Après le poison, la haine prend feu
Plus d'une centaine de foyers d'incendie se sont déclarés simultanément dans les forêts algériennes, malgré l'annonce préalable de vents violents par les services météorologiques.
L'éditorialiste s'interroge sur une possible origine criminelle et appelle à des enquêtes pour établir les faits et les responsabilités.
Il établit un parallèle avec sa chronique précédente sur l'invasion de psychotropes, estimant que poison et feu sont deux formes de violence contre la société.
Les opérations de dédommagement des victimes des incendies précédents étaient à peine engagées lorsque ces nouveaux feux ont éclaté.
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Le Quotidien d'Oran
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L’Algérie n’avait pas encore eu le temps de panser ses blessures. Les familles victimes des derniers incendies commençaient à peine à reprendre leur souffle.
Les opérations de dédommagement étaient engagées. Elles étaient même accélérées. Il fallait aider ces familles à reconstruire ce que les flammes leur avaient arraché. Derrière chaque indemnisation, il y a pourtant une douleur. Une maison détruite. Une récolte perdue. Un troupeau disparu. Une terre meurtrie. Parfois, c’est toute une vie qui bascule en quelques heures.
Nous pensions pouvoir tourner cette page douloureuse. Nous voici déjà face à un nouveau drame. Le feu revient. Il revient d’une manière qui ne peut laisser indifférent. Plus d’une centaine de foyers d’incendie sont signalés dans nos forêts. Leur apparition presque simultanée interpelle. Elle interpelle d’autant plus que les services météorologiques avaient annoncé depuis plusieurs jours cette journée de vents violents. Personne ne nie le rôle du climat. La chaleur assèche la végétation. Le vent attise les flammes. Il les pousse parfois avec une violence terrifiante. Mais lorsque les foyers se multiplient presque au même moment, le doute devient naturellement plus lourd.
Il faudra attendre les enquêtes. Il faudra établir les faits. Il faudra déterminer les causes et les responsabilités. C’est une exigence de vérité. Nous ne pouvons accuser sans preuves. Mais nous ne pouvons pas non plus nous réfugier dans une innocence confortable face à des circonstances aussi troublantes. Si l’origine criminelle de ces incendies est confirmée, alors nous serons devant une réalité terrible. Le facteur humain ne serait plus une hypothèse. Il deviendrait le cœur du drame. C’est là que notre précédente chronique du 26 août ’https://lequotidien-oran.dz/evenement/des-millions-de-comprimes-une-seule-cible-la-societe ’ prend aujourd’hui une résonance particulière. Nous y évoquions l’inondation de notre pays par les psychotropes. Nous parlions de cette autre forme de violence qui pénètre nos quartiers, nos familles et notre jeunesse. Une violence silencieuse. Une violence qui ne fait pas toujours de bruit. Mais qui détruit lentement. Elle s’attaque aux corps. Elle atteint les esprits. Elle brise des familles. Elle vole des destins.
Nous pensions alors à un pays que l’on pouvait atteindre sans tirer un seul coup de feu. Nous ne pensions pas qu’en quelques jours, une autre image aussi brutale viendrait s’imposer à nous. Après le poison, la haine prend feu. Le titre de cette présente chronique est venu de lui-même. Car le poison et le feu n’ont évidemment pas la même nature. Mais lorsqu’ils deviennent des instruments de destruction, ils produisent la même douleur. Dans un cas, on attaque silencieusement la société. Dans l’autre, on la frappe sous les flammes. Dans les deux cas, ce sont des vies qui sont menacées. C’est peut-être cette continuité qui doit nous inquiéter.
Une société peut être frappée de plusieurs manières. Elle peut être fragilisée dans ses rues. Dans ses familles. Dans sa jeunesse. Elle peut aussi être frappée dans sa terre. Aujourd’hui, c’est précisément cette terre qui nous fait mal. Regarder une forêt algérienne brûler n’est jamais une image ordinaire. Une forêt n’est pas seulement un ensemble d’arbres. Elle est une partie de notre mémoire. Elle est une partie du visage de notre pays. Elle abrite des animaux. Elle protège les sols. Elle retient l’eau. Elle accompagne la vie de ceux qui habitent à proximité. Elle garde aussi les souvenirs de ceux qui y ont grandi.
Puis vient le feu. En quelques heures, tout peut disparaître. Des décennies sont nécessaires pour qu’un arbre grandisse. Il faut encore plus de temps pour qu’une forêt retrouve son équilibre. Le feu, lui, ne demande que quelques heures. Il avance. Il dévore. Il transforme le vert en noir. Il transforme la vie en cendres. Dans cette destruction, il ne distingue personne. Il ne demande pas qui gouverne. Il ne demande pas qui critique. Il ne distingue pas le riche du pauvre. Il ne fait aucune différence entre l’enfant et le vieillard. Il ne sépare même pas la faune de la flore. Tout devient combustible. C’est peut-être ce qui rend la haine incendiaire si terrifiante. Elle finit par ne plus rien distinguer. Elle frappe même ceux qu’elle prétend défendre.
Faire du mal à l’Algérie par le feu, si l’acte criminel est établi, c’est vouloir la toucher dans sa chair. C’est vouloir atteindre ses montagnes. Ses villages. Ses campagnes. Ses terres. C’est vouloir défigurer son visage. Derrière ce visage, c’est notre mémoire que l’on atteint. Il y a aussi la peur. Cette peur qui revient chez ceux qui ont déjà connu les incendies. La peur de voir la fumée monter derrière la montagne. La peur de recevoir un appel. La peur d’apprendre qu’un proche est en danger. Qu’un village est menacé. Qu’un troupeau est piégé. Qu’une famille doit fuir. Ceux qui ont vécu ces moments savent ce que signifie l’impuissance. Ils savent ce que l’on ressent lorsque l’on voit les flammes avancer sans pouvoir les arrêter. Ils savent ce que signifie regarder disparaître en quelques heures ce que l’on a construit pendant des années.
Puis vient le silence. Le terrible silence après le feu. Les arbres sont noirs. La terre est calcinée. Le paysage n’est plus le même. L’odeur de fumée reste longtemps. Sur les vêtements. Dans les maisons. Mais surtout dans la mémoire. Le plus douloureux est que certaines familles n’avaient même pas fini de se relever des précédents incendies. Elles commençaient à recevoir leurs aides. Elles tentaient de reconstruire. Elles remplaçaient ce qui pouvait l’être. Elles essayaient de croire que la vie allait reprendre. Voilà qu’une nouvelle épreuve survient. Comme si les cendres n’étaient pas encore froides. Comme si la douleur n’avait pas encore eu le temps de devenir un souvenir. Si une volonté criminelle est confirmée, il faudra alors comprendre toute la portée de cet acte. Mettre volontairement le feu dans de telles conditions, c’est savoir que le feu peut tuer. C’est savoir qu’il peut atteindre une maison. Un village. Un enfant. Un vieillard. C’est savoir que des animaux vont mourir. Que des agriculteurs peuvent perdre leur travail. Que des familles peuvent perdre le fruit d’une vie entière. Ce n’est donc pas seulement une forêt que l’on détruit. C’est une part de la vie d’un pays.
L’histoire connaît la politique de la terre brûlée. Elle connaît cette logique terrible qui consiste à détruire ce que l’on ne peut conquérir. Mais aucune colère politique ne peut justifier une telle barbarie. Aucun désaccord. Aucune haine. On peut contester un gouvernement. On peut combattre une politique. On peut dénoncer une injustice. On peut même être profondément en colère contre son pays. Mais lorsque cette colère conduit à brûler une forêt, elle ne frappe plus un pouvoir. Elle frappe un peuple. La forêt ne vote pas. L’arbre n’a pas de parti. L’enfant qui respire la fumée n’a rien demandé. L’animal qui fuit les flammes ne connaît rien aux querelles des hommes.
Il cherche simplement à vivre. C’est pourquoi une violence volontaire contre la nature devient toujours une violence contre l’homme. Ceux qui trouvent excessif de parler de ciblage de notre pays, il faut pourtant rappeler l’histoire. Elle nous impose la prudence. Mais elle nous impose aussi la vigilance. Nous devons nous méfier des rumeurs. Nous devons nous méfier des accusations sans preuves. Mais nous devons également nous méfier du déni. Nous ne devons pas considérer comme impossible ce qui doit être sérieusement étudié.
La vérité doit être recherchée. Elle doit être établie par les faits. Si des mains criminelles sont derrière ces incendies, elles doivent être découvertes. Si des réseaux existent, ils doivent être démantelés. Si des commanditaires sont identifiés, ils doivent répondre de leurs actes devant la justice. Si les enquêtes démontrent une autre réalité, cette réalité doit être dite également. C’est ainsi que l’on protège un pays. Par la vérité. Par la vigilance. Par la justice. L’Algérie n’a pas besoin de nouvelles divisions. Elle a déjà trop payé. Elle n’a pas besoin que ses enfants s’accusent entre eux. Elle a besoin de lucidité. Elle a besoin de sang-froid. Elle a besoin que chacun mesure ce que représente cette terre. L’Algérie n’est pas seulement un territoire. Elle est une mémoire. Elle est une enfance. Elle est la terre où reposent nos morts. Elle est le village que nous avons quitté. La montagne que nous reconnaissons au loin. La route que nous avons parcourue mille fois. Elle est l’odeur de la terre après la pluie. Elle est l’arbre sous lequel nous nous sommes reposés. Elle est ce paysage que nous croyions éternel.
Voilà pourquoi le feu nous fait si mal. Il ne détruit pas seulement des arbres. Il détruit des souvenirs. Il efface des paysages. Il touche à notre sentiment d’appartenance. Lorsque la forêt brûle, c’est une partie du visage de l’Algérie qui disparaît. Lorsque des familles fuient devant les flammes, c’est toute la société qui ressent cette brûlure. Nous pouvons avoir nos désaccords. Nous pouvons avoir nos colères. Nous pouvons nous reprocher beaucoup de choses. Mais devant une terre qui brûle, il devrait rester quelque chose qui nous rassemble. Cette terre. Elle appartient à ceux qui vivent aujourd’hui. Mais elle appartient aussi à ceux qui viendront demain. Celui qui détruit une forêt ne vole donc pas seulement quelque chose au présent. Il vole quelque chose à l’avenir. Il prive nos enfants d’un paysage. Il détruit un refuge. Il fait disparaître une vie animale. Il efface une partie de la beauté de ce pays. Pour reconstruire ce qui a été détruit, il faudra des années. Peut-être des décennies. L’Algérie a déjà connu ceux qui ont voulu la faire plier. Par le colonialisme, par le terrorisme, par la division, par la peur. Elle a enterré ses morts. Elle a pleuré. Elle a séché ses larmes.
Puis elle a continué d’avancer. Aujourd’hui encore, elle devra affronter cette nouvelle épreuve. Avec la fermeté de l’Etat. Avec la vigilance des citoyens. Avec la force de la justice. Mais aussi avec la dignité d’un peuple qui sait ce que signifie survivre aux épreuves. Après le poison, la haine prend feu. Si certains veulent atteindre l’Algérie par la jeunesse que l’on empoisonne ou par les forêts que l’on brûle, ils doivent savoir qu’ils s’attaquent à bien plus qu’à un gouvernement ou à une institution. Ils s’attaquent à une société, une mémoire, une terre, un peuple.
Cette terre a connu les flammes avant nous. Elle a connu le sang. Elle a connu les larmes. Elle porte encore les cicatrices de son histoire. Elle demeure debout. Et même lorsque les flammes auront disparu, même lorsque la fumée se sera dissipée, même lorsque les cendres auront refroidi, quelque chose restera. La mémoire, la douleur mais aussi cette volonté profonde de vivre et de continuer. Car sous les cendres, la terre algérienne reste vivante. Tant qu’elle restera vivante, l’Algérie continuera sa marche.