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L’intellectuel et le peuple

Par Mustapha Aggoun6 min de lecture
L’intellectuel et le peuple
Résumé IA

L'article dénonce l'arrogance d'une certaine élite intellectuelle qui méprise le peuple en le considérant comme une masse ignorante à éduquer plutôt qu'un interlocuteur légitime.

En Algérie, où l'histoire et les traditions forgent une identité complexe, l'écrivain a le droit de questionner mais non de ridiculiser, car la liberté d'expression implique d'accepter la contradiction du lecteur.

Une société ne progresse que par le dialogue respectueux entre intellectuels et citoyens, l'intellectuel devant reconnaître qu'il pense avec le peuple, parfois contre lui, mais jamais sans lui.

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Le Quotidien d'Oran

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Il suffit alors de ne pas applaudir, de poser une question ou simplement de dire « je ne suis pas d’accord » pour être aussitôt renvoyé à l’ignorance, au conservatisme. Comme si l’intelligence appartenait naturellement à quelques-uns et que le peuple, dans sa majorité, devait écouter, apprendre et finalement approuver. Comme si penser autrement était déjà une preuve de retard. Cette manière de regarder le peuple est non seulement injuste, elle est profondément dangereuse.

L’intellectuel n’est pas, par naissance ou par profession, du côté de la lumière. Il peut éclairer, bien sûr. Il peut questionner les certitudes, bousculer les habitudes, ouvrir des fenêtres là où l’on ne voyait plus que des murs. C’est souvent nécessaire. Mais il peut aussi se tromper. Il peut être prisonnier de ses propres préjugés, confondre la liberté avec sa seule liberté et prendre son éloignement des convictions populaires pour une preuve de supériorité et par une passion démesurée de l'Occident. Un diplôme ne transforme pas un homme en conscience infaillible, pas plus que quelques livres lus ne donnent le droit de mépriser celui qui n’a pas eu les mêmes lectures.

Il y a ce peuple dont on parle si facilement, souvent sans prendre le temps de l’écouter. Le peuple n’est pas une foule vide attendant d’être réveillée par quelques esprits éclairés. Certains ont lu ‘La Manipulation des masses', de Stuart Ewen, comme on lit un manuel de pouvoir : non pour comprendre les mécanismes qui façonnent l’opinion, mais avec la secrète conviction qu’ils pourraient désormais en devenir les maîtres. À force de croire avoir percé les ressorts de l’influence, ils finissent par se persuader qu’ils savent mieux que les autres ce qu’il faut penser… et parfois même ce que les autres devraient penser.

En Algérie, cette réalité mérite d’être regardée avec encore plus de délicatesse. Nous sommes le produit d’une histoire particulière, parfois douloureuse, faite de colonisation, de lutte, de sacrifices, mais aussi de langues, de croyances, de traditions et de transformations profondes. Tout cela compose notre mémoire et, qu’on le veuille ou non, une part de ce que nous sommes. On peut souhaiter que la société évolue sans humilier ce qu’elle porte en elle. On peut défendre la liberté de conscience sans traiter les convictions de millions de personnes comme des survivances honteuses. On peut aimer une littérature audacieuse, libre, provocatrice même, sans considérer celui qui ne s'intéresse pas comme un ignorant incapable de comprendre l’art.

L’écrivain, comme le chroniqueur, a évidemment le droit d’interroger les traditions, les tabous et même les constantes de la société dans laquelle il vit. C’est aussi le rôle de l’écriture : poser des questions, déranger les certitudes, faire naître le doute là où tout semblait définitivement établi. Mais questionner n’est pas forcément ridiculiser. Provoquer n’est pas toujours synonyme de courage. La liberté de celui qui écrit ne peut pas devenir une interdiction faite à celui qui lit de répondre. Derrière chaque lecteur, il y a une histoire. Celui qui s’indigne devant un texte n’est pas nécessairement incapable de comprendre. Il peut simplement venir d’un autre chemin, avoir reçu d’autres valeurs, porter une autre sensibilité. Il peut avoir été blessé par certains mots quand l’auteur, lui, n’y voyait qu’une provocation littéraire. Faut-il pour autant le condamner au silence ? La liberté n’est-elle réelle que lorsqu’elle va dans un seul sens ?

L’écrivain lui-même vient de quelque part. Avant de devenir écrivain, il a été un enfant, un fils, un voisin, un élève, un citoyen. Il a grandi dans une langue, entendu des récits, partagé des fêtes et des rites, connu des visages, des voix, des odeurs, des silences. Il a été façonné par un environnement, même lorsqu’il a ensuite choisi de s’en éloigner. Il peut contester cet héritage, le combattre, le déconstruire ou le réinventer. C’est son droit. Mais ceux qui continuent à s’y reconnaître ont exactement le même droit : celui de lui répondre. C’est peut-être là que se trouve la véritable grandeur de l’intellectuel : non pas dans sa capacité à parler plus fort que les autres, mais dans celle de supporter la contradiction. Non pas dans le plaisir de se croire différent du peuple, mais dans l’humilité de reconnaître qu’il en est issu.

Une société ne grandit pas lorsqu’une minorité intellectuelle se convainc qu’elle possède la vérité et considère le reste comme une masse à éduquer. Elle grandit lorsque les idées peuvent se rencontrer sans que les hommes soient humiliés, lorsque les convictions peuvent être discutées sans que ceux qui les portent soient méprisés. Le peuple n’a pas besoin qu’on lui parle comme à un enfant. Il n’a pas besoin non plus qu’on lui explique qu’il est dans l’ombre chaque fois qu’il refuse d’apprécier une oeuvre littéraire ou une déclaration. Il a surtout besoin qu’on l’écoute, qu’on accepte sa complexité et qu’on reconnaisse son droit au doute, au désaccord et même à l’indignation.

L’intellectuel, s’il veut véritablement être utile, devrait peut-être commencer par cette simple vérité : on ne pense pas au-dessus d’un peuple. On pense avec lui, parfois contre lui, mais jamais sans lui.

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