Empire de la drogue : Comment le Maroc inonde l’Afrique du Nord et l’Europe

Le Maroc s'est imposé comme premier producteur et exportateur mondial de résine de cannabis, transformant la culture rifaine artisanale en un complexe agro-industriel de 45 à 55 000 hectares générant 700 à 1 000 tonnes annuelles grâce à des variétés hybrides à haut rendement.
L'Algérie, première victime frontalière, intercepte chaque année des dizaines de tonnes et démantèle des réseaux croisés échangeant cannabis contre prégabaline et cocaïne, alimentant une crise sanitaire chez les jeunes et mobilisant l'armée, les douanes et la police.
L'Espagne absorbe plus de 70 % des saisies européennes via le détroit de Gibraltar, où cartels maritimes utilisent vedettes rapides, conteneurs depuis Tanger Med, drones cargos et paramoteurs nocturnes pour inonder la France, les Pays-Bas, le Royaume-Uni et l'Italie.
Au Sahel, la résine marocaine sert de monnaie d'échange universelle, acheminée par convois armés qui paient des droits de passage aux groupes contrôlant les pistes du nord du Mali, du Niger et de la Mauritanie.
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Du sommet des crêtes escarpées du Rif jusqu’aux terminaux logistiques hyper-sécurisés d’Algésiras (Espagne), de la frontière terrestre algéro-marocaine aux pistes poussiéreuses et incontrôlées de la bande sahélo-saharienne, une constante géopolitique et criminelle s’impose depuis plusieurs décennies… le Royaume du Maroc demeure le premier producteur et exportateur mondial de résine de cannabis.
Mais ce qui tenait jadis d’une culture artisanale de subsistance, confinée à des vallées enclavées, s’est métamorphosé au fil des 15 dernières années en un complexe agro-industriel et financier de premier ordre. Alimentée par des réseaux transnationaux ultra-structurés, l’économie parallèle issue du cannabis rifain inonde littéralement les pays limitrophes et les marchés européens. Entre déstabilisation sécuritaire, crise de santé publique majeure au Maghreb, corruption institutionnelle et montée en puissance d’un narco-capitalisme sophistiqué, l’onde de choc économique et sociétale franchit désormais l’ensemble des frontières régionales.
Pour appréhender la portée de cette inondation marchande, il convient d’analyser la mutation technologique et agronomique opérée au cœur du Rif. «La substitution progressive des variétés traditionnelles à faible teneur en tétrahydrocannabinol, le fameux Kifi historique, par des graines hybrides venues d’Europe, comme la Critical+ ou l’Amnesia, a radicalement changé la donne.
Ces nouvelles plantes ont multiplié les rendements à l’hectare tout en faisant s’envoler les taux de concentration en principe actif, grimpant parfois de 5 à plus de 30%», expliquent les experts. Selon les rapports réguliers de l’Office des Nations unies contre la drogue et le crime (ONUDC), «la superficie des cultures est estimée entre 45 000 et 55 000 hectares selon les cycles climatiques et les annonces d’éradication. Cette surface génère un volume annuel estimé entre 700 et 1000 tonnes métriques de résine purifiée. La valeur brute globale de cette production injecte plusieurs milliards de dollars dans les circuits informels, structurant une véritable économie de rente. Bien que la loi marocaine 13-21 ait cherché à encadrer un marché légal à usage thérapeutique et industriel, l’immense écart de rentabilité financière maintient l’hégémonie absolue de la contrebande vers les marchés d’Afrique du Nord, du Moyen-Orient et du continent européen».
La première victime : l’Algérie
L’Algérie constitue le premier voisin terrestre directement confronté à ce déversement ininterrompu. Les services de sécurité ont annoncé récemment la saisie de 10,4 millions de capsules de prégabaline, ainsi que de 33,4 kg de cocaïne, dans le cadre du démantèlement d’un vaste réseau criminel. L’enquête a mis en évidence des ramifications internationales et l’implication de ressortissants marocains, certains éléments du réseau étant soupçonnés de piloter des activités depuis le Maroc.
L’opération a conduit à l’arrestation de plusieurs dizaines de personnes et à l’identification d’autres membres demeurés en fuite, parmi lesquels des ressortissants algériens, marocains et néerlandais. Cette affaire apporte un éclairage concret sur la transformation des filières. Le cannabis n’est plus nécessairement le seul produit exploité par les mêmes réseaux. Prégabaline, cocaïne et autres substances peuvent désormais circuler dans des chaînes criminelles marocaines, avec des ramifications réparties sur plusieurs autres pays. Malgré l’étanchéité renforcée des zones frontalières, la tranchée antitrafic, les réseaux de caméras thermiques et le déploiement de dispositifs militaires d’envergure, la marchandise franchit la ligne de démarcation pour alimenter la consommation locale et irriguer les routes de transit vers l’Est. Chaque année, les services de sécurité algériens, dont l’Armée nationale populaire, les Douanes et la Sûreté nationale, interceptent des dizaines de tonnes de cannabis marocain, notamment dans les wilayas de l’Ouest, comme Tlemcen, Naâma ou Béchar.
Cette confrontation frontalière a pris au fil du temps la forme d’un trafic croisé redoutable. Le cannabis entrant sur le territoire algérien y est fréquemment échangé contre des devises fortissimes ou contre des substances psychotropes de synthèse, notamment la prégabaline, réinjectées en sens inverse. Le taux de dépendance chez les jeunes urbains s’accroît, contraignant les autorités publiques à multiplier la lutte sécuritaire contre les réseaux narcotrafiquants et la prise en charge sanitaire avec l’ouverture de plusieurs centres d’addictologie et de structures de prise en charge psychiatrique d’urgence.
Par ailleurs, sur le flanc maritime nord, la mer d’Alboran et le détroit de Gibraltar agissent comme de véritables autoroutes logistiques vers l’Europe. L’Espagne demeure la porte d’entrée majeure du continent, essuyant des saisies record qui représentent régulièrement plus de 70% de la totalité des interceptions de résine de cannabis réalisées au sein de l’Union européenne. Pour contourner les dispositifs de surveillance électronique, comme le système SIVE espagnol, les cartels maritimes ont modernisé leurs vecteurs d’infiltration. Les vedettes semi-rigides de grande taille dotées de trois ou quatre moteurs hors-bord de 300 chevaux, les fameux Go-Fast, capables de traverser le détroit en moins de 30 minutes chargées de plusieurs tonnes de drogue, côtoient désormais l’infiltration camouflée au sein des conteneurs de fret commercial transitant par le port géant de Tanger Med vers Algésiras, Valence ou Rotterdam. A cela s’ajoute l’usage émergent de drones cargos de taille industrielle et de paramoteurs nocturnes flying volant à très basse altitude sous la couverture des radars. L’afflux incessant de cette marchandise rifaine vient alimenter les réseaux de revente grossistes et détaillants jusqu’en France, aux Pays-Bas, au Royaume-Uni et en Italie.
Au Sud de la cartographie, la déferlante traverse les espaces désertiques pour s’implanter profondément dans la zone sahélo-saharienne. Dans ces régions immenses marquées par une faible présence institutionnelle, la résine de cannabis marocaine s’impose comme une monnaie d’échange universelle au même titre que l’or ou les devises. Les convois motorisés de véhicules tout-terrain, lourdement armés pour faire face aux attaques de bandits ou aux patrouilles de contrôle, s’acquittent de droits de passage auprès des divers groupes armés, milices locales ou factions rebelles contrôlant les pistes stratégiques du nord du Mali, du Niger ou de la Mauritanie.
M.-F. Gaidi
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