Un voyage entre deux mémoires

Par Mustapha Aggoun12 min de lecture
Un voyage entre deux mémoires
Résumé IA

Deux inconnus engagent une conversation sur la littérature algérienne dans un bus pour Oran après que le plus jeune a ramassé le livre « La Grande Maison » de Mohammed Dib tombé au sol.

Le passager âgé défend les écrivains classiques comme Dib, Feraoun et Kateb qui écrivaient depuis leur peuple en montrant une Algérie blessée mais vivante, sans chercher à plaire à un regard extérieur.

Il exprime son malaise face à une production francophone contemporaine qui, selon lui, réduit trop souvent l'Algérie aux thèmes de la femme soumise, de la violence domestique et de la tradition oppressive, risquant de transformer des réalités singulières en portrait collectif pour le lectorat occidental.

Le jeune homme rétorque que les écrivaines d'aujourd'hui parlent enfin en leur nom propre, une conquête fondamentale, et l'ancien reconnaît que si la parole est libre, sa réception peut pourtant l'enfermer dans les mêmes schémas de lecture hérités du regard colonial.

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Le Quotidien d'Oran

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De l’autre côté des vitres, les immeubles avaient laissé place aux champs, aux villages, aux collines. La route vers Oran s’étirait sous une lumière douce, presque mélancolique. Dans le bus, chacun avait trouvé sa manière de supporter les heures de trajet. Certains dormaient la tête contre la vitre, d’autres avaient les écouteurs aux oreilles, les yeux rivés sur leur téléphone.

Quelques-uns regardaient simplement le paysage, avec cette expression indéfinissable de ceux qui pensent à autre chose.

Deux hommes voyageaient sans se connaître. Ils n’auraient probablement jamais échangé un mot si un cahot n’avait pas fait tomber le livre du plus âgé dans l’allée. Le jeune homme se baissa pour le ramasser. ‘La Grande Maison’… Mohammed Dib ? Le vieil homme sourit en reprenant son livre. -Vous connaissez ? - Bien sûr. Mais je dois avouer que je lis surtout les écrivains d’aujourd’hui. - Alors vous avez de quoi lire. - Et vous, vous revenez toujours aux mêmes auteurs ? Le vieil homme regarda la couverture un instant. - On ne revient jamais vraiment au même livre. C’est nous qui ne sommes plus les mêmes quand on le rouvre. Le jeune homme sourit. Il retourna à son téléphone, puis, après quelques secondes, demanda : - Qu’est-ce que vous trouvez encore dans Dib ? Le vieil homme prit le temps de répondre. - Une Algérie que je reconnais. - Celle d’avant l’indépendance ? - Oui. Mais pas seulement. Je reconnais surtout une façon de regarder le peuple. Chez Dib, chez Feraoun, chez Kateb, l’Algérie n’est pas un décor.

Elle est au centre. On y trouve la pauvreté, la faim, la terre, les humiliations, l’exil, les familles, les enfants, les femmes, les hommes… et surtout cette volonté de comprendre ce qui arrivait à un peuple à qui l’on avait presque tout pris, jusqu’au droit de raconter sa propre histoire. Le jeune homme posa son téléphone sur ses genoux. - Pourtant, les écrivains d’aujourd’hui parlent aussi de l’Algérie. Mais ils parlent beaucoup de la femme. - Je l’ai remarqué. - Et cela vous dérange ? - Non. Ce qui me dérange, c’est quand une partie finit par devenir le tout. Le jeune homme le regarda avec attention. - Vous voulez dire ? Le vieil homme désigna son téléphone. - Vous lisez une écrivaine contemporaine. Je suppose qu’on y parle d’une femme qui souffre, qui subit, qui cherche à s’affranchir d’un mari, d’une famille, d’une tradition… - Vous avez presque deviné. - Ce n’est pas difficile. Ce thème est devenu très présent. - Mais pourquoi serait-ce un problème ? La femme algérienne a aussi le droit de raconter ce qu’elle vit. - Évidemment. Et même plus que cela : elle a le droit de raconter ce que nous avons parfois refusé d’entendre.

Assia Djebar l’a fait avec une force exceptionnelle. Maïssa Bey aussi. Il ne faudrait surtout pas confondre la critique d’une certaine tendance littéraire avec le refus de la parole des femmes. Il se tut un instant. - Ce qui m’interroge, c’est autre chose. - Le lectorat occidental ? Le vieil homme sourit. - Vous êtes rapide. - Parce que j’y pensais aussi. Le paysage défilait derrière la vitre. - Vous savez, reprit le vieil homme, le problème n’est pas qu’un écrivain algérien soit lu en France, en Belgique, au Canada ou ailleurs. Au contraire. Une œuvre qui voyage, c’est une œuvre qui respire. Le problème commence lorsqu’un regard extérieur devient tellement puissant qu’il finit par influencer l’image que nous donnons de nous-mêmes. - Vous pensez que cela arrive ? - Je pense que nous devons avoir le courage de nous poser la question. Il reprit son livre, mais ne l’ouvrit pas. - Regardez nos anciens écrivains. Feraoun écrivait la Kabylie avec ses contradictions, ses familles, ses difficultés, ses croyances, ses conflits. Dib racontait la misère d’un peuple colonisé. Kateb transformait l’histoire algérienne en une œuvre immense, complexe, parfois difficile, mais profondément enracinée dans notre réalité. Ils ne cherchaient pas à présenter une Algérie parfaite.

Ils montraient une Algérie blessée, pauvre, humiliée, mais vivante. Ils écrivaient depuis leur peuple. - Et aujourd’hui ? - Aujourd’hui, certains écrivains continuent évidemment de le faire. Il ne faut pas généraliser. Mais je remarque qu’une partie de la production contemporaine francophone revient inlassablement à certaines représentations : la femme soumise, la violence domestique, l’enfermement, la tradition vécue comme oppression, la fuite comme horizon de libération. Encore une fois, ces réalités existent. Personne de sérieux ne peut les nier. Mais lorsqu’elles deviennent presque les seules fenêtres par lesquelles on regarde l’Algérie, quelque chose me gêne. - Quoi ? - Le risque de transformer une réalité en portrait collectif. Le jeune homme réfléchit. - Vous voulez dire qu’une femme victime dans un roman peut finir par devenir, dans l’esprit du lecteur étranger, « la femme algérienne » ? - Exactement. Et c’est là que la littérature peut involontairement rejoindre le vieux regard extérieur porté sur notre société.

On ne voit plus une histoire singulière. On croit voir tout un peuple. Le jeune homme regarda longuement son téléphone. - Mais peut-on demander à un écrivain de se préoccuper de l’image de son pays ? - Non. Et ce serait même dangereux. L’écrivain n’est pas un attaché de communication de la nation. Il n’a pas pour mission de donner une belle image de l’Algérie. Il doit pouvoir dire ce qui fait mal. - Alors où est la limite ? - Il n’y en a peut-être pas dans l’écriture. Elle existe davantage dans la manière dont on lit. Cette réponse surprit le jeune homme. - Expliquez-moi. - Une œuvre raconte une femme. Le lecteur en fait parfois une civilisation. Une famille malheureuse devient une société entière. Une tradition oppressive devient l’essence d’un peuple. Une violence réelle devient une explication générale de l’Algérie. C’est là qu’il faut être prudent. Il regarda les autres passagers. - Nous avons une histoire suffisamment lourde pour savoir ce que signifie être décrit par les autres.

Le jeune homme comprit immédiatement. - Vous pensez au regard colonial ? - Comment ne pas y penser ? Pendant des décennies, l’Algérie a été observée, classée, décrite et interprétée par ceux qui la dominaient. On parlait de ses habitants comme si nous étions un objet d’étude. On décrivait nos femmes, nos familles, nos coutumes, nos villages. Le regard n’était jamais totalement innocent, parce qu’il existait derrière lui un rapport de pouvoir. - Et vous voyez une continuité avec aujourd’hui ? - Pas une continuité directe. Ce serait trop simple et historiquement faux. Mais certains réflexes de représentation peuvent survivre aux systèmes politiques qui les ont produits. C’est cela qui mérite notre vigilance.

Le jeune homme resta silencieux. Puis il dit : - Peut-être que la différence, c’est que les écrivaines contemporaines parlent désormais elles-mêmes. - Et c’est une différence fondamentale. C’est même une conquête. Le vieil homme eut un sourire. - Mais avoir la parole ne signifie pas être à l’abri du regard de celui qui écoute. Une voix peut être libre et être malgré tout enfermée dans la manière dont elle est reçue.

Le bus traversait maintenant une longue portion de route bordée de champs. Le soleil commençait à descendre. - Alors, dit le jeune homme, vous regrettez la littérature ancienne ? - Non. - Vous préférez les anciens ? - Je préfère les livres qui me permettent de voir plus grand que moi. Il caressa la couverture de ‘La Grande Maison’. - Les anciens m’ont donné une mémoire. Ils m’ont appris à regarder le peuple avant de regarder le personnage. Ils m’ont fait comprendre que derrière un homme pauvre, il y avait une histoire ; derrière une femme fatiguée, une société ; derrière un enfant affamé, un système ; derrière une terre convoitée, une question de souveraineté. - Et les écrivains d’aujourd’hui ? - Ils nous obligent à regarder ce que les générations précédentes n’ont pas toujours voulu voir. C’est leur mérite. Ils nous demandent ce que devient la femme dans la famille, ce que deviennent les silences, les violences, les frustrations. Ils nous rappellent qu’un pays ne peut pas se proclamer libre tout en fermant les yeux sur ceux qui vivent encore dans certaines formes de soumission.

Il soupira. - Le problème n’est donc pas de choisir entre les anciens et les contemporains. Le problème est de savoir si nous sommes capables de lire les uns et les autres sans laisser un seul regard nous imposer ce que doit être l’Algérie. Le jeune homme hocha lentement la tête. - Vous savez ce qui me frappe ? Avec les anciens, j’ai parfois l’impression qu’on cherchait à répondre à la question : « Qui sommes-nous ? » Avec beaucoup de livres d’aujourd’hui, j’entends plutôt : « Qu’est-ce qui ne va pas chez nous ? » Le vieil homme resta silencieux. Cette fois, il ne souriait plus. - C’est peut-être la question que nous devons nous poser, dit-il enfin. Parce qu’un peuple qui ne raconte plus que ses défauts finit par ne plus savoir ce qu’il est. Il regarda au loin. - Et cela vaut aussi pour la femme. Si nous ne la montrons que comme victime, nous lui retirons une part de sa dignité. Elle n’est pas seulement celle qui subit. Elle est aussi celle qui travaille, qui élève, qui décide, qui résiste, qui aime, qui crée, qui enseigne, qui transmet, qui rêve. La réduire à sa soumission, même au nom de sa défense, reste une réduction.

Le jeune homme reprit son téléphone, mais ne le ralluma pas. - Finalement, nous parlons de littérature, mais nous parlons surtout de notre manière de nous regarder. - C’est toujours ainsi avec les bons livres. Le bus poursuivait sa route vers Oran. Deux hommes qui ne se connaissaient pas quelques heures auparavant venaient de découvrir qu’ils ne lisaient pas seulement deux générations d’écrivains. Ils lisaient deux moments d’une même conscience algérienne. L’un avait appris à aimer une littérature qui disait : « voilà notre terre, voilà notre peuple, voilà notre histoire. » L’autre découvrait une littérature qui demandait : « voilà ceux que cette histoire a laissés dans le silence. » Peut-être fallait-il les deux.

Mais il fallait aussi se méfier d’une troisième voix, plus discrète : celle du regard extérieur qui, à force de sélectionner certaines histoires plutôt que d’autres, finit par décider quelle Algérie mérite d’être connue. La littérature algérienne n’a pas besoin de cacher ses blessures. Elle n’a pas non plus besoin de les exhiber pour être entendue. Elle a quelque chose de plus difficile à accomplir : raconter un peuple dans toute sa complexité, avec ses grandeurs et ses failles, ses injustices et ses résistances, ses femmes et ses hommes, ses blessures anciennes et ses contradictions présentes, sans se soucier de l’image que le lecteur occidental aimerait en recevoir.

Le vieil homme rouvrit finalement son livre. Le jeune homme, lui, éteignit son téléphone. Dehors, l’Algérie continuait de défiler. Peut-être était-ce cela, que les deux hommes venaient de comprendre : un pays qui laisse les autres raconter qui il est finit par se regarder avec leurs yeux. Un pays qui écrit lui-même son histoire peut enfin apprendre à se regarder sans miroir déformant.

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