Le souk des troubadours / La reconquête de l’Andalousie…

Chahreddine Berriah raconte une traversée nocturne périlleuse en Méditerranée à bord d'une embarcation de fortune surchargée transportant quatorze migrants sans papiers, dont une femme et sa jeune fille, vers l'Espagne.
Les passagers, terrifiés, prient et hallucinent face aux vagues déchaînées tandis que le narrateur observe la détresse collective et la disparition progressive de ses compagnons de traversée.
Le texte s'achève sur le narrateur gelé, peut-être mourant, évoquant l'Andalousie terre de ses aïeux restée inaccessible et le sort tragique de ceux qui ont tenté la traversée avant lui.
Publié par
El Watan
Publié le
Article Original
Contenu complet de la source
Par Chahredine Berriah
Il est minuit quarante. Le ciel est noir comme la douleur. Sur une côte de l’Ouest, je regarde derrière moi, pour une dernière fois, cette crête abrupte, ces acacias ou hauts cyprès, ces lumières lointaines, ce moi puis, fixe l’horizon fait de brume et de larmes, ou de clarté et de joie Le go fast s’ébranle, puis se lance tel un bolide en direction du pays de Cervantès ou dans les profondeurs sombres de la Méditerranée.
Nous sommes quatorze passagers, sans passeport ni visa. Pour seuls bagages, des rêves démesurés, des projets hors norme, des chimères, peut-être. Ou de vrais rêves. Ils ont l’âge de mes enfants, ces jeunes embarqués qui s’arment de tous les prétextes pour justifier leur décision de quitter une mère qui n’a pas su ou pu les retenir. Dans ma barque chancelante, il y a aussi une femme, la quarantaine avec ce qui semble être sa fille de douze ou treize ans. Il fait nuit pour lire sur son visage, la petite. Est-elle heureuse ? Sait-elle ce qu’est la joie ? Elle doit avoir peur. Terriblement peur, comme moi qui tente, impuissant, de repousser la mort omniprésente. On tangue au gré des lames déchaînées. On s’agrippe à un bidon de carburant encore rempli, au plat-bord, à une épaule, au pan d’un pantalon… à une prière.
Autour de moi, j’entends des murmures, des pleurs, des silences. On est entre ciel et mer. Entre les mains du Seigneur. On se rappelle Dieu, bien entendu. On le prie, on le supplie : «Sauvez-nous, Miséricordieux ! »
Les vagues rugissent de plus en plus. L’on se met à regretter, à s’en vouloir… «J’ai pêché et Dieu est en train de me punir», se confesse une âme au bord de la vie. Il ya ceux qui se confient à moi, d’autres au ciel, il y a même qui parlent au vent, aux vagues de plus en plus en colère. Un examen de conscience. Je tente de regarder la petite fille. Il fait trop noir pour l’apercevoir, trop loin pour l’entendre. Notre bateau se vide au gré des caprices de notre mare nostrum. «Je rejoindrai ma mère… à la nage, s’il le faut !», s’élève une voix enrouée.
Mais, combien peut-elle avoir de mères ? Ne l’a-t-elle pas laissée derrière lui sur la terre femme ? N’y est-elle pas en plein dedans ? Notre Mer. Veut-elle aller en chercher ou en créer une ailleurs ?
On est trop fatigués, trop coupables, trop innocents pour répondre. Au loin se dessine une montagne, qui disparaît aussitôt derrières des vagues trop hautes, trop jalouses. Des bâtiments, des rues s’élèvent des profondeurs. Des passants nous sourient, nous appellent-même. Je ne les connais pas, j’avoue, mais je les salue à mon tour.
J’ai faim, j’ai soif, j’ai peur, je pleure. Je chante.
«Le silence est maître à bord/ Pour ne pas faire de remous/ Pourvu que dorme l’eau qui dort/ L’embarcation tient le coup/ L’embarcation tient le coup/ Mais nous sommes peuplés à mort/ Sur cette épave de caoutchouc/Ici, l’eau douce vaut de l’or/ Et l’or ne vaut rien du tout»
Mes amis ne sont plus là… Ils sont partis, pas où ils voulaient, mais ils sont quand même partis.
L’Andalousie, pays de mes aïeux, est encore loin, doit être tout près ou ailleurs.
Je sens mes pieds refroidir, m’approcher de quelque chose, de rien… je meurs peut-être… Je pars, peut-être…
Posez votre question à la rédaction
Votre question…
Prénom ou pseudo *
Adresse e-mail * Votre e-mail ne sera pas publié.
Votre question * 0/1000
Envoyer Annuler