Saïd Khatibi : L’écriture contre l’oubli

L'écrivain algérien Saïd Khatibi a remporté en avril 2026 le Prix international de la fiction arabe pour son roman «Je lutte contre le courant du fleuve», distingué parmi 137 ouvrages venus de 17 pays arabes.
Né en 1984 à Bou Saâda, il a grandi pendant la décennie noire algérienne des années 1990, une expérience qu'il transforme en matière littéraire pour lutter contre l'amnésie collective.
Vivant aujourd'hui en exil en Slovénie, il revendique une écriture rigoureuse, nourrie du journalisme et de la tradition policière arabe, des Mille et Une Nuits à Naguib Mahfouz.
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En 2026, Saïd Khatibi a remporté le Prix international de la fiction arabe, le prestigieux «Booker arabe», pour son roman Je lutte contre le courant du fleuve. Parmi 137 romans issus de 17 pays arabes, l’écrivain algérien s’impose avec une œuvre qui interroge la mémoire, l’histoire et les blessures de son pays.
Par Sid Ahmed Hammouche
Le silence a une géographie. Saïd Khatibi en vient : une région reculée d’Algérie, Bou Saâda, loin des centres où l’on écoute, où les histoires se murmurent plutôt qu’elles ne se racontent. De ce silence originel, l’écrivain algérien, né en 1984, a fait une matière littéraire, puis une consécration. Le 9 avril 2026, à l’occasion de la 19ᵉ édition du Prix international de la fiction arabe, le «Booker arabe», son roman («Je lutte contre le courant du fleuve», ou Swimming Against the Tide) a été distingué parmi 137 romans venus de 17 pays arabes. Une victoire à distance, l’annonce ayant dû se passer du faste habituel du Salon du livre d’Abou Dhabi, annulé cette année-là en raison des convulsions régionales consécutives à la guerre américano-israélienne contre l’Iran. Symptôme, peut-être, d’un monde arabe où la littérature continue d’avancer quand tout le reste vacille.Ce paradoxe n’est pas nouveau chez Khatibi. Il en a fait, depuis deux décennies, le cœur battant de son œuvre.
Une enfance confisquée
Né en 1984 à Bou Saâda, l’écrivain a grandi au plus fort de la décennie noire, qui opposa l’Etat aux groupes armés islamistes durant les années 1990. Il n’en parle jamais comme d’un simple décor romanesque. «Dix années de ma vie ont été perdues, confie-t-il. Je veux retrouver mon enfance, brûlée par le feu de l’extrémisme.» La formule dit tout de son projet littéraire : écrire non pas sur la violence, mais contre l’amnésie qu’elle a laissée derrière elle. Car pour Khatibi, ce qui a été consigné sur cette période «ne représente que 10% de ce qui s’est réellement passé». Chaque victime, insiste-t-il, mérite de raconter son histoire et lui-même, issu d’une famille de victimes, sait combien ce récit reste, en Algérie, à la fois nécessaire et périlleux.
De cette matière brûlante, il a tiré une œuvre construite avec la patience d’un chercheur et l’instinct d’un conteur. Après une licence de littérature française à l’université d’Alger, il rejoint la Sorbonne pour un master en études culturelles. Depuis 2006, il exerce le journalisme, un métier qui a aiguisé chez lui le sens du détail et de l’enquête, sans jamais céder au réflexe documentaire. Il vit aujourd’hui en Slovénie, en exil volontaire, dans la continuité d’une tradition qu’il revendique : «La littérature algérienne est, par définition, une littérature de l’exil. La plupart des grands écrivains algériens ont vécu à l’étranger.»
Le roman comme science
Ce qui frappe, chez Khatibi, c’est la façon dont il pense son art. «Le roman n’est pas seulement un texte ou une écriture littéraire, c’est une science à part entière», affirme-t-il, avec une conviction presque disciplinaire. A ses yeux, le roman doit aujourd’hui suppléer l’effondrement des sciences humaines en Algérie, sociologie, psychologie, histoire, philosophie, devenir l’instrument par lequel un pays peut encore se comprendre et envisager son avenir. Une ambition qui pourrait sembler démesurée si elle n’était portée par une écriture d’une rigueur toute particulière, où l’intrigue ne cède jamais le pas à la seule dénonciation.
C’est cette tension, entre rigueur de construction et profondeur psychologique, que le jury du prix, présidé par le critique tunisien Mohamed Al-Qadi, a saluée dans Je lutte contre le courant du fleuve. Le roman s’ouvre sur une trame quasi policière : AqilaToumi, médecin, est convoquée au commissariat, suspectée dans une affaire liée à son mari, médecin légiste. Peu à peu se dévoile l’implication de ce dernier dans un trafic d’organes humains ; Aqila doit choisir entre affronter la vérité ou porter le poids d’actes qu’elle n’a pas commis. Le titre, à lui seul, condense la poétique de Khatibi : le fleuve comme fatalité de l’Histoire, la lutte comme tentative de sens au milieu des décombres de la décennie noire. Le récit tresse deux voix, celle de la fille et celle du père, pour dire une chose simple et implacable : «Le temps avance, mais les crises, elles, n’ont pas changé.»
Le polar, une tradition arabe retrouvée
Le recours à la structure policière n’a rien d’un emprunt occidental, insiste l’auteur, qui y voit au contraire une filiation strictement arabe voire universelle. Il remonte aux Mille et Une Nuits, Chahriar, le tueur en série qui exécute une femme chaque jour, y est déjà tout entier contenu, puis à Naguib Mahfouz et son Voleur et les Chiens, à Youssef Idris, à Tawfiq Al-Hakim, jusqu’à Tayeb Salih et AbdelrahmanMunif. «Ce que j’ai fait dans mon roman n’est rien d’autre qu’un prolongement de cette longue tradition arabe de la littérature policière», résume-t-il, réinscrivant son geste dans une généalogie que la critique a trop souvent négligée.
Cette manière de déplacer les cadres, de refuser les récits attendus, traverse toute sa bibliographie. Quarante ans à attendre Isabelle (2016) lui vaut le prix Katara du roman arabe en 2017. Le Bois de Sarajevo (2018), qui figure sur la liste courte du Prix international de la fiction arabe dès 2020, transpose son écriture minimaliste dans les Balkans : le roman suit Salim, journaliste algérien couvrant la guerre en ex-Yougoslavie, qui découvre en Slovénie qu’on lui a menti sur l’identité de son père. À travers Ivana, réfugiée bosnienne hantée par un père violent, Khatibi interroge le mythe de la pureté identitaire, algérienne autant que balkanique. «Pour éviter ces guerres, il nous faut d’abord détruire le mythe de la pureté. Nous sommes tous le fruit d’un mélange», dira-t-il à propos de ce livre, revendiquant sa propre double appartenance, arabe et amazighe. La Fin du désert (2022) lui offre ensuite le Sheikh Zayed Book Award, dans la catégorie jeune auteur, en 2023 ; le roman paraît en français chez Gallimard en mars 2025, dans une traduction de Lotfi Nia.
Ecrire depuis les marges
Il y a chez Khatibi une fidélité constante à ceux qu’il appelle «ceux qui vivent dans les marges». «Je connais des détails qui échappent à ceux qui vivent sur la façade du pays», dit-il de son enfance loin du centre. Cette position d’observateur excentré, il ne l’a jamais quittée : ni en tant que journaliste, régulièrement visé par des intimidations et des menaces pour ses articles, ni en tant que romancier, qui refuse tout autant la complaisance que la tentation d’un féminisme ou d’un discours de façade. Il salue d’ailleurs, dans le paysage littéraire algérien, des voix comme celle de la poétesse Souad Labbiz, dont il souligne le courage à rompre, après quarante ans de silence, sur la question du viol et de ses conséquences psychologiques, un sujet, note-t-il, presque absent de la littérature algérienne malgré une longue histoire de féminisme dans le pays.
Cette fidélité aux marges s’accompagne d’une méfiance déclarée envers toute forme de doctrine. «Le romancier doit être libre. Il doit écouter ses personnages dans leurs contradictions», affirme-t-il, récusant l’idée qu’une œuvre littéraire tirerait sa valeur de la seule gravité de ses thèmes. Une liberté qu’il revendique aussi face au lecteur : «Lorsque je commence à écrire, je ne pense pas au lecteur, mais au texte.» Position qui n’a rien d’une pose. Khatibi multiplie les rencontres avec les clubs de lecture, en Algérie comme à l’étranger, convaincu qu’«un roman qui ne provoque ni débat ni désaccord entre les lecteurs n’est pas, dans son essence, un roman sincère».
Une reconnaissance qui dépasse les frontières
Le Prix international de la fiction arabe couronne ainsi une trajectoire construite avec constance, loin des effets de mode : un lauréat qui, à quarante-deux ans, aura mis quinze ans à imposer une voix reconnaissable entre toutes.Celle d’un romancier-journaliste, hanté par la mémoire, mais jamais prisonnier d’elle. Interrogé sur la place de la littérature arabe dans le paysage mondial, Khatibi se dit résolument optimiste, pointant plutôt la responsabilité des institutions, peu enclines à soutenir la traduction, que celle des écrivains eux-mêmes. «Ce qui s’écrit dans la littérature arabe mérite d’être lu au-delà des frontières», affirme-t-il. Un vœu que sa propre œuvre, traduite en anglais, en serbe et désormais portée par ce nouveau prix, s’emploie patiemment à réaliser.Reste cette phrase, qui pourrait résumer tout son projet d’écrivain : «J›écris contre l›oubli.» Chez Khatibi, l’Histoire n’est jamais sacrée, elle se discute, se rouvre, se réécrit depuis les silences qu’elle a laissés. C’est peut-être là, entre le fleuve et le courant qui s’y oppose, que se loge toute sa littérature. S. A. H.
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