Entre liberté littéraire et devoir de mémoire
L'article argue que la popularité ne saurait être confondue avec la valeur artistique, et qu'une société a le devoir de distinguer le mérite culturel du simple succès commercial ou nostalgique.
Il refuse d'élever automatiquement au rang de patrimoine toute expression populaire, fut-elle aimée d'une génération, au risque de confondre vulgarité et poésie, célébrité et grandeur.
L'Algérie, riche de poètes, écrivains et artistes ayant élevé la langue et la conscience collective, n'a pas besoin de sacrifier ses critères au nom d'une mémoire populaire dévoyée.
Choisir qui honorer dans le panthéon national transmet aux générations futures une conception exigeante de l'art, de la dignité et de la responsabilité culturelle.
Publié par
Le Quotidien d'Oran
Publié le
Article Original
Contenu complet de la source
Avoir occupé une place dans les souvenirs d’une génération ne suffit pas à entrer dans le patrimoine culturel d’une nation. Il faut avoir le courage de le dire, même lorsque cette vérité dérange. Transformer toute popularité en mérite, toute célébrité en talent, toute nostalgie en patrimoine et toute marginalité en signe de liberté artistique. Comme si, dès lors qu’une personne avait été aimée par une partie du public, nous étions condamnés à la célébrer.
Une société a le droit d’avoir des exigences. Elle a même le devoir d’en avoir lorsqu’elle décide ce qu’elle transmet à ses enfants. Il serait difficile de conférer une véritable dignité artistique à des textes dont la pauvreté, la vulgarité ou la glorification de la débauche constituent parfois l’essentiel du contenu, au seul motif qu’ils ont rencontré une certaine popularité. De même, rien ne justifie de transformer mécaniquement en « patrimoine » des expressions qui relèvent davantage de la nuit, de l’excès, de la provocation ou d’une certaine décadence des mœurs que d’une véritable ambition artistique.
Il ne s’agit pas de nier que ces chansons aient existé. Il ne s’agit pas d’effacer une époque ni de mépriser ceux qui les ont écoutées. Il s’agit de refuser une autre forme d’effacement : celui de nos critères. Lorsqu’une société commence à appeler « œuvre » tout ce qui a connu un public, elle finit par ne plus savoir ce qu’est réellement une œuvre. La culture populaire n’est pas sacrée parce qu’elle est populaire. Elle peut être magnifique. Elle peut porter une langue, une mémoire, une douleur, une histoire collective. Elle peut faire naître de grands artistes et transmettre une sensibilité. Mais elle peut aussi produire le médiocre, le facile, le vulgaire et le passager.
Pourquoi aurions-nous honte de le reconnaître ? Tout ce qui vient du peuple n’est pas nécessairement noble. Tout ce qui est populaire n’est pas nécessairement culturellement précieux. Aimer quelque chose ne nous oblige pas à prétendre que cette chose est grande. La nostalgie peut expliquer un attachement ; elle ne suffit pas à établir une valeur.
Une chanson peut avoir accompagné une jeunesse, une époque, une nuit, un quartier, une génération entière. Elle peut être profondément gravée dans la mémoire de ceux qui l’ont connue. Mais cette émotion appartient à ceux qui l’ont vécue. Elle ne transforme pas automatiquement la chanson en chef-d’œuvre, pas plus qu’elle ne fait de son interprète une personnalité digne d’un hommage national.
Élever toutes les figures populaires au rang de modèles ne saurait constituer un véritable service rendu à la culture. Pas davantage que l’on ne rend hommage au peuple en présentant comme grandes œuvres des expressions artistiques qui demeurent enfermées dans la vulgarité, la facilité ou la provocation. Une culture digne de ce nom doit savoir distinguer la popularité de la valeur, le succès de la grandeur et la notoriété du véritable mérite artistique.
L’Algérie, n’a pas besoin de chercher désespérément des figures à immortaliser. Son histoire est immense. Elle a enfanté des poètes, des écrivains, des musiciens, des artistes, des intellectuels, des chercheurs, des femmes et des hommes dont les œuvres ont élevé la langue, la pensée et la conscience collective. Il y a tant de destins dignes d’être racontés, tant d’œuvres qui méritent d’être défendues, tant de voix qui ont porté la dignité d’un peuple dans les moments les plus difficiles.
Pourquoi faudrait-il, au nom d’une conception dévoyée de la « mémoire populaire », placer sur le même piédestal des personnalités dont l’apport artistique peut être profondément contesté ? Choisir quelqu’un pour l’installer dans la mémoire collective, c’est dire aux générations qui viennent : « Regardez cette personne. Son parcours mérite notre respect. Son œuvre mérite notre reconnaissance. » Ce choix n’est pas innocent. Il serait dangereux de transformer la débauche en vertu, la vulgarité en poésie et la célébrité en grandeur au seul motif que ces figures correspondent aux souvenirs ou à la nostalgie d’une partie du public. La mémoire collective ne saurait, à elle seule, conférer une valeur artistique ou morale à ce qui n’en possède pas. On dira peut-être qu’il s’agit de jugements moraux. Oui, il y a une part de jugement moral, et il ne faut pas avoir honte de le reconnaître. Une société n’est pas seulement un marché où tout se vaut. Elle transmet des valeurs, une conception de la dignité, du beau, de l’effort, de la création et de la responsabilité. Tout accepter au nom de la liberté ne signifie pas tout approuver au nom de la culture. Une chanteuse peut appartenir à l’histoire d’une époque sans appartenir au panthéon de notre culture.
Une culture digne de ce nom ne peut transformer chaque personnage populaire en héros, ni faire de la notoriété un passeport pour entrer dans la mémoire nationale avec les honneurs. La célébrité, à elle seule, ne saurait tenir lieu de grandeur, pas plus que la provocation ne peut être considérée comme une preuve de talent. Ce sont là des confusions qu’il convient d’éviter, particulièrement lorsqu’il s’agit de transmettre aux générations futures une conception exigeante de l’art, du mérite et de la culture. Une nation ne se définit pas seulement par ce qu’elle conserve. Elle se définit aussi par ce qu’elle choisit de mettre en lumière.