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En Cisjordanie, la violence du quotidien accompagne la poussée des colonies : Comment Israël torpille la perspective d’un État Palestinien

Par Amel Blidi11 min de lecture
En Cisjordanie, la violence du quotidien accompagne la poussée des colonies : Comment Israël torpille la perspective d’un État Palestinien
Résumé IA

En Cisjordanie, la violence quotidienne s'intensifie avec des Palestiniens blessés par des colons et forces israéliennes, des arrestations multiples et des barrages paralysant la circulation entre villes et villages.

Le mécanisme colonial rôdé combine restrictions d'accès aux terres, menaces de colons et pression militaire qui poussent progressivement les familles palestiniennes à quitter leurs territoires, comme à Qaryut encerclé par sept colonies.

Israël a relancé le projet E1 prévoyant 1234 logements entre Jérusalem-Est et Maale Adumim, risquant de couper la Cisjordanie en deux et d'expulser 3000 Palestiniens, selon l'ONG Bimkom.

Ce projet, soutenu par le gouvernement Netanyahu-Smotrich depuis le retour de Trump, vise explicitement à «enterrer l'idée d'un État palestinien» et a suscité de vives condamnations internationales, dont celle de la Ligue islamique mondiale.

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Le mécanisme de la machine coloniale est rôdé. Lorsque des familles quittent un territoire parce qu’elles ne peuvent plus y cultiver leurs terres, faire paître leurs troupeaux, rejoindre leurs proches ou circuler librement, le déplacement peut apparaître, vu de l’extérieur, comme une décision individuelle…

Jour après jour, les Palestiniens de Cisjordanie voient leur liberté de circulation, leur accès à leurs terres et leurs conditions de vie se réduire tandis que la colonisation israélienne continue de progresser. Hier encore, à Beit Fourik, à l’est de Naplouse, deux Palestiniens ont été blessés après avoir été battus par des éléments des forces israéliennes, selon le Croissant-Rouge palestinien. Dans la région de Masafer Yatta, au sud d’Hébron, un Palestinien âgé a été blessé dans une attaque de colons israéliens. Ailleurs, les arrestations se sont poursuivies. Dans le village de Faqqua, au nord-est de Jénine, Omar Abdul Karim Bachir et Nizar Imran Hamad Masad ont été arrêtés après une perquisition de leurs domiciles, selon l’agence palestinienne Wafa et la Société des prisonniers palestiniens. Plusieurs autres maisons ont été fouillées. Dans la ville de Sa’ir, au nord-est d’Hébron, trois autres Palestiniens ont été arrêtés après des perquisitions. Un quatrième l’a été alors qu’il s’occupait de son bétail à proximité de son domicile, au sud-est de Yatta. A Naplouse, les forces d’occupation israéliennes ont également fait une incursion à l’aube dans plusieurs maisons et commerces de la vieille ville et du marché. Attallah Abu Saleh a été arrêté, selon Wafa. A ces arrestations s’ajoutent les restrictions imposées aux déplacements. Des barrages ont été installés aux entrées d’Hébron et de plusieurs localités, villages et camps de réfugiés environnants. Des routes principales et secondaires ont été fermées au moyen de grilles métalliques, de blocs de béton ou de remblais. A Battir, à l’ouest de Bethléem, un autre barrage a été établi à l’entrée du village : les véhicules palestiniens y ont été arrêtés et fouillés, tandis que les identités des passagers étaient contrôlées.

Un système colonial rôdé…

Dans le nord de la vallée du Jourdain, des colons israéliens ont empêché des Palestiniens de faire paître leur bétail dans des pâturages situés près de leurs tentes, selon Wafa, citant le militant des droits humains Aref Daraghmeh. Pour des familles qui dépendent de l’élevage, empêcher l’accès aux pâturages, c’est toucher directement à leur capacité à vivre sur place. La vallée du Jourdain est depuis longtemps un espace particulièrement disputé. Le mécanisme de la machine coloniale est rôdé. Lorsque des familles quittent un territoire parce qu’elles ne peuvent plus y cultiver leurs terres, faire paître leurs troupeaux, rejoindre leurs proches ou circuler librement, le déplacement peut apparaître, vu de l’extérieur, comme une décision individuelle. Mais dans les faits, il est le résultat d’une pression accumulée pendant des mois ou des années. Le village de Qaryut, au sud de Naplouse, est entouré d’au moins sept colonies et avant-postes israéliens. Les résidents affirment que les colons prennent progressivement le contrôle de nouvelles terres et menacent les familles palestiniennes, tandis que des soldats israéliens empêchent certains agriculteurs d’accéder à leurs oliveraies. Hier, un Palestinien de 17 ans a été tué et une autre personne grièvement blessée dans une attaque de colons près d’Hébron.
Les Nations unies ont appelé à protéger les Palestiniens et à demander des comptes aux auteurs des violences. Selon les chiffres cités par l’ONU, 22 Palestiniens ont été tués dans des attaques de colons depuis le début de l’année.
Israël a, par ailleurs, relancé le projet E1 de construction de logements, ouvrant des appels d’offres pour la construction de 1234 logements dans cette zone située à l’est de Jérusalem, entre la partie orientale de la ville et la colonie de Maale Adumim. Le projet s’inscrit dans un programme plus vaste prévoyant à terme quelque 3400 logements, ainsi que des routes et des infrastructures destinées à relier davantage Maale Adumim à Jérusalem. La zone se trouve au cœur de la Cisjordanie. Son développement permettrait de renforcer la continuité territoriale entre Jérusalem-Est occupée et le bloc de colonies de Maale Adumim, qui s’enfonce profondément dans le territoire palestinien.
Michal Braier, responsable de la recherche au sein de l’organisation israélienne de défense des droits humains Bimkom, estime que le projet pourrait entraîner l’expulsion forcée des quelque 3000 Palestiniens vivant dans la zone concernée. «Les requêtes ont été déposées avec des résidents palestiniens d’E1. Il y a environ 3000 habitants dans cette zone, et ce que nous nous attendons à voir, c’est qu’ils soient tous expulsés de force de la région, la transformant en un territoire entièrement réservé aux juifs», a-t-elle expliqué. Mme Braier insiste surtout sur le risque d’un morcellement supplémentaire du territoire palestinien. Selon elle, la barrière prévue pourrait «couper la Cisjordanie en deux». «Cela laissera essentiellement aux Palestiniens très peu d’accès entre la partie nord de la Cisjordanie et la partie sud», ajoute-t-elle.
Les premières esquisses de ce programme remontent au début des années 1990, sous le gouvernement d’Yitzhak Shamir, avant d’être développées sous Yitzhak Rabin en 1994. Israël avait commencé des travaux d’infrastructure préliminaires dans la zone en 2004. Des routes et un commissariat de police y ont notamment été construits, tandis que les projets de milliers de logements restaient bloqués sous la pression internationale.

Objectif : détruire toute perspective d’un État palestinien

Les gouvernements américains et européens successifs ont régulièrement averti qu’une construction résidentielle à E1 compromettrait la continuité territoriale d’un futur Etat palestinien. En 2022 encore, Israël avait suspendu l’avancée du projet après des pressions américaines. Mais depuis le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche en janvier 2025, le gouvernement de Benyamin Netanyahu dispose d’un environnement politique plus favorable à l’expansion des colonies. Son gouvernement dépend fortement de partis d’extrême droite qui défendent ouvertement l’extension de la colonisation et une présence israélienne accrue en Cisjordanie. Bezalel Smotrich, ministre des Finances et ministre supplémentaire au sein du ministère de la Défense chargé notamment de la supervision de l’administration des colonies, ne cache d’ailleurs pas la dimension politique du projet. En 2025, lors de l’avancée des plans, il avait déclaré que leur approbation «enterre l’idée d’un Etat palestinien». En mars 2025, Israël avait ainsi consacré 335 millions de shekels, soit environ 92 millions de dollars, à la construction d’une «route de souveraineté» destinée à détourner la circulation palestinienne de la zone d’E1 et de Maale Adumim vers un itinéraire séparé. En mai 2026, une cinquantaine d’entreprises et de commerces palestiniens avaient été démolis à l’entrée orientale d’El Eizariya, également connue sous le nom de Béthanie, avant la construction de cette route liée au projet de colonisation. Environ 3700 Palestiniens, majoritairement bédouins, vivent dans 18 communautés situées dans la zone concernée par le projet E1. Beaucoup ont déjà été confrontés aux démolitions, aux déplacements forcés et aux restrictions d’accès aux services essentiels.
Le projet E1 a suscité ces derniers jours une série de condamnations internationales. La Ligue islamique mondiale l’a qualifié de «projet dangereux», dénonçant «toutes les politiques israéliennes illégales de colonisation» dans les Territoires palestiniens occupés. Elle a appelé la communauté internationale à mettre fin aux mesures visant à «modifier le caractère géographique et démographique» du territoire palestinien occupé. Le secrétaire général du Conseil de coopération du Golfe, Jasem Mohamed Alboudaiwi, a lui aussi condamné l’expansion des colonies, estimant que l’avancée du projet constituait «un défi flagrant à la légitimité internationale».
La France, le Royaume-Uni, l’Allemagne, l’Italie, les Pays-Bas, le Canada et la Norvège ont publié une déclaration commune, jugeant «inacceptable» la décision israélienne de publier les appels d’offres pour E1. Ils ont averti que le projet risquait de «compromettre la perspective de solution à deux Etats en créant une coupure au milieu de la Cisjordanie et en portant atteinte à la continuité territoriale des territoires palestiniens». Ils ont également demandé à Israël de retirer les appels d’offres et averti les entreprises qui participeraient au projet des possibles «conséquences juridiques et réputationnelles», notamment du risque de s’exposer à de graves violations du droit international. Les offres doivent être clôturées le 19 octobre, soit huit jours avant les élections israéliennes prévues le 27 octobre. Le ministre britannique des Affaires étrangères, David Lammy, a annoncé que Londres avait convoqué le chargé d’affaires israélien pour exiger l’annulation des appels d’offres. En réponse, le ministre d’extrême droite, Itamar Ben-Gvir, a écrit sur X : «Quelqu’un devrait informer Ed que le mandat britannique sur la terre d’Israël a pris fin en 1948 et qu’Israël est un Etat indépendant.» Pour le militant palestinien des droits humains Ubai El Aboudi, le projet E1 pourrait constituer «le dernier clou dans le cercueil de la solution à deux Etats» et «rendre impossible l’établissement d’un Etat palestinien». Dans une lettre publiée dans Le Monde, plus d’une centaine de personnalités, parmi lesquelles d’anciens ambassadeurs britanniques auprès de l’ONU et d’anciens responsables français au Moyen-Orient, demandent à leurs gouvernements de défendre ensemble le droit international dans les territoires palestiniens. «Nos deux nations estiment que les responsables de crimes de guerre et de crimes contre l’humanité doivent rendre des comptes. Ce n’est qu’alors que nos gouvernements pourront répondre à l’accusation de deux poids, deux mesures. C’est pourquoi ils doivent agir ensemble pour faire respecter le droit international en Palestine», écrivent-ils. La lettre accuse également Israël de chercher «à détruire toute perspective d’un Etat palestinien indépendant», en faisant preuve de mépris à l’égard du droit, des décisions de la Cour internationale de justice et de nombreuses résolutions du Conseil de sécurité de l’ONU.

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