Le mythe du «choc chinois»
Le « choc chinois » — l’idée que l’ouverture commerciale aux États-Unis aurait détruit massivement l’emploi manufacturier — est un mythe largement partagé mais erroné.
Les études citées confirment 1,5 à 2,4 millions d’emplois perdus face aux importations chinoises, mais ce chiffre reste marginal face aux cinq millions de séparations mensuelles habituelles et Feenstra montre qu’autant d’emplois ont été créés par l’expansion des exportations.
La part de l’industrie dans l’emploi total baisse régulièrement depuis les années 1950, bien avant 2000, sous l’effet de la productivité, sans rupture visible lors de l’adhésion chinoise à l’OMC.
La vraie leçon des années 2000 est la difficulté des travailleurs à changer de secteur ou de région, ce qui appelle des aides à la mobilité et à la transition plutôt que des barrières protectionnistes.
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Le Quotidien d'Oran
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Une idée fait toutefois quasiment l’unanimité, selon laquelle la décision des États-Unis – prétendument guidée par les intérêts d’une élite – d’ouvrir leurs échanges commerciaux avec la Chine aurait entraîné la disparition d’un grand nombre d’emplois dans le secteur manufacturier, ainsi que la désindustrialisation des États-Unis. Républicains comme Démocrates, médias mainstream, commentateurs de tous bords, et même économistes, tous adhèrent à cette version des faits, la relaient et la défendent. Or, cette vision est entièrement erronée.
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L’intensification des échanges commerciaux entre les États-Unis et la Chine, à la suite de la décision de 2000 ayant consisté à normaliser définitivement les relations commerciales ainsi que de l’adhésion de la Chine à l’Organisation mondiale du commerce en 2001, a-t-elle entraîné une forte réduction de l’emploi dans le secteur manufacturier ? Dans une publication de 2013, les économistes David Autor, David Dorn et Gordon Hansonont observéque l’exposition croissante à la concurrence des importations chinoises était associée à une réduction nette de 1,5 million d’emplois dans le secteur manufacturier américain sur la période 1990-2007. Dans le cadre de leurs travaux menés avec Daron Acemoglu et Brendan Price, ils ontconstaté que jusqu’à 2,4 millions d’emplois avaient été perdus jusqu’en 2011 en raison de la concurrence des importations chinoises.
Pour évaluer si ces chiffres représentent des pertes d’emploi importantes, il convient de les replacer dans le contexte plus large de la dynamique du marché du travail américain. Entre 2000 et 2007, plus de cinq millions de salariés, dont environ 425 000 ouvriers du secteur manufacturier, voyaient leur emploi prendre finau cours d’un moistypique – rien d’exceptionnel sur cette période, ces ordres de grandeur étant restés similaires au cours des cinq dernières années. Par ailleurs, sur le plan de la libéralisation des échanges, la concurrence des importations ne représente qu’une partie du tableau. Dans les années 1980, 1990 et 2000, les échanges commerciaux avec la Chine, et plus largement la mondialisation, ont ouvert de nouvelles perspectives aux exportateurs américains. Selon la théorie économique, la libéralisation du commerce devrait entraîner peu d’effet sur l’emploi global aux États-Unis, les pertes d’emplois dues à la concurrence des importations pouvant être compensées par des créations d’emplois dans les entreprises et les secteurs à forte intensité d’exportation. L’économiste Robert Feenstra et ses coauteurs tentent de prendre en compte les deux côtés de la balance.
Dans un article de 2019, Feenstra et ses collègues confirment les conclusions du « choc chinois », en constatant la disparition de 1,9 million d’emplois entre 1991 et 2011, attribuée à la concurrence des importations en provenance de Chine, et la perte de plus nombreux emplois sous l’effet de la concurrence des importations mondiales. Seulement voilà, les auteurs constatent également la création d’un nombre à peu près équivalent d’emplois grâce à l’expansion des exportations.
Il convient également de souligner que la part de l’industrie manufacturière dans l’emploi total aux États-Unis a suivi une tendance à la baisse relativement régulièreentre le début des années 1950 et la crise financière de 2008, lorsque la diminution de la productivité a ralenti cette tendance. Ce déclin est ainsi antérieur de plusieurs décennies au « choc chinois ». Par ailleurs, aucune rupture de tendance manifeste dans la part du secteur manufacturier dans l’emploi n’a été observée en 2000 ou 2001, ce qui conforte l’idée selon laquelle, à long terme, les baisses d’emploi dans le secteur manufacturier ont été principalement induites par la croissance de la productivité, et non par la concurrence commerciale.
Enfin, les États-Unis n’ont pas décidé d’ouvrir leurs échanges commerciaux avec la Chine dans les années 1990 de la même manière que j’ai décidé de prendre un deuxième café ce matin. La décision était loin d’être aussi simple ou singulière. Certes, la Chine s’est vu accorder la possibilité de relations commerciales normales permanentes en 2000, et le pays a adhéré à l’Organisation mondiale du commerce en 2001. Pour autant, les États-Unis renouvelaient chaque année le statut de relations commerciales normales de la Chine depuis 1980, et les échanges commerciaux entre les États-Unis et la Chine avaient connu une croissance rapide au cours des deux décennies antérieures à l’adhésion du pays à l’OMC. D’après mes calculs, la part de la Chine dans le total des importations américaines a augmenté au cours des années 1980, atteint 2,5 % en 1989, avant d’être multipliée par plus de deux pour s’élever à 5,4 % en 1993, puis à 8 % en 1999.
Cette tendance s’est poursuivie après l’adhésion de la Chine à l’OMC. La part de la Chine dans le total des importations américaines a encore doublé, passant de 8,2 % en 2000 à 16,4 % en 2007. Ces chiffres surestiment toutefois le poids de la politique américaine dans le déclenchement de ce que l’on a appelé le « choc chinois ». Si les exportations chinoises ont continué de croître, c’est notamment parce que les États-Unis ont éliminé l’incertitude créée par le renouvellement annuel, avant 2000, des paramètres de la politique commerciale, ainsi qu’en raison des réformes internes pro-marché menées par la Chine elle-même, parmi lesquelles une réduction de ses propres taux de droits de douane.
La décision américaine de commercer avec la Chine n’a pas non plus été prise par d’obscures élites. Les exportations chinoises vers les États-Unis ont augmenté à la suite de plusieurs millions de décisions individuelles et décentralisées. Au cours des années 1980 et 1990, les entreprises et les consommateurs américains ont de plus en plus fait le choix d’acheter des produits fabriqués en Chine, une tendance qui s’est poursuivie après l’entrée de la Chine dans l’OMC.
Il est erroné de présenter le « choc chinois » comme la preuve selon laquelle la libéralisation des échanges nuirait à la classe ouvrière, ou selon laquelle de puissantes élites, dissimulées et malfaisantes, prendraient des décisions délibérées et isolées portant préjudice à la majorité des Américains.
Il convient davantage de tirer des années 2000 l’enseignement selon lequel il est plus difficile que ne l’avaient imaginé les économistes et les dirigeants politiques pour les travailleurs de passer d’un secteur dans lequel les opportunités économiques déclinent à un secteur au sein duquel elles se multiplient. Par ailleurs, les travailleurs sont moins disposés à quitter les régions dans lesquelles les opportunités se raréfient qu’ils ne l’étaient par le passé – sans parler d’un rythme qui permettrait d’établir un nouvel équilibre global sur le marché du travail.
Ces deux enseignements sont largement applicables, et les dirigeants politiques devraient les garder à l’esprit à mesure que les progrès de l’IA générative se poursuivent. Il leur faut se montrer ouverts à de nouveaux types de politiques, telles qu’une aide publique à la relocalisation pour les travailleurs des localités durement impactées par les bouleversements économiques, et que d’aides salariales potentiellement significatives en soutien des travailleurs en transition.
Les dirigeants politiques ne sauraient en revanche ériger des barrières autour de l’économie, ni tenter de ralentir le rythme des changements technologiques. Il leur faut aborder l’avenir avec optimisme plutôt qu’avec crainte, et se libérer de l’idée erronée selon laquelle le dynamisme et le libéralisme économique constitueraient des obstacles à la prospérité à long terme, plutôt que ses principaux moteurs.
*Directeur d’études des politiques économiques à l’American Enterprise Institute. Son ouvrage le plus récent s’intituleThe American Dream Is Not Dead (But Populism Could Kill It) (Templeton Press, 2020).