Culture

Le souk des troubadours / Transgresseur de frontières…

Par Chahreddine Berriah5 min de lecture
Le souk des troubadours / Transgresseur de frontières…
Résumé IA

L'écrivain Chahreddine Berriah a séjourné à Maghnia, sur les berges de l'oued Jorgi, où plus d'un millier de Subsahariens en situation irrégulière cohabitent dans la précarité.

Les communautés se sont organisées en territoires distincts, les minorités rwandaises, burundaises et éthiopiennes servant de système d'alarme lors des descentes nocturnes des gendarmes.

Leur unique obsession reste le départ : franchir la frontière de nuit pour poursuivre leur route, un acte que l'auteur compare à une transgression silencieuse héritée de la ligne Morice.

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El Watan

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Par Chahredine Berriah

Voilà quinze jours que j’ai atterri presque avec fracas à Maghnia, sur les berges démesurées de la rivière Jorgi.

L’Oued est un no man’s land où cohabitent, dans la promiscuité et un magma de paradoxes, plus de mille subsahariens en situation irrégulière. Ceux qui sont là depuis plus d’une année se singularisent par leurs haillons, leurs visages décharnés et leur tempérament coléreux. Les nouveaux débarqués, bercés exagérément par leurs rêves inouïs, ont encore la force de sourire et le réflexe de cirer leurs chaussures. Ils se permettent même le luxe de fumer des cigarettes américaines et d’en offrir même à ceux qui ne leur en demandent pas. Entre l’indifférence acquise des uns et la générosité surfaite des autres, le désespoir et le bout du tunnel pauvrement éclairé s’épousent, s’embrassent et s’embrasent.

Etrangement. Sur les bords de l’Oued, les communautés subsahariennes ont délimité leurs territoires. Après les conciliabules entre les représentants des tribus et les concertations avec les groupes cultuels, les chefs – pour la plupart intronisés de force comme tels – ont dessiné, avec des moyens de fortune, des frontières quasiment inviolables. Ainsi naissent des embryons d’Etat, sans hymne ni étendard. Les minorités constituées essentiellement de Rwandais, de Burundais et d’Ethiopiens – sans véritables porte-parole – sont parquées sur une petite superficie escarpée en bordure d’une route départementale. Le choix de cet emplacement n’est pas fortuit, encore moins innocent : les apatrides, comme on les appelle curieusement, servent, en fait, de système d’alarme automatique aux habitants des autres ghettos privilégiés. Ces derniers, à chaque descente des gendarmes, généralement la nuit, sont alertés par les cris et le tintamarre des fuyards. J’ai fini par comprendre que cette astuce machiavélique permet aux chefs et à leurs peuplades de se disperser dans les méandres de la rivière. Les apatrides, eux, se font ramasser sans résistance. Comme des fruits blets.

Dans cet univers hostile, Eva affiche volontairement un tempérament rébarbatif. Une nature exaspérante qui assombrit son visage d’où se dégage, pourtant, une certaine élégance. Elle est de petite taille, mince et ses yeux légèrement bridés. Une accorte Ethiopienne, tout de même, qui frise la trentaine. Elle a cette manie de relever son pantalon jean jusqu’aux genoux, laissant apparaître une cicatrice de près de dix centimètres au bas du mollet droit.

S’appelle-elle vraiment Eva ? Comment est-ce possible ? Je suis intrigué par ce prénom porté par une femme noire, mais est-ce vraiment important un prénom ? Ici, tout le monde porte des pseudos. Tout est faux, éphémère, comme leur existence. La seule vérité, c’est leur religion : PARTIR. Traverser une frontière de nuit et continuer leur chemin à la rencontre de leur destin.

Dans cette partie du continent, déverrouiller une frontière, c’est comme dépuceler une fiancée à l’hymen réparé après chaque pénétration. On y jouit certes, mais après, on a le sentiment d’avoir couché avec une prostituée. Les sentinelles, comme les maquereaux, encaissent après chaque coup. Parfois avant. Tout le monde y passe, le petit, le grand, le borgne, le religieux, le païen… Violer une frontière, c’est autant orgasmique que voler l’honneur d’une femme. Pour les pervers.

A maintes reprises, j’ai franchi ce qu’était la ligne Morice, ce système de barrières fortifié et électrifié mis en place par l’armée française à partir de 1957 le long des frontières algériennes durant la guerre d’Algérie. Je ne redoute pas les traversées, Moi. Ne suis-je pas passé au travers des montagnes et des époques ? Pendant la décennie noire, j’ai enjambé les cadavres, comme un athlète sauterait une haie pour atterrir dans une flaque d’eau. Moi, j’amerrissais dans des mares de sang. Qu’est-ce franchir une tranchée, pour Moi ? Je suis bien passé outre la loi. Transgresser une frontière, dans le silence, c’est comme violer un secret. Je passe à table, aujourd’hui, en hommage à Eva, à mes amis subsahariens dont je n’ai aucune nouvelle. Je ne crains rien. La prescription est de mon côté…

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