Tiaret : «Le banc du rond-point», rendez-vous de l’ombre !

Chaque matin, des habitants des villages environnants convergent vers Tiaret en bus et taxis collectifs pour s'approvisionner, travailler ou se soigner, avant de se retrouver sur le banc improvisé du rond-point central.
Ce banc devient un journal oral où circulent nouvelles, confidences et rumeurs, transformant l'attente en un rituel social où anciens et jeunes partagent paroles et silences sous l'ombre maigre des arbres.
Au retour, chacun repart les mains chargées de provisions mais aussi d'histoires échangées, faisant de ce meuble ordinaire le témoin vivant d'une chronique quotidienne du peuple du Sersou.
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El Watan
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Chaque matin, bus et taxis collectifs déversent leur lot d’humanité sur la ville. Ils arrivent de Tagdempt, de la célèbre contrée des Affafnas, des Zdamas et parfois même de Mechraa Sfa. Un long cortège discret de silhouettes lassées mais dignes. La ville les accueille sans vraiment les voir.
Parmi eux, beaucoup d’hommes, des habitués venus chercher les provisions du jour, dont l’incontournable sachet de lait subventionné. Dans les flots humains qui se déversent, il y a aussi des femmes. Certaines travaillent en ville : dans une administration, une boutique ou dans un foyer. D’autres viennent pour «faire du trabendo», quelques-uns pour s’approvisionner, se soigner, ou visiter un proche hospitalisé. Chacun a sa raison, tous partagent l’attente.
Le voyage Tagdempt–Tiaret est à lui seul une parenthèse, un rituel répété qui ne perd jamais son intensité. C’est un trajet de mémoire. A la sortie du village, les champs s’ouvrent sur des collines blondes que le vent effleure comme une mer immobile. Le relief s’adoucit à mesure que l’on avance. L’oued Mina serpente non loin, discret et fidèle. Pour l’œil attentif, les traces du passé affleurent encore : les ruines effacées de la piscine Boyet, la silhouette fantomatique du vieux chemin de fer. Autant de repères disparus qui continuent d’habiter le paysage. Pour les Tiarétis, ce décor familier est une vieille chanson de fond. Pour les autres, une routine vivante.
A l’arrivée en ville, tout converge vers le rond-point. Au centre, sous l’ombre maigre des arbres, trône le fameux banc. Un banc improvisé, fait de planches mal fixées, parfois remplacé par une simple bordure de trottoir. C’est là que le flux humain se dépose, comme une vague qui s’écrase doucement avant de repartir. Ce banc n’est pas un objet, c’est un personnage : témoin muet et bavard à la fois. Chaque jour, il recueille les sacs posés à la hâte, les mains calleuses qui s’y appuient, les soupirs fatigués. Il sent la poussière des routes, la sueur mêlée à l’odeur du pain chaud, le parfum des herbes qu’on rapporte du marché. Il garde en mémoire les confidences échangées à voix basse, les éclats de rire qui percent parfois la routine, les disputes vite oubliées. Les nouvelles y circulent comme dans une salle de rédaction improvisée : un décès, une naissance, une «ouaada» fixée pour vendredi, un accident survenu sur les routes du Sersou. Tout se dit, tout se commente, et tout finit par se transmettre.
Le banc devient un journal oral, une mémoire vivante. Les hommes s’y tassent en silence, parfois le regard perdu. Les femmes, plus rares, s’y posent le temps d’un appel, d’un récit rapide avant de filer. Les jeunes s’y arrêtent brièvement, téléphone en main, avant de rejoindre «le café du rond-point». Et les anciens, eux, s’y installent plus longtemps, comme pour rappeler que ce banc est aussi leur royaume : un territoire où l’on ne vient pas seulement reposer ses jambes, mais surtout exister à travers la parole et l’écoute.
Puis vient l’heure du retour. Le lait obtenu, les courses bouclées ou non, chacun reprend sa place dans le bus. Dans les bras, parfois quelques baguettes de pain, parfois rien. Mais jamais on ne revient les mains vides. Toujours on rapporte un peu plus que ce que l’on avait au départ : un regard croisé, une rumeur colportée, une parole échappée, ou un instant suspendu sur les hauteurs de Mina.
Ainsi va la vie autour du banc du rond-point, ce meuble ordinaire devenu lieu extraordinaire, où s’écrit chaque jour, sans qu’on y prenne garde, une petite chronique du peuple de Tagdempt et du Sersou.
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