La plume s’est tue, la légende reste

Par R. N.6 min de lecture
La plume s’est tue, la légende reste
Résumé IA

Le journaliste algérien Hamid Tahri, figure majeure de la presse francophone et légende urbaine algéroise, est décédé, plongeant ses proches dans une vive émotion.

Son ami Akli Ourad lui rend hommage en saluant une plume élégante, courageuse et engagée, qui faisait preuve d'une conscience rare tout au long de sa carrière.

Ourad évoque particulièrement l'article que Tahri avait consacré à son livre-témoignage sur la Palestine, devenu aujourd'hui pour lui un véritable sanctuaire de mémoire.

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Par Akli Ourad

Il est des disparitions qui vous laissent sans voix. Celle de Hamid Tahri, immense figure de la presse algérienne et ami qui m’était cher, est de celles-là. Hamid vient de nous quitter. Et depuis que j’ai appris sa disparition, je relis avec une émotion que j’ai du mal à contenir l’article qu’il avait consacré, dans El Watan, à mon livre-témoignage De Londres à Jérusalem, terreur promise. Je le relis aujourd’hui autrement, maintenant qu’il nous a faussé compagnie dans ce bas-monde. Je ne lis plus seulement ce qu’il écrivait sur mon livre. Je lis Hamid.

Car Hamid n’était pas seulement une grande plume. Il était aussi une véritable légende urbaine algéroise, de celle que l’on croisait, que l’on connaissait ou reconnaissait, que l’on saluait et dont on parlait avec affection. Hamid était l’ami de tout le monde. Il était très proche des journalistes, des sportifs, des artistes, des intellectuels, des anonymes, des vieux compagnons comme des nouvelles générations. Il appartenait à Alger autant qu’Alger lui appartenait. Une silhouette, une moustache à la Lounis Aït Menguellet, une voix douce et distinguée, une plume aiguisée, et un personnage de la ville, familier de tous et étranger à personne.
Je retrouve cette plume qui savait être élégante sans être arrogante, grave sans être aggravante, courageuse sans jamais avoir besoin de hausser le ton. Une plume devenue légende de notre presse écrite francophone, qui avait surtout cette qualité d’avoir une conscience.
Dès les premières lignes décryptant mon récit, Hamid ne prend aucun détour. Pour parler de la Palestine, il évoque «l’entêtement du malheur, de la haine et de la terreur», cette «routine de l’horreur», ce «grand cauchemar permanent» auquel le monde finit tragiquement par s’habituer. Il fallait du courage, il fallait un Hamid Tahri pour écrire ainsi.
Mais Hamid avait depuis longtemps choisi son camp. Il s’est bien installé dans celui de la vérité, de la dignité humaine et de la pureté d’esprit.
Ce qui me bouleverse davantage aujourd’hui, ce sont les mots qu’il avait choisis pour parler de mon propre témoignage. Il le qualifiait de «réel, incisif, sur le vif», capable, écrivait-il dans une formule magnifique, de «réveiller en sursaut les âmes assoupies». Quelle formule ! Tout Hamid est là.
Quelques mots lui suffisaient pour faire surgir une image, réveiller une conscience, donner à une phrase une profondeur qui dépassait largement l’exercice journalistique et la pensée même de l’auteur.
Et puis, il y a ce passage que je ne pourrai désormais plus lire sans entendre sa voix : «Le courage n’est pas de ne pas avoir peur, mais de dominer sa peur.» Hamid parlait surtout de son courage, quand beaucoup de ses confrères avaient boycotté mon ouvrage par crainte de ne plus prendre une coupe de champagne sous les pins de la résidence de l’ambassadeur de France ou celle de la désunion européenne. Il ajoutait presque malicieusement qu’il fallait savoir dire à la peur : «Attends, il y a plus urgent, passe après…» Cette autre phrase, Hamid croyait l’écrire à propos de moi. Aujourd’hui, je voudrais la lui rendre. Car elle lui ressemble tellement.
Toujours, dans son texte consacré à mon livre, une autre phrase m’avait profondément marqué. Il écrivait que mon constat était «comme un jet de lumière sur un abîme de monstruosités». Un jet de lumière sur un abîme… Il fallait être Hamid Tahri pour écrire cela dans un quotidien. Il fallait cette culture, cette sensibilité et cette maîtrise des mots qui faisaient de lui bien davantage qu’un journaliste. Hamid est un passeur d’histoires, de vies et de mémoire.
Hamid savait aussi que derrière les événements, les idéologies et les tragédies, il y avait toujours des êtres humains. Sociologue de formation, journaliste par passion et écrivain par tempérament, il avait ce don rare de regarder les hommes avant les grades et les parcours avant les titres. C’est sans doute pour cela que ses portraits, ses papiers, ses reportages étaient si savoureux.
Aujourd’hui, le destin donne à cet article une dimension que ni lui ni moi ne pouvions imaginer lorsqu’il l’écrivait. Hamid écrivait sur mon témoignage. Et voilà qu’à mon tour, je témoigne sur lui. Il avait posé ses mots sur mon livre ; aujourd’hui, je cherche maladroitement les miens pour lui dire merci.
Merci, Hamid. Merci pour cet article que je considérais déjà comme l’un des plus beaux textes jamais écrits sur mon cri de colère contre l’innommable, et qui devient aujourd’hui, pour moi, un sanctuaire de la mémoire, ta mémoire… Merci pour cette générosité envers le peuple palestinien sous génocide en livre-stream, qui transparaît à chaque ligne. Merci d’avoir mis ton immense talent au service des autres pendant plus d’un demi-siècle. Merci d’avoir cru que le journalisme pouvait encore être une affaire de culture, de courage, d’élégance et de conscience. Merci d’avoir existé pour nous, pour l’Algérie.
Et chaque fois que je rouvrirai cet article, je ne lirai plus seulement la critique de mon livre. J’y retrouverai un ami, un talent exceptionnel, un homme de conviction.
Aujourd’hui, tu as été mis sous ta terre. Adieu, mon cher Hamid.

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