Le son d’une capitale qui s’ouvre : Un «été en musique» aux Sablettes

La 9e édition du festival «L'Été en Musique» s'est tenue du 15 au 21 août sur la Promenade des Sablettes à Alger, attirant un public exceptionnellement nombreux lors de concerts quotidiens gratuits.
Organisée par le Ministère de la Culture et l'ONCI, cette édition a mêlé patrimoine musical algérien (hawzi, raï, kabyle) et sonorités internationales (jazz, afropop, reggae, flamenco).
Le succès populaire s'est accompagné de critiques de milieux conservateurs, opposés à la mixité du public et à la fusion des genres, tandis que les organisateurs défendent une culture ouverte et accessible.
Pour les observateurs, les Sablettes symbolisent une Algérie urbaine en mutation, où la mixité et l'appropriation de l'espace public par les citoyens redéfinissent le rapport à la culture.
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Par Kamel Benelkadi
Alger vient de clore en apothéose l’un des chapitres les plus animés de la saison estivale 2026. Du 15 au 21 août, la 9e édition du Festival culturel international «L’Été en Musique» a transformé la Promenade des Sablettes en un pôle d’attraction culturel, témoignant d’un dynamisme et d’un engouement public exceptionnels. Organisé sous le patronage du Ministère de la Culture et des Arts, en collaboration avec la wilaya d’Alger et par l’Office national de la culture et de l’information (ONCI), l’événement s’est imposé comme le point culminant de l’animation d’Alger cet été.
Cette édition restera gravée dans les mémoires par l’affluence spectaculaire qu’elle a suscitée. Un public extrêmement nombreux, composé essentiellement de familles et de jeunes, a pris d’assaut les soirées de concerts programmées quotidiennement à 21h. Quittant le théâtre du Casif de Sidi Fredj, le festival a pris ses quartiers sur le front de mer des Sablettes. Cet espace a bénéficié de travaux d’aménagement et d’extension afin d’offrir des espaces d’accueil plus vastes et aérés. Pour la toute première fois, le festival a adopté une formule 100 % gratuite et ouverte à tous, dans le but d’offrir un espace de partage culturel réellement accessible à l’ensemble des citoyens.
Chaque soirée proposait un savant mélange entre le patrimoine national (comme le hawzi avec Naïma Dziria, le raï roots accompagné de gasba et guallal, ou la musique kabyle) et des sonorités mondialisées (jazz, afropop sénégalais avec Papi Art & Teranga Groove, reggae suédois avec Papa Dee ou flamenco). Le succès populaire du festival s’est accompagné de vifs débats.
Trois grands axes de critiques ont ainsi émergé. Certains milieux conservateurs ont exprimé des réserves sur la mixité du public et des scènes. De plus, le raï sentimental et le karaoké mixte ont parfois été jugés incompatibles avec le caractère traditionnellement familial, tandis que les puristes percevaient la fusion flamenco-raï comme une dilution du patrimoine national. Les gardiens des styles traditionnels (andalou, chaâbi, hawzi) ont regretté que le patrimoine serve de simple faire-valoir à des genres internationaux comme le reggae ou l’afro-fusion, au lieu d’être préservé dans sa forme pure. Pour eux, le patrimoine doit être écouté dans des lieux clos (Opéra, Palais de la culture), pas dans un «espace festif» gratuit où on mange, on circule.
Face à ces remarques, le Ministère de la Culture et des Arts ainsi que les organisateurs maintiennent leur cap : le choix assumé de l’ouverture sur les musiques du monde et le soutien aux expérimentations des jeunes talents sont indispensables pour «satisfaire les goûts des mélomanes». Malgré ces divergences de points de vue, cette 9e édition de «L’Été en Musique» s›impose comme une réussite sur le plan de l›animation urbaine. Elle a su en outre stimuler l›activité touristique. L’engouement suscité n’est pas juste «on aime faire la fête». Les Sablettes sont devenues le thermomètre de l’Algérie urbaine post-2019. C’est un lieu qui cristallise plusieurs ruptures. On passe de la culture comme privilège à la culture comme droit d’usage de la baie. Dans les années 90, la mixité aux Sablettes était interdite de fait.
Les familles n’y allaient pas le soir. Aujourd’hui, c’est exactement l’inverse qui fait le succès : familles avec poussettes à 22h, jeunes couples, groupes de filles seules, vieux qui jouent aux dominos à côté d’un concert de raï. Le communiqué de l’ONCI parle de «moteur de dynamisation de la vie citadine» et de «rayonnement touristique». Pour les jeunes, c’est le seul endroit où on peut écouter du raï, du rap, du flamenco sans payer 3000 DA de ticket et sans aller en boîte. C’est une forme de décompression. Certains sociologues ont affirmé que les gens ne viennent pas forcément pour l’artiste. Ils viennent parce que le lieu leur permet enfin ce qui était impossible avant : rester dehors le soir, filles et garçons mélangés, familles et jeunes côte à côte, au bord de la mer.
Marketing territorial
L’engouement pour les fêtes, c’est que le festival officialise ce qui se passe déjà tous les jours : la mixité n’est plus une transgression, c’est la norme du lieu. Pour les conservateurs, c’est exactement pour ça que c’est insupportable. Pour les autres, c’est libérateur. Les jeunes ne viennent pas «consommer de la culture». Ils viennent occuper l›espace. Le concert est le prétexte pour être ensemble. C›est ce qu›on appelle une appropriation populaire : l›Etat offre une infrastructure, les habitants en inventent l›usage. La wilaya d’Alger ne voulez pas d’une culture dans des salles fermées, réservée à quelques-uns. Elle voulait une culture dans la rue, à quelques encablures de la mer, accessible à tous. Une culture qui ne divise pas, qui rassemble. Il y avait de l’excitation avant même d’y aller selon plusieurs témoignages postés sur Facebook. Selma, 28 ans, filmant en selfie a déclaré : «Je ne savais même pas qu’on pouvait rester le soir ici».
Dans cette vision, Mohamed Abdenour Rabehi, ministre-wali d’Alger, ne sépare pas sport et culture. Pour lui, un jeune qui fait du sport le matin aux Sablettes et qui écoute un concert le soir, c’est la même politique : «Occuper sainement l’espace public». Tony Cortes qui joue du flamenco avec Bilal Sghir devant la baie d’Alger illuminée, avec 15 000 jeunes qui chantent, ça fait le tour de TikTok, Instagram, et ça change l’image de la ville en une nuit. Une photo des Sablettes illuminées la nuit, avec la baie en arrière-plan, avec des spectateurs devant Bilal Sghir et Tony Cortes, c’est une carte postale qui vaut 10 campagnes de l’Office national du Tourisme (ONT). Elle place l’émotion au centre pour créer un lien fort avec le lieu. La culture est le prétexte. Le territoire est le produit. Une communication toute en subtilité qui consiste à passer de «Alger la blanche» à «Alger qui bouge»… Rabehi a compris que le premier touriste d’Alger, c’est l’Algérien de Constantine, d’Oran, de Ouargla. Et le festival, c’est l’aimant pour le faire venir.
Bilal Sghir l’a lui-même relevé sur con compte facebook : «Je suis ravi de l’événement d’hier (soirée de clôture), que je considère comme l’un des plus réussis de mon modeste parcours artistique. Ce qui a rendu ce concert exceptionnel, c’est la présence de familles venues de tout le pays pour écouter ma musique ; c’est précisément ce pour quoi j’ai travaillé tout au long de ma carrière : voir des milliers de spectateurs reprendre en chœur les paroles de mes chansons.»
Un père qui vient pour le hawzi reste pour le rap. Un jeune qui vient pour le rap écoute le hawzi. Sans festival, ils ne se rencontreraient jamais. Une ville qui ne fait pas se rencontrer ses générations se fracture. C’est pour ça que quand la manifestation réussit, comme aux Sablettes, les gens ne demandent pas «c›était bien ?», ils demandent «c’est quand le prochain ?». Parce qu’ils n’ont pas seulement assisté à un concert, ils ont retrouvé un endroit où ils ont leur place. Et une ville où chacun a sa place n’a plus besoin de se chercher une fête, elle devient elle-même la fête. Et au fond, aux Sablettes, ce n’est pas la musique qu’on vient écouter, c’est le bruit d’Alger qui se réconcilie avec elle-même.
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