Exposition de peinture de l’artiste Siradj Bouhafs a la galerie Mohamed Racim : Le réalisme polyphonique de la matière

L'artiste Siradj Bouhafs expose à la galerie Mohamed Racim d'Alger jusqu'au 31 août des toiles acryliques sur jute inspirées des rituels, fêtes et architecture du Sud algérien.
Sa technique réaliste s'affranchit de la couleur réelle pour en faire un code spirituel autonome, utilisant des pigments naturels dans une palette chaude et des arrière-plans sombres.
Le noir structure les compositions comme contour géométrique, symbole de la nuit sacrée et pont visuel, tandis que les couleurs vives traduisent la vibration des chants et la lumière divine.
L'exposition révèle une peinture où le dessin cerne la forme, la matière exprime la terre et la couleur libérée rend la voix de l'âme saharienne.
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Siradj Bouhafs présente des toiles qui reposent sur un équilibre entre le réalisme et une totale liberté plastique et chromatique pour en faire une peinture spirituelle du Sud algérien. Les paysages restituent fidèlement la verticalité monolithique de l’Assekrem. Les rituels séculaires respectent les postures, l’alignement des corps et les instruments traditionnels, comme l’imzadtindi et le goumbri. La couleur que Bouhafs s’affranchit radicalement de la réalité pour traduire une atmosphère sensorielle et mystique.
Par Amnay Idir
Depuis le 20 août, la galerie Mohamed Racim à Alger-Centre accueille une exposition de peinture de l’artiste Siradj Bouhafs. Etendue jusqu’au 31 du mois en cours, cette manifestation picturale présente des compositions dans la plupart inspirées des fêtes religieuses et profanes du sud algérien et l’ambiance et architecture des mausolées. La technique utilisée est l’acrylique sur la toile de jute. Comme couleurs, il utilise des pigments organiques naturels. Le style est réaliste et les compositions n’ont pas de titre.
Dans cette espèce de rétrospective sur une partie du patrimoine du Sahara, il met en lumière des rituels marqués par des processions, des assemblées en ronde ou des atmosphères où sont intégrés des instruments de musique locaux tels l’imzad, le tindi, le goumbri, les castagnettes.
L’ambiance de fête se reflète en ce tableau où deux femmes jouent du tindi au milieu d’autres femmes qui les accompagnent avec de chants tout en tapant des mains. Au cœur de la toile se déploie le duo principal. Deux femmes assises face à face. Entre elles est installé le tindi. Leurs bras sont représentés en mouvement, s’abaissant et se levant alternativement pour frapper la peau tendue. Tout autour de ce duo central, une assemblée de femmes forme un arc de cercle protecteur. Leurs corps se chevauchent légèrement, et sont enveloppées dans de grands voiles traditionnels dont les plis des tissus sont accentués, donnant du volume à chaque silhouette. La composition est dominée par une harmonie de couleurs chaudes rappelant le sable du Sahara au coucher du soleil, la chaleur du feu et l’atmosphère nocturne et de convivialité. L’arrière-plan est sombre ce qui fait ressortir le groupe de femmes.
Le désigne à la fois un tambour traditionnel fabriqué à partir d’un mortier en bois recouvert d’une peau de chèvre tendue, et un genre musical poétique originaire du Sahara, interprété principalement par les femmes touarègues dans les régions de l’Ahaggar (Tamanrasset) et du Tassili n’Ajjer à Djanet accompagné de poésies chantées appelées tisiwal. Il est utilisé lors des fêtes familiales, des campements, et parfois pour des rituels magico-thérapeutiques.
L’artiste s’intéresse aussi à l’architecture locale. D’où ce tableau sur une partie intérieure du mausolée de Aami Saïd à Ghardaïa. La palette chromatique adhère à la dimension sacrée et à l›identité du lieu. Dans cet esprit, des nuances de blancs et de brun simulent le plâtre du M›zab et les variations de la lumière. Le clair-obscur architectural repose sur le contraste entre les ouvertures lumineuses et la pénombre des voûtes. La transition agit comme un passage physique, visuel et spirituel propre à l’architecture du mausolée. La sobriété des murs nus et le vide de l’espace constituent un passage vers la plénitude spirituelle et le silence intérieur.
Couleur autonome
Dans un autre tableau, le plasticien évoque une vue de l’Assekrem à Tamanrasset combinant les pics rocheux verticaux semblables à des menhirs et le passage d›une caravane de chameaux au bas de la toile, illustrant la symbiose parfaite entre les Touareg et leur environnement son environnement (le Hoggar). Les monolithes sont dressés vers le ciel, ressortent en relief rugueux, presque palpables leur verticalité accentue l’effet de gigantisme et de sacralité, rappelant des temples naturels. La caravane de chameaux fait revivre l’immensité du désert. Les silhouettes humaines et camelines paraissent minuscules face aux mégalithes renforçant le caractère pittoresque du paysage. Les pics rocheux représentent l’immobilité et le temps suspendu, la caravane traduit le mouvement, le voyage, et le dynamisme. La ligne horizontale et sinueuse de la caravane donne de l’équilibre aux lignes verticales des sommets de l’Assekrem.
Une autre toile aborde les tombes targuies. Elles ont la forme du cercle. Ce motif rappelle d’autres rituels qu’il peint, comme le cercle des chanteurs de l’Ahellil à Timimoun ou la ronde de la Sebeïba à Djanet. Ainsi, la mort, la musique et la fête partagent la même forme géométrique sacrée.
Dans ses compositions, l’artiste reste fidèle dans la forme à la réalité, entre-temps, la couleur s’en affranchit : elle est autonome et dotée une fonction rituelle et constitue un code spirituel pour évoquer l’âme, les ancêtres et le divin ; les arrière-plans sont souvent immergés dans des teintes sombres et terreuses. Au centre, il fait éclater ses jaunes, ses blancs ou ses rouges. Dans ses œuvres liées aux rituels musicaux du Sud algérien, la couleur subit une métamorphose pour se transformer en vibration même de la voix et du tambour dans l’espace ; la juxtaposition répétitive de bandes de couleurs ocre, rouge et noire imite visuellement la polyphonie et la structure des chants.
Le noir sert à tracer les contours géométriques rigoureux de ses figures et de ses réminiscences ancestrales. Il s’épaissit ou s’amincit de manière organique et structure les formes des instruments traditionnels comme l’imzad ou le goumbri.
Le noir figure l’immensité de la nuit désertique qui enveloppe les couleurs chaudes sans les étouffer. Dans les compositions denses ou les représentations de silhouettes en transe, le noir est intégré comme une zone de repos visuel ; il sert de pont graphique entre les différentes couleurs. Sa coexistence avec des couleurs vives s’incarne à travers la représentation des fêtes du sud algérien. Qu’il s’agisse de célébrations religieuses ou profanes, il sert de frontière entre le sacré et le temporel, le visible et l’invisible. Il traduit l’écrin de la nuit, le silence et le sacré cohabitant avec les couleurs vives comme le jaune, le bleu profond lesquelles évoquent la lumière divine, le feu, le ciel nocturne. Une telle expression chromatique offre une atmosphère de clair-obscur propice à la méditation.
Dans les fêtes profanes et l’ambiance festive, le noir rend le mouvement, l’ombre physique et le rythme des percussions. Associé aux nuances du rouge, aux ocres et aux orangés, il offre Une vibration chromatique qui restitue la dynamique de la transe ou de la procession. Ainsi, il donne aux autres couleurs leurs tempo et profondeur et raison d’être, faisant vibrer la toile au rythme de l’ambiance festive du Sahara.
La peinture de Siradj Bouhafs est d’un réalisme où d’un clair-obscur, la lumière jaillit. Le dessin cerne la forme, sa matière exprime la terre, et la couleur libérée rend la voix de l’âme.
A. I.
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