École et langues : guerre, guéguerres ou guérillas ?

Par Belkacem Ahcene-Djaballah7 min de lecture
École et langues : guerre, guéguerres ou guérillas ?
Résumé IA

L'article retrace le débat linguistique persistant dans l'éducation algérienne depuis l'arabisation de l'école de journalisme en 1965.

Le paysage actuel mêle arabe scolaire dominant, français résistant en ville, amazigh en progression et anglais désormais introduit à l'école.

Dix intellectuels soulignent que l'école reste un champ de bataille idéologique où la maîtrise de plusieurs langues conditionne l'ouverture au monde.

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Le Quotidien d'Oran

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Alger, septembre 1965 : la toute nouvelle Ecole nationale supérieure de journalisme, créée à Alger en septembre 1964, avec une première promotion en français (dont je faisais partie , inaugure l’arabisation de l’Université en lançant sa première promotion d’étudiants -journalistes arabophones. Les mauvais esprits de l’époque ou « oiseaux de mauvais augure », et Dieu sait qu’il y en avait déjà , et il y en aura toujours, annonçait alors que l’ère de la langue française était finie et qu’il fallait se re-convertir, ou alors refaire ses « classes ». Une idée qui revint par la suite ( début des années 70) avec l’obligation de passer un certificat de maîtrise de langue arabe pour pouvoir bénéficier d’une promotion dans l’Administration centrale. Une idée qui revint, une fois encore, avec l’arabisation totale, au sein des Universités, des enseignements des sciences humaines et sociales. Aujourd’hui, voilà donc un autre sujet de débat. Celui de la « disparition de la langue française » pour emprunter à Assia Djebar.64 ans après l’Indépendance, la « guéguerre » des langues continue dans un environnement international et dans un contexte national qui, pourtant, ont largement et profondément évolué. Etat actuel des lieux : : L’arabe dit « scolaire » s’est largement imposé aux petits et aux grands ; le français, résistant, perdure au sein des populations, surtout celles des villes ; l’amazigh gagne du terrain et l’arabe algérien reste dominant au niveau de la communication de masse et populaire. Aujourd’hui, l’école va accueillir l’anglais en renforçant sa présence, en attendant d’autres langues (turc, chinois, italien, espagnol...). Toutes les bienvenues pour le grand bien de l‘ouverture sur le monde et sur les éléments nouveaux de la modernité et du progrès. Conclusion d’un rescapé des années 60 : Vive la guéguerre des langues ! Et, pour la route, quelques citations *

L’école, ce n’est pas seulement le lieu où il y a des bancs, des écritoires et un tableau sur lequel on écrit l’alphabet ou des équations : c’est le temple où une conscience reçoit la révélation des valeurs qui constituent le patrimoine humain (Bennabi Malek, « Chronique » © Révolution africaine, 16 octobre 1965)

-L’école, c’est vraiment le monde à l’envers. C’est le seul endroit où les femelles sont plus courageuses que les mâles (Djilali Bencheikh, « Mon frère ennemi ». Roman © Editions Barzakh, 2013 et Séguier, Paris 1999).

-La société algérienne a troqué la pédagogie contre l’idéologie, l’avenir contre le passé, la liberté d’expression et la richesse linguistique contre la langue de bois, le civisme contre le fanatisme, la réflexion contre l’apprentissage. L’échec de l’école est celui de la société, du pays tout entier, de la politique qui refuse de se projeter dans l’avenir et qui regarde le passé comme seul repère possible (Lila Ait Larbi, citée par Nouria Benghabrit-Remaoun, « Ecole et Religion in Ouvrage collectif : Où va l’Algérie ? ». Essai © Cds, 2003)

-Il faut donner deux choses à un enfant, garçon ou fille : des racines pour l’intégrer définitivement à sa société, et des ailes pour aller chercher à l’étranger la science et la technologie qu’il mettra au service du pays (Abdennour Ali Yahia ,« La crise berbère de 1949. Portrait de deux militants : Ouali Bennai et Amar Ould-Hamouda. Quelle identité pour l’Algérie ? ». Essai © Editions Barzakh,Alger 2013)

- Le pouvoir politique a arabisé l’école au même rythme qu’il a nationalisé les terres et les entreprises privées : d’un simple trait de plume sur un décret ou une loi (Tessa Ahmed, « L’impossible éradication. L’enseignement du français en Algérie ». Essai © Editions Barzakh, Alger 2015)

- La scolarisation massive des filles a engagé un processus irréversible de transformation des sociétés maghrébines qui ne pourrait être remis en cause que par un triomphe complet d’un projet politique totalitaire génocidaire (Kateb Kamel, « L’émergence des femmes au Maghreb. Une révolution inachevée ». Essai © Apic Editions Alger 2015 )

- Pour détruire une société, vous n’avez pas besoin de chars, de bombes ; il suffit d’ abaisser le niveau du système éducatif (Massi Souad, chanteuse. Entretien © El Watan, dimanche 17 janvier 2016)

- Sous l’emprise d’un contexte social et idéologique rétrograde, il (le système éducatif) continue à former des jeunes générations avec des corps bolides sans freins, des corps fascinés par le côté obscur de l’autodestruction et de la violence, des corps qui secrètent une vison rigoriste du monde et du social, des corps qui se haïssent eux-mêmes pour pouvoir aimer les autres (Lalaoui Belkacem, professeur de sport et psychologique, « Contribution : le talent sportif en Algérie, du discours à la pratique », © Le Soir d’Algérie, dimanche 4 septembre 2016)

- Notre école est encore loin d’être une école républicaine au vrai sens du terme. En effet, depuis l’indépendance, nous n’avons pas encore tranché la question de savoir si l’école doit former des citoyens ou des croyants. Vous avez aussi l’influence des médias dont certains deviennent de moins en moins professionnels et versent dans le sensationnel, l’émotionnel et le religieux .La plupart des médias vendent le religieux comme un produit de consommation et non comme une matière sur laquelle on doit réfléchir pour se forger une opinion libre ( Said Djabelkhir, islamologue. Entretien © Liberté, jeudi 11 février 2021)

-L’éloge de la technocratie et la marginalisation des sciences humaines ont engendré l’extrémisme identitaire et religieux, ainsi qu’une faiblesse dramatique dans la maîtrise des langues : arabe, amazighe, français, anglais. Et c’est là le véritable naufrage de notre école (Amin Zaoui, Chronique© L’Expression, jeudi 12 février 2026)

-La question moderne n’est pas : français ou anglais ? Elle devrait être : combien de langues et quels usages linguistiques faut-il maîtriser pour permettre à un jeune de penser, d’apprendre, de produire et de communiquer dans le monde de 2035 ou de 2040 ? (Maâmar Farah. Chronique d’été © Le Soir d’Algérie, dimanche 16 août 2026)

*Tirées du «Dictionnaire des citations algériennes», A-D B, Ed.El Qobia, Alger

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