Amar Belkhodja, l’«Arpenteur de l’Histoire» : «On ne peut pas filmer la mémoire sans respecter la vérité des textes»

Le journaliste et historien Amar Belkhodja affirme que l’écriture de l’histoire locale exige un travail de terrain rigoureux, la vérification des sources et le respect de la méthode scientifique, loin des raccourcis commodes.
Il salue l’intérêt renouvelé pour la figure de Hamdani Adda mais prévient que toute adaptation artistique doit s’appuyer sur les recherches pionnières et consulter les spécialistes pour ne pas trahir la vérité historique.
Il regrette l’abandon d’un projet de film sur Hamdani Adda auquel il avait collaboré, jugeant que cette perte prive la mémoire collective d’un socle authentique et solidement documenté.
Il exhorte la jeunesse et les acteurs culturels à conjuguer passion, rigueur et honnêteté pour raconter l’histoire de leur région avec la dignité qu’elle mérite.
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On le croise souvent au détour d’une ruelle de la cité, le pas mesuré, le regard toujours en quête d’un détail que le temps aurait tenté d’effacer. Journaliste de métier, chercheur infatigable et mémoire vivante de notre région, notre ami et ancien collègue Amar Belkhodja n’est pas un historien de salon. C’est un traqueur de vérités qui a usé ses souliers sur le terrain pour exhumer des pans entiers de notre roman national. Sa fille a trouvé les mots justes en lui consacrant un récent ouvrage au titre si évocateur : L’Arpenteur de l’histoire.
Des pionniers du Mouvement national jusqu’au sacrifice suprême du poète Ali Maâchi dont il demeure le biographe attitré, il a consacré sa vie à donner des visages et des voix aux héros de l’ombre. Aujourd’hui, alors que la figure emblématique de Hamdani Adda, à laquelle il a dédié une enquête magistrale il y a plusieurs années, suscite un regain d’intérêt à travers de nouveaux projets artistiques et académiques, Amar Belkhodja pose ses carnets le temps d’un entretien autour d’un thé à l’ombre des platanes. Avec la franchise du professionnel et l’exigence du chercheur, il nous rappelle qu’on ne badine pas avec le patrimoine mémoriel.
Par Fawzi Amellal
Dans l’ouvrage que votre fille vous a consacré, vous êtes qualifié d’«arpenteur de l’histoire». En tant qu’ancien journaliste, cette quête, obstinée du fait brut et de l’archive de terrain, est-elle une déformation professionnelle ou la seule méthode valable pour écrire l’histoire locale ?
L’histoire ne s’invente pas derrière un bureau, et elle ne s’accommode pas des vérités toutes faites ou des raccourcis accommodants. Mon parcours de journaliste m’a appris une chose essentielle : le devoir de vérification. Arpenter le terrain, confronter les témoignages aux documents d’époque, c’est la seule façon d’éviter la déformation ou la réécriture complaisante. L’histoire locale a trop longtemps souffert d’approximations. Pour lui rendre sa dignité, il faut aller au charbon, fouiller les archives et respecter la rigueur scientifique.
Vous avez été le pionnier de la recherche sur «L’affaire Hamdani Adda», un travail de référence publié il y a déjà de nombreuses années. Quel regard portez-vous sur le fait que de jeunes créateurs et des institutions se penchent aujourd’hui à leur tour sur ce monument de notre histoire ?
Que la nouvelle génération et les institutions s’intéressent à Hamdani Adda est en soi une excellente chose. Cette figure appartient au patrimoine collectif. Mais attention : s’emparer d’un tel géant impose des devoirs. On ne traite pas une figure historique de cette envergure comme un simple sujet de fiction. Il y a un travail préalable d’imprégnation, d’étude et de respect des travaux pionniers qui ont été menés. Transmettre, ce n’est pas improviser ; c’est s’inscrire dans une continuité scientifique et mémorielle.
Précisément, lorsqu’il s’agit de porter une telle mémoire à l’écran ou au théâtre, où s’arrête la liberté artistique et où commence la responsabilité historique ? Peut-on faire l’économie de la consultation des chercheurs et des auteurs qui ont défriché ces sujets ?
Absolument pas. La création artistique a toute sa liberté pour dramatiser ou mettre en scène, mais elle ne peut pas violer la vérité des textes et des faits historiques. On ne peut pas filmer la mémoire en faisant fi des chercheurs et des auteurs qui ont consacré des décennies de leur vie à exhumer ces vérités. Consulter les spécialistes, s’appuyer sur les écrits établis et respecter les droits et la paternité des travaux historiques ne sont pas des options : c’est une règle d’éthique élémentaire. Sans cette synergie entre l’artiste et le chercheur, on risque de livrer des œuvres déconnectées de la réalité historique.
On sait qu’un projet de film sur Hamdani Adda avait déjà été initié par le passé, auquel vous avez étroitement collaboré, avant que le destin ne l’interrompe et ne le laisse dans l’ombre. N’est-ce pas frustrant de voir ces travaux originaux dormir dans des tiroirs ?
C’est une grande blessure, non pas pour mon ego, mais pour la mémoire elle-même. Ce projet, porté à l’époque par une démarche rigoureuse et une connaissance intime du terrain, contenait une part d’authenticité irremplaçable. Voir de tels efforts archivés ou bloqués par les aléas du temps, alors qu’ils constituaient un socle solide, est un gâchis. Cela rappelle à quel point le chantier de la mémoire est délicat et exige que l’on honore toujours la mémoire de ceux qui ont ouvert la voie.
De Hamdani Adda à Ali Maâchi, vous avez passé votre vie à lutter contre l’amnésie. Quel message souhaiteriez-vous adresser à la jeunesse et aux acteurs culturels qui veulent, demain, continuer à raconter notre ville et ses hommes ?
Je leur dirais que la mémoire est un dépôt sacré. Travaillez, cherchez, lisez, entourez-vous des aînés et des spécialistes. La passion ne suffit pas si elle n’est pas portée par la rigueur et le respect de la vérité historique. Notre région regorge de trésors d’histoire qui n’attendent que d’être racontés, mais racontés avec honnêteté, précision et dignité. C’est à ce prix seulement que l’on fait œuvre utile pour les générations futures.
BIO EXPRESS
Docteur Amar Belkhodja est journaliste et essayiste. Il est l’auteur de nombreux ouvrages de référence sur le Mouvement national, la guerre de Libération et l’histoire culturelle, dont ses travaux majeurs consacrés à Ali Maâchi et à L’affaire Hamdani Adda. Ses écrits sont cités en référence chez de nombreux auteurs nationaux et étrangers.

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