Ruee vers l’ouest : Oran a la cote

Oran, surnommée « la Radieuse », est un palimpseste urbain où les civilisations espagnole, ottomane et française se superposent sans s'effacer, modelées par une géographie d'amphithéâtre naturel sur la baie.
Le fort Santa Cruz (XVIe siècle), la chapelle du même nom (1850), le quartier Sidi El Houari avec ses 63 sites archéologiques, la cathédrale transformée en bibliothèque et les arènes préservées illustrent cette sédimentation culturelle pragmatique.
Après l'indépendance, l'Algérie a intégré l'héritage colonial sans le détruire, comme place du 1er Novembre où cohabitent le monument à l'émir Abdelkader et la sculpture française « La Gloire ».
L'âme d'Oran résonne aujourd'hui dans le raï, son ADN sonore, et se goûte dans des traditions culinaires comme le flan salé aux pois chiches, né d'un siège militaire.
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El Watan
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Il est possible de se tenir au centre d’authentiques arènes espagnoles et puis de marcher quelques rues plus loin pour admirer une immense cathédrale coloniale. Une cathédrale qui sert aujourd’hui de bibliothèque publique. Et le tout en levant les yeux pour apercevoir une forteresse du XVIe siècle perché sur la montagne. Tout ça en dégustant une part de flan salé au pois chiche. Un flan dont la recette a été inventé par des soldats affamés lors d’un siège.
Aujourd’hui, notre immersion nous emmène à Oran où on plonge au cœur de cette deuxième plus grande ville du pays, une métropole qu’on surnomme, «la Radieuse». Une ville qui défie complètement notre conception habituelle de l’histoire urbaine, Souvent, on imagine le développement d›une ville de manière chronologique, un peu comme des blocs bien ordonnés. Mais là, nous sommes face à un tout autre portrait.
Oran, c’est un véritable palimpseste urbain. Aucune époque ne s’efface totalement pour laisser place à la suivante. Les civilisations se sont juste superposées. Il faut vraiment comprendre cette alchimie. De voir comment la géographie, des siècles d’invasion et une sacrée résilience locale se sont imbriqués. Pour créer une identité unique, au carrefour de la Méditerranée et de l’Afrique. Pour comprendre pourquoi une ville a pu attirer autant d’empires, il faut d’abord regarder vers où elle est tournée. Et Oran regarde la mer. C’est sa boussole naturelle. Bien que le tourisme balnéaire, ici, ce n’est pas un truc artificiel rajouté récemment. C’est dans son ADN. On parle d’un littoral de 120 km qui englobe 35 plages sur 9 communes. Rien que la commune d’Ain el Turk en compte 12 à elle seule.
Des plages comme le Cap Falcon, les Andaloues ou Corales, ce sont des institutions là-bas. Mais au-delà des plages, ce qui frappe le visiteur, c’est vraiment l’interaction quotidienne avec la mer. Il y a cet aménagement très célèbre, le front de mer, le boulevard de l’ALN. Une promenade de 2 kilomètres qui va du Palais du Bey jusqu’au Rond point Zabana. Ce front de mer, n’est pas juste un trottoir géant, c’est le balcon d’Oran.
L’analogie du balcon est hyper pertinente parce qu’un balcon implique une position d’observation. Oran ne s’est pas développé sur du sable plat avec du béton coulé dans les années 70. Elle est là parce que le site forme un amphithéâtre naturel sur la baie. Depuis ce balcon, on voit tout d’un coup d’œil. On domine la Méditerranée, on a un accès direct au port, qui est le vrai moteur économique, et on embrasse toute la région du regard. Si on est sur ce balcon et qu’on tourne le dos à la mer pour regarder vers le haut, on tombe sur le mont Murdjadjo. C’est un contraste assez surprenant en fait. En bas, le mouvement perpétuel du port et en haut, l’histoire figée sur la montagne. Le mont Murdjadjo, c’est un peu l’encyclopédie de la ville. La mer apporte les bateaux, mais la montagne permet de les voir arriver.
La géographie offre la mer, mais la montagne offre le contrôle. Et c’est pour ça qu’on y trouve le fort de Santa Cruz. Cette citadelle a été construite pendant la période espagnole entre 1577 et 1604. C’était une époque assez tendue. L’Empire espagnol et l’Empire ottoman se battaient pour chaque kilomètre de côte. Un fort à cette altitude, c’était le radar de l’époque. Mais le plus fascinant, c’est que sur ce même sommet, on a une architecture militaire pure et dure, et juste à côté, il y a la chapelle de Santa Cruz qui est arrivée bien plus tard, en 1850 pour des raisons qui n’ont rien à voir avec la guerre.
De Santa Cruz à Sidi El Houari
C’est lié à une terrible épidémie de choléra en 1849, une maladie fulgurante qui faisait des centaines de morts par jour. Et dans un élan de désespoir absolu, la population est montée sur la montagne. Ils ont construit cette chapelle abritant la Vierge Marie. Physiquement au-dessus de la maladie en fait. C’était une réponse spirituelle à une crise sanitaire. Il a une citation du célèbre Philosophe et écrivain français Jean Grenier qui résume tellement bien ce lieu. Il dit : «Rien n›est plus beau, rien n›est plus significatif pour celui qui aime du même amour l›Afrique et la Méditerranée que de contempler leur union du Haut de Santa Cruz.» C›est très poétique. En redescendant vers la mer, on traverse le quartier de Sidi El Houari. Et là, on est en plein dans le fameux Palimpsests. C’est un musée à ciel ouvert et ce n’est pas une exagération touristique. Il y a 63 sites archéologiques dans ce quartier. Et ça couvre tout, de la préhistoire aux phéniciens, puis les périodes islamiques, espagnoles, ottomanes, françaises. C’est un condensé d’histoire. On a la majestueuse porte d’Espagne de 1589 qui croise presque le mausolée du Saint-Patron Sidi El Houari.
Comment une ville fait-elle concrètement pour absorber autant d’occupations différentes sans que le nouvel arrivant ne rase tout pour marquer son territoire ? C’est un vrai millefeuille architectural. Ce qui est fascinant ici, c’est le pragmatisme des empires. On appelle ça la sédimentation culturelle. Raser une ville de pierre, surtout sur un terrain aussi pentu, ça coûte une fortune. Stratégiquement, c’est absurde de détruire des murailles déjà solides. Donc il recycle. Ils bâtissent sur l’existent. Ils réutilisent les fondations, ils changent la forme d’un toit ou la destination d’un lieu de culte. C’est pour ça que Sidi El Houari se lit comme une coupe géologique.
C’est là ou ça devient vraiment intéressant. Parce que cette logique de sédimentation, on la retrouve même dans la période de contemporaine après l’indépendance. La gestion de l’héritage colonial par le nouvel État algérien est remarquable. Si on regarde la place du 1er novembre, l’ancien cœur de la ville, ce qu’on appelait la place d’armes, on y voit un aménagement très révélateur. On a un obélisque avec le portrait de l’émir Abdel Kader, la grande figure de la résistance contre les Français. Mais sur la même place, il y a aussi une œuvre du sculpteur français Jules Dalou inaugurée en 1898, la sculpture La Gloire qui honorait les soldats français de la bataille de Sid Ibrahim de 1845. Bataille qui les opposait justement aux troupes d’Abdelkader. Avoir ces deux mémoires qui cohabitent sur la même place, entourées par l’hôtel de ville, les fameux lions sculptés et l’opéra, c’est fort. Cela soulève une question importante sur la neutralité des espaces publics. Oran montre qu’on peut intégrer les traces d’un passé conflictuel dans le tissu urbain sans les effacer tout en avançant.
On reste scotché par l’histoire de la cathédrale du Sacré-Cœur d’Albert Ballu, construite entre 1904 et 1913. Un bâtiment de style romano-byzantin absolument massif. C’est le symbole colonial par excellence. Et au lieu de la détruire ou de la laisser à l’abandon après l’indépendance, ils en ont fait une bibliothèque communale.
C’est un pragmatisme poétique. Transformer un sanctuaire spirituel imposé de l’extérieur en un sanctuaire intellectuel accessible à tous. C’est magnifique. Les volumes impressionnants, l’acoustique, tout ça sert maintenant à l’éducation locale. Et on retrouve cette volonté de tout assumer avec les arènes d’Oran de 10 000 places, unique en Algérie. C’est vrai qu’on n’associe pas spontanément l’Algérie aux corridas et aux matadors comme El Cordobés ou Ordóñez Pepe.
Rai, ADN de la ville.
Mais Oran les a préservés, comme elle intègre aussi la nature dans son patrimoine avec la promenade Ibn Badis. L’ancienne promenade de l’étang avec ses essences rares, ses ficus, ses aloès. La ville crée même des itinéraires touristiques pour mettre tout ça en valeur. Mais toute cette architecture, les pierres, la nature, au fond c’est juste le décor. Ce qui donne vie à ce palimpseste, c’est l’âme de la ville. Et aujourd’hui l’âme d’Oran, elle s’écoute et elle se goûte.
Le raï est l’ADN sonore de la ville. Il n’est pas apparu par magie dans les années 80 avec des synthés. Ses racines plongent dans les années 30 avec les chioukh et des chikhate qui étaient des chanteurs et poètes locaux utilisant la flûte gasba ou les percussions traditionnelles. Leur texte abordait des thèmes très crus, la vie difficile et les tabous. C’était une expression très brute, une sorte de rébellion de l’époque. Et c’est cette base que la jeunesse oranaise a récupérée plus tard en y ajoutant des boîtes à rythme et des guitares électriques. Le point de bascule, c’est la fameuse boutique et maison-disque «Disco Maghreb». Une vraie légende ! Le laboratoire du rail moderne. C›est là que des artistes comme Khaled, Mami, Hasni ou l’incroyable Cheikha Rimitti, ont créé un son qui a conquis le monde. Ils ont pris un héritage complexe pour en faire un phénomène mondial.
La blousa oranaise est la tenue traditionnelle qu’on voit partout au marché de M’dina Djedida et qui résiste à la modernité. Il y a un domaine où la superposition des cultures saute aux yeux, enfin, aux papilles, c’est la gastronomie. Lire le menu d’un resto à Oran, c’est littéralement lire la carte des invasions. Prenons la Carantica par exemple, le fameux flanc salé. C’est fait à base de farine de pois chiche. On le vend dans la rue avec un peu de cumin. Et son origine est fascinante. Le nom vient de l’espagnol calentica, qui veut dire chaud. La légende veut qu’elle ait été inventée au fort de Santa Cruz, pendant un siège. Les soldats espagnols n’avaient plus rien à part de l’eau, de l’huile et de la farine de pois chiche. Donc, il s’gisait d’un plat de survie militaire du 16ème siècle est devenu la street food numéro 1 de la ville oranaise.
C’est le parfait exemple de l’héritage ibérique. Mais attention, la base de la cuisine reste profondément maghrébine. Il y a la hrira, cette soupe super parfumée, du couscous, du tagine pruno ou du berkoukes. Et sur cette base viennent s’ajouter la paella espagnole, le caldero à base de spaghetti. Sans oublier la sardine à l’escabèche ou la «seffa» (couscous au sucre), la mouna et le créponné, ce sorbet au citron purement oranais. La plus grande force d’Oran, c’est sa capacité de synthèse. Elle digère tout. L’ottoman, l’espagnol, le français, pour en faire une culture exclusivement oranaise. La culture, c’est son plus gros produit d’exportation. Elle crée son présent au lieu de subir son passé.
Oran prouve qu’une géographie ouverte sur la Méditerranée attire forcément une histoire agitée. Mais des ruelles de Sidi El Houari jusqu’à la bibliothèque dans l’ancienne cathédrale, la ville a su métamorphoser chaque couche de son histoire pour rayonner, littéralement. D’où son surnom de radieuse. On peut se demander si dans notre monde moderne, la véritable richesse culturelle ne viendrait pas justement du contact et de la collision des mondes, bien plus que de l’isolement.
Hôtellerie : la guerre des étoiles
Berceau du raï, haut lieu de la créativité et de la vie nocturne, la ville tourne à plein depuis juin. 32 plages autorisées à la baignade ont été recensées à Aïn Turck, Bousfer, El Ançor, Mers El Hadjadj, Ain El Kerma. L’offre demi-pension dans les hôtels pour l’été 2026 est partout et dominant, avec plage aménagée et rooftop pour admirer le coucher de soleil. La location F3 avec piscine à 2 min de la mer à 16 000da/jour est devenue le standard pour les groupes qui veulent éviter l’hôtel. La diaspora est arrivé à travers diverses traversées de l’ENTMV et Balearia Oran – Marseille /Sète et Barcelone. Oran ne manque pas de chambres d’hôtels. Les hôteliers se battent pour conquérir le même estivant. AZ Hôtels est la chaîne «100% algérienne», avec son vaisseau amiral AZ hotels grand Oran : Aquapark intégré, AZ Mall et chambres communicantes. La promesse est à peine voilée : «Tu arrives, tu ne sors plus». Avec sept adresses entre Zéralda et Oran, le groupe joue la carte du volume et de la confiance locale. C’est son grand point fort. Cependant, sa localisation excentrée à Es Senia le rend dépendant de la voiture, quand certains de ses concurrents vendent le front de mer à pied. Futur Pullman géré par Accor, Hôtel Oran Bay ne vend pas une nouveauté, il vend un standard, souvent cité pour sa vue sur la baie. Sa faiblesse est de n’être ni assez neuf pour buzzer sur les réseaux sociaux, ni assez ancien pour avoir le charme historique. Il est coincé au milieu et reste très corporate.
Le Grand Hôtel d’Oran (GHTT) est le seul à ne pas vendre la mer, mais Oran elle-même. Pour un couple qui veut visiter la cathédrale et le front de mer à pied, il est imbattable. Sa faiblesse : il est quasi invisible ! Son offre estivale reste très classique. Il mise sur la fidélité d’une clientèle qui le connaît déjà. Le Royal Hotel Oran (MGallery Collection) au 1 Bd de la Soummam ne joue pas la plage, il joue le soir. Bar feutré et restaurant gastronomique sont mis en exergue. Le Four Points by Sheraton est posé là où tout se joue : Boulevard du 19 Mars, Route des Falaises. Les gérants ont compris que l’été 2026 à Oran ne serait plus 100% vacances ou 100% travail. Les visiteurs font leurs calls le matin et ils sont en maillot à 16h. Sa force : standard international, programme fidélité qui parle à la diaspora et aux cadres d’Alger, vue baie sans payer le prix du Méridien. C’est aussi sa limite. C’est un Four Points comme en en trouves un peu partout dans le monde. Lounis Hôtel By Atlantis, avec son enseigne dorée verticale, joue le service ultra-personnalisé. C›est le seul qui a mis l›humain avant la chambre. Leur force est d›être petits donc agiles.
A El Ançor, à la sortie ouest, le complexe Les Andalouses est le nom qui revient dans toutes les discussions. Il parle à l’Algérien qui vient en famille de Sidi Bel Abbès, de Mascara ou d’Alger avec des enfants. C’est accessible, c’est connu, c’est rassurant. Et c’est grand, donc, on trouve encore de la place quand le centre-ville est complet. C’est aussi sa faiblesse. Il ne fait pas suffisamment rêver. Son offre, c’est une chambre avec deux lits, une télé et un frigo. Plus que jamais, Oran a la cote. Elle s’est arrêtée de s’excuser d’être populaire. Elle laisse le visiteur choisir son prix, son balcon, son bruit. Et elle garde la même chanson à la fin : un raï qui fuit d’une voiture, fenêtres ouvertes sur la corniche, juste avant l’autoroute. C’est ça qu’on ramène d’une escapade ici. Pas une carte postale. Tu sais déjà que tu vas revenir. Pas pour l’hôtel. Pour prouver que ce n’était pas qu’une parenthèse.
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