les guetteurs de l’ALN avaient d’ailleurs repéré des mouvements de troupes non loin d’Ifri et la réunion fut raccourcie. Après le congrès, l’étau ne pouvait que se resserrer, de nouvelles troupes étant envoyées par le gouvernement français.

Dans le contexte difficile de l’époque, quels ont été les acteurs principaux qui devaient assister mais qui n’ont pas pu s’y rendre ?

Les participants ayant signé le PV du congrès étaient au nombre de six, soit Ben M’hidi pour l’Oranie et qui présidait les travaux, Abane comme secrétaire, Krim évidemment pour la Kabylie auxquels il fallait ajouter Zighout Youcef et Lakhdar Bentobbal pour le Nord-Constantinois et, enfin, Amar Ouamrane pour l’Algérois. Ali Mellah n’a pas pu être présent pour représenter le Sud mais aurait envoyé un rapport et les Aurès-Nememcha, depuis l’assassinat de Mostefa Benboulaid, déchirés par des luttes de succession, étaient non représentés aussi. A signaler enfin l’absence de la délégation extérieure du FLN avec Ben Bella, Boudiaf, Ait Ahmed et Khider.

Se sont-ils exprimés sur le sujet et quel a été l’avis des uns et des autres ?

Il y a certainement eu des contestations quant à la «non représentativité du congrès». On le sait notamment pour Boudiaf et Ben Bella, ce dernier reprochant aussi aux participants la faible référence à l’islam. De même Abdelhafid Boussouf qui, en l’absence de Ben M’hidi, assurait de fait la direction de la zone 5 (Oranie), aurait reproché à Ben M’hidi de s’être trop engagé dans des décisions idéologiques alors que le congrès devait se limiter à des aspects techniques de coordination entre les zones de l’ALN. De même, à peu près tous, y compris Zighout et Bentobbal, d’après le témoignage de ce dernier à Daho Djerbal, auraient déclaré leur méfiance vis-à-vis de la place accordée dans les organismes de direction aux «ralliés» venus des partis réformistes.
Le congrès consacre en quelque sorte l’unité de la lutte pour l’indépendance mais en dehors des aspects organisationnels (les wilayas, les instances) quel a été, à votre avis, l’impact symbolique du congrès à l’intérieur et à l’extérieur du pays et sur le plan international.
En dehors du fait que le congrès ait pu asseoir des institutions et une direction au FLN, l’impact parait immense aussi bien à l’intérieur qu’à l’extérieur du pays. A l’intérieur, il aura permis de parachever l’œuvre d’unification des forces issues du mouvement national, même s’il faut constater les pertes subies dans les luttes fratricides opposant le FLN au MNA. L’audience du FLN va cependant s’étendre au sein de la population algérienne comme l’indique le taux de suivi de la grève des huit jours et les luttes aussi bien dans les maquis que dans les villes semblent dynamisées, même si la répression va aussi en s’accentuant. Sur le plan international le combat libérateur sera mieux connu et le FLN obtiendra plus de soutiens à travers les médias mais aussi les nombreuses marques de sympathie à travers le monde et les soutiens progressifs à l’ONU qui finiront par dépasser le cadre des pays arabes et afro-asiatiques.

Le Congrès est de fait celui du FLN-ALN. Dans quelle mesure celui-ci s’est-il retrouvé renforcé pour la suite du combat pour l’indépendance ?

Comme exposé ci-dessus le FLN va pour l’essentiel renforcer sa présence au sein des différentes couches de la population, des étudiants qui le rejoindront massivement, travailleurs et femmes des villes et des campagnes. Sur le plan international, la présence du FLN se fera de plus en plus réelle comme l’indique d’ailleurs la lecture des articles d’El Moudjahid qui permettent de suivre de près la progression d’ensemble.

Toujours dans le contexte de l’époque et celui de l’unité dans la lutte, quel a été le sens effectif qu’ont voulu donner les participants au concept de la primauté de l’intérieur sur l’extérieur et du politique sur le militaire (si les formulations sont exactes) ?

Beaucoup de débats ont eu lieu autour de ces deux questions concernant la primauté de «l’intérieur sur l’extérieur» et du «politique sur le militaire» stipulées par la plateforme de la Soummam. A propos de la première citée ici, il a été parfois avancé qu’elle pouvait renvoyer à des discordes, voir des rivalités entre délégation extérieure du FLN et direction de fait, puis CCE domiciliés à l’intérieur du pays. Elle peut cependant et sans doute être due aussi à un principe rationnel qui veut que les décisions prises à l’intérieur du territoire concerné seraient plus en mesure de répondre aux nécessités de combat anticolonial qui se mène en premier lieu sur le terrain national. La grande répression menée par les Français suite à la grève des 8 jours (du 28 janvier au 4 février 1957) va cependant, nécessité oblige, pousser les membres du CCE et les principaux cadres qui gravitaient autour d’eux à un exil précipité vers l’étranger. Le principe devient donc caduc et le premier, puis le second CCE puis les deux GPRA (présidés par Abbas et Benkhedda) ne pourront exercer leurs prérogatives qu’à partir de l’extérieur du pays (Tunis ou le Caire).
La seconde clause décidant de la primauté du politique sur le militaire pouvait répondre effectivement à la nécessité d’une direction centralisée, porteuse d’une politique claire, consensuelle et censée être efficace pour ce qui est de la prise de décision et du règlement des divergences loin du bruit des armes, plus utiles dans le combat libérateur mené par les maquisards dispersés dans les maquis et ne pouvant pas toujours être disponibles pour participer à des concertations liées à des décisions qui exigent parfois d’être prises dans l’urgence. Des militaires présents à la rencontre d’Ifri semblent avoir contesté ce principe considéré destiné à les marginaliser alors que ce sont eux qui prenaient les plus gros risques face à l’ennemi. Ils semblaient surtout craindre, selon des sources fiables, qu’à travers le politique, le pouvoir effectif ne retombe entre les mains des anciens dirigeants des partis politiques réformistes (centralistes, UDMA, Ulamas) qu’ils trouvaient surreprésentés dans les instances du CNRA, du CCE, alors qu’ils peuvent avoir trainé les pieds pour adhérer au FLN. Ceci sans perdre de vue que le FLN est structuré autour des différentes zones devenues wilayas et que ces dernières sont dirigées par des officiers de l’ALN. La session du CNRA tenue en août1957 au Caire prendra d’ailleurs acte de cette situation en légiférant : «Tous ceux qui participent à la lutte libératrice, avec ou sans uniformes sont égaux. En conséquence, il n’y a pas de primauté du politique sur le militaire, ni de différence entre l’intérieur et l’extérieur».

Alors qu’à l’époque on se souciait plutôt de l’indépendance du pays, l’idée d’une contribution de ce congrès à jeter les bases du futur Etat algérien post- indépendance a été avancée. Dans quelle mesure, au vu des résolutions, cela s’est concrétisé et quels ont été les points qui n’ont finalement pas été pris en compte ?

L’objectif du Congrès n’était pas de préparer un projet de société ou de fonctionnement institutionnel du futur Etat algérien indépendant. Ce qui était ciblé était la lutte contre la domination coloniale et les moyens de renforcer et de mener avec succès le combat libérateur. Il y a bien entendu l’allusion à quelques objectifs généraux comme celui de la reconnaissance d’une nation algérienne pérenne, d’une république démocratique et sociale, ou encore de l’objectif maintenu d’une fédération nord-africaine, ceci malgré le fait que l’option des indépendances séparées l’ait emporté depuis 1955-1956 au Maroc et en Tunisie. Il faudra attendre la rencontre en juin 1962 du CNRA à Tripoli, pour que puisse être élaboré un projet programme pour la réalisation de la «Révolution démocratique populaire». Bien qu’adopté semble-t-il à l’unanimité des présents, ce programme et les objectifs politiques envisagés par les uns et les autres pour l’après indépendance vont être à l’origine de l’éclatement du FLN. Autant la lutte pour l’indépendance semblait avoir fait taire les divergences entre politiques, autant elle va les faire éclater lorsqu’il s’est agi d’envisager l’avenir post indépendance.

Quel enseignement peut-on tirer aujourd’hui et pour les générations actuelles de ce double anniversaire qu’on ne cesse de célébrer d’année en année ?

Le passé constitue toujours une source d’expériences multiples pour l’usage au présent. Certes les regards peuvent être diversifiés selon les catégories sociales et les générations qui le scrutent. Il est cependant impossible de ne pas rendre hommage à la ténacité de ces hommes au rôle éminent dans le processus d’émergence de l’Algérie telle que nous y vivons et la connaissons de nos jours. Pour ceux qui ont vécu la période d’avant 1954 et ce qui s’est écoulé depuis 7 décennies, il est clair qu’il n y a pas photo et que le résultat est probant. Ceci étant dit, il faut toujours chercher à faire mieux que nos prédécesseurs.

L’Offensive armée du 20 Août 1955 a été déclenchée contre la colonisation française dans le Nord- Constantinois qui constituait en Algérie la zone 2 du FLN (future wilaya 2). Ceci à l’initiative et sous la direction du commandant de zone Zighout (ou Zighoud) Youcef, lequel avait succédé à Didouche Mourad, mort au combat en janvier 1955.

Objectifs et organisation de l’offensive 

Zighout cherchait à affirmer le contenu populaire du combat national en montrant que l’Armée de libération nationale (ALN-FLN) pouvait lancer de grandes opérations contre la présence coloniale en s’appuyant sur une mobilisation populaire aussi bien dans les villes que dans les campagnes. D’autres objectifs sembleraient l’avoir guidé aussi puisqu’il visait à travers cette action et avec les autres responsables du FLN à :
1/ Mettre en échec la tentative des autorités françaises et de leur représentant en Algérie, le gouverneur général Jaques Soustelle, d’isoler les nationalistes en s’appuyant sur des partis algériens considérés comme «modérés» (l’UDMA et les Ulamas), ainsi que sur les soutiens de la France et ceux qui apparaissaient encore indécis face aux conflits en cours ;
2/Diminuer la pression exercée par l’armée française sur les maquisards des Aurès (zone 1 du FLN), en tentant de disperser ses unités de combat pour perturber son dispositif d’ensemble et, par la même occasion, saisir les armements dont avaient besoin les combattants de l’ALN
3/ Choisir la date du 20 août pour, semble-t-il , manifester la solidarité maghrébine des Algériens avec les combattants marocains lesquels avaient programmé de mener des manifestations et attaques contre les Français, qui avaient déposé et envoyé en exil leur roi Mohammed V, deux années auparavant (le 20 août 1953).
Zighout réunira des adjoints et cadres de la zone 2, parmi lesquels Lakhdar Bentobbal, Ali Kafi et Benaouda Ben Mostefa, du 25 juin au 1er juillet à Zamane, dans la presqu’île de Collo, pour leur exposer son plan d’attaque et leur répartir les tâches et actions qu’il attend de chacun des groupes qu’ils dirigeront ainsi que les sites qui leur sont affectés pour mener une pareille offensive.

Le déroulement de l’action

L’action démarrera comme prévu le 20 août à midi et devra prendre fin 3 jours après, soit le 22 août et concerner la plus grande partie du Nord-Constantinois. Cette région est schématiquement délimitée au sud par la cité de Constantine et au nord par les villes portuaires de Annaba (anciennement Bône) à l’est, Jijel à l’ouest et, entre les deux, Skikda (anciennement Philippeville) où les affrontements seront les plus violents.
Durant les 3 jours que durera l’offensive, seront ciblés notamment les campements militaires et sièges de gendarmerie, des commissariats de police, des bureaux de poste et sièges administratifs (mairies et autres), ainsi que des dépôts, mines, carrières, ateliers, fermes.
Les opérations sont menées par des combattants armés de l’ALN, encadrant des civils qui parfois pouvaient regrouper, selon les témoignages, des centaines ou même des milliers de personnes, généralement des paysans et ouvriers agricoles portant des pioches, serpes, couteaux, bouteilles d’essence… De nombreuses villes ou villages et localités et sites environnants sont visés, tels Constantine, El-Khroub, Ain Abid, Guelma, Collo, Oued Zenati, El Halia (mine de pyrite), El Harrouche et bien entendu Skikda.
Ce fut un des grands soulèvements anticoloniaux en Algérie qui allait provoquer quelque 123 morts français et 223 blessés militaires, civils et musulmans assimilés. En représailles, la répression et les exactions aveugles seront plus terribles, puisque si le Gouverneur général de la colonie reconnaît 1273 insurgés tués et 1000 prisonniers algériens (on disait les musulmans), l’ALN estimera le massacre à 10 000 morts, victimes des militaires ou des milices européennes, puis à 12 000 morts et disparus dont un grand nombre de femmes et d’enfants, une vingtaine de «dechras» ayant été par ailleurs complètement rasées.

Les conséquences de l’offensive du Nord-Constantinois

Cette Offensive du 20 Août 1955 a pu être critiquée même par des dirigeants du FLN qui craignaient que les débordements d’attaques de civils européens désarmés par les Algériens puissent rejaillir négativement sur la Révolution algérienne. Ce genre d’action a par ailleurs tendance à pousser encore plus les Français d’Algérie encore indécis dans les bras «protecteurs» de l’armée française et des ultras de la colonisation, et de donner plus de prétextes à accentuer le système répressif. C’est ainsi que dès les jours qui suivirent l’événement, les autorités coloniales vont étendre l’état d’urgence à tout le pays, et procéder au rappel des circonscrits en décidant de les affecter désormais en Algérie. Cette offensive initiée par Zighout a eu cependant aussi un côté salvateur. Elle a permis le ralliement de beaucoup de «modérés» algériens au FLN, les amenant à rompre largement avec les visées de Soustelle.
La société algérienne va prendre conscience encore plus de l’impasse coloniale permettant toujours plus le renforcement du camp des indépendantistes du FLN. Par ailleurs, l’écho suscité par le combat des Algériens et l’oppression coloniale va aider à démystifier le discours trompeur dispensé par la puissance coloniale en direction de l’opinion internationale, et notamment à l’ONU y compris parmi ses alliés, tandis que la sympathie pour la cause algérienne gagnera chaque jour plus de terrain. Dans la mémoire des Algériens, cette date du 20 Août 1955 a ainsi pu être retenue comme une étape importante sur le chemin du combat libérateur. Hassan Remaoun

Bibliographie : Ageron, Ch-R. (1997) ; Alleg, H. (1981, tome 2) ; Harbi, M. (1985) ; Mauss-Copeaux, C.(2011); Meynier, G. (2002-2003) –

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