Une plume, un regard, une mémoire

Le journaliste Hamid Tahri, figure de la presse algérienne et mentor de l'auteur Kamel Benelkadi, est décédé, laissant derrière lui un héritage de transmission et de passion du métier.
Tahri a lancé la carrière de Benelkadi à El Moudjahid en publiant ses premiers articles, puis ils ont collaboré à la fondation d'El Watan et au journal Olympic.
Connu pour ses portraits sensibles et son regard d'observateur dans les cafés d'Alger, Tahri incarnait une génération de journalistes attachés au terrain, à la phrase juste et à la transmission orale du métier.
L'auteur lui rend hommage comme celui qui a cru en ses débuts et façonné son parcours, saluant une plume disparue et une page personnelle qui se tourne.
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Il y a des journalistes que l’on croise dans une rédaction. Et puis il y a ceux qui, sans bruit, laissent une empreinte dans votre vie. Hamid Tahri était de ceux-là. La casquette vissée sur la tête, les lunettes derrière lesquelles le regard semblait à la fois sérieux et malicieux, la moustache blanche qu’il tripotait souvent d’un geste machinal accentuait ce visage marqué par les années et les combats, il y avait quelque chose de profondément attachant en lui.
Un homme de caractère, mais surtout un homme de passion. Un homme pour qui le journalisme n’était pas seulement une profession, mais une manière d’être au monde.
Il était aussi connu de beaucoup, bien au-delà du cercle des rédactions. A Kouba, Hamid était un visage familier. Beaucoup le connaissaient, l’appréciaient et aimaient sa compagnie. Il avait cette capacité à créer naturellement le lien, à engager une conversation, à s’arrêter quelques instants pour échanger. Dans les cafés, dans les rues ou au détour d’une rencontre, il était de ceux que l’on reconnaissait, que l’on saluait et dont on appréciait la présence.
Je l’ai connu au début de ma carrière, à El Moudjahid, où je venais tout juste de décrocher ma licence de journalisme à l’ITFC et de terminer ainsi mon cursus universitaire. J’étais alors un jeune qui rêvait de journalisme et cherchait simplement une porte d’entrée. Hamid Tahri m’en a ouvert une. Il avait publié mes premiers articles dans la page «Jeunesse». Ma vocation est née sous une belle et bonne étoile.
Ce geste, qui pouvait paraître anodin pour celui qui le faisait, ne l’était pas pour celui qui le recevait. Pour un jeune journaliste, voir son nom imprimé dans un journal est déjà un événement. Etre encouragé par quelqu’un qui connaît le métier en est un autre. «C’est le métier qui rentre.»
Il m’a mis «dans le bain» et j’ai commencé par des articles sportifs. J’ai rédigé mes premiers comptes rendus et avant-papiers des matchs de première et seconde divisions de football. Je passais du MCA à l’USMA, de la JSK à Médéa, de la coupe au championnat. J’ai même assisté avec lui à quelques matchs du RCK au stade Benhaddad, où Hamid avait ses habitudes.
Puis est venu El Watan. Et là, j’ai eu le privilège d’assister, aux côtés de Hamid, à la naissance de ce journal qui allait devenir une référence de la presse algérienne. Je me souviens de cette période, de cette effervescence, de cette conviction qui animait ceux qui construisaient cette nouvelle aventure journalistique à la Maison de la presse du 1er Mai dont on était les premiers «locataires». «L’aventure intellectuelle», disait le slogan d’El Watan. Ces mots résumaient alors une ambition : celle de faire du journalisme autrement, de donner une place aux idées, au débat, à la liberté de ton et au regard critique.
J’ai travaillé aux côtés de Hamid durant cette période fondatrice. Nous avons partagé les journées de rédaction, les bouclages, les discussions, les moments de tension et aussi ces instants de complicité que seuls ceux qui ont vécu une rédaction connaissent. Il corrigeait mes articles et leur ajoutait un «supplément d’âme ». Il m’a souvent proposé des titres évocateurs et inspirés.
Il y eut également Olympic, le journal sportif, où nos chemins professionnels se sont encore croisés. Là aussi, je garde le souvenir d’un journaliste habité par son métier, attentif aux hommes autant qu’aux faits, avec cette culture de la presse qui ne s’apprend pas uniquement dans les écoles : elle se transmet, souvent, d’une génération à l’autre. J’ai appris le travail sur le terrain avec les acteurs. Un ordre de mission et hop ! Place à l’action. Hamid appartenait à cette génération de journalistes qui avaient le goût du papier, de la phrase juste, du reportage, de la rencontre et de cette liberté particulière qu’offre une page blanche. Il avait son caractère, ses convictions, ses exigences. Il pouvait être direct, parfois abrupt, mais derrière cette rudesse apparente se cachait une véritable générosité professionnelle : celle de ceux qui savent qu’un métier ne vaut que s’il est transmis.
L’observateur et le portraitiste
Il avait aussi une passion particulière pour les portraits journalistiques, qu’il écrivait avec talent. Il savait regarder les hommes au-delà de leur fonction, saisir un détail, un geste, une parole, une attitude, pour faire apparaître derrière le personnage une personnalité. Ses portraits avaient cette qualité rare de raconter autant l’homme que le sujet.
Et peut-être que cette aptitude à observer venait aussi de sa manière de vivre la ville. Hamid aimait prendre le temps de regarder. De s’attabler à une terrasse de la place Audin, de s’installer dans un café du vieil Alger, de laisser passer le temps et les gens devant lui. Il observait les visages, les attitudes, les conversations, cette vie ordinaire qui constitue la matière première de tout journaliste. Il savait que parfois, il suffit de regarder longtemps pour qu’une histoire apparaisse.
Aujourd’hui, en regardant ses photos, je retrouve son visage, mais surtout une époque. Celle où quelques lignes publiées pouvaient donner confiance à un jeune. Où une rencontre dans un couloir de rédaction pouvait changer une trajectoire. Où les journalistes se formaient aussi au contact des anciens, dans le bruit des machines, l’odeur du papier et l’urgence des bouclages. Toute cette ambiance a malheureusement disparu avec les étincelles du numérique et des réseaux sociaux.
J’ai assisté à la naissance d’El Watan. Hamid en était l’un des visages, l’une des voix, l’une de ces présences qui ont contribué à donner corps à cette «aventure intellectuelle».
Et aujourd’hui, cette mémoire prend une dimension particulière. Hamid Tahri s’en va, mais il laisse derrière lui bien davantage que des articles et des souvenirs. Il laisse des traces dans les parcours de ceux qu’il a accompagnés, encouragés ou simplement croisés.
Pour ma part, je garderai surtout en mémoire celui qui, au commencement de mon chemin, a cru suffisamment en mes premiers mots pour leur donner une place dans un journal. Celui qui, sans forcément le savoir, a contribué à écrire les premières lignes de mon propre parcours journalistique. Certains vous apprennent le métier. D’autres vous donnent simplement la chance de commencer. Hamid, tu as été de ceux-là.
Et pour cela, au moment où les mots deviennent difficiles à trouver, il ne reste qu’à dire : merci. Repose en paix.
La presse algérienne perd une plume.
Moi, je perds une page importante de mon histoire.
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