Quand un grand projet énergétique tourne mal
Le projet CASA-1000 de transport d'électricité entre l'Asie centrale et l'Asie du Sud a échoué avant même d'entrer en service, après des centaines de millions de dollars investis par le Kirghizistan et le Tadjikistan.
Lancé en 2006 pour exporter les excédents hydrauliques vers l'Afghanistan et le Pakistan, le projet servait surtout la stratégie géopolitique américaine de la « Nouvelle Route de la Soie » mais ignorait la réalité économique croissante de la région.
L'Asie centrale connaît désormais un déficit énergétique de 10 à 15 milliards de kWh par an, sa demande devant encore augmenter de 40 % d'ici 2030, ce qui rend l'exportation d'électricité économiquement absurde.
Le Kirghizistan a même proposé d'inverser le flux pour importer du Pakistan, mais l'électricité pakistanaise coûte 8 à 10 cents le kWh, bien plus cher que la production locale, et les institutions financières internationales doivent rendre des comptes sur cet échec annoncé.
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Le Quotidien d'Oran
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Lorsque les considérations politiques et stratégiques dominent la décision, au détriment des évaluations économiques de long terme, les projets peuvent échouer avant même d’avoir commencé. Tel semble avoir été le cas du projet de transport et d’échange d’électricité entre l’Asie centrale et l’Asie du Sud (CASA-1000).
Financé conjointement par la Banque européenne pour la reconstruction et le développement, la Banque islamique de développement (BID), la Banque mondiale et d’autres institutions, CASA-1000 a été lancé en 2006 pour transporter l’excédent d’électricité hydraulique du Kirghizistan et du Tadjikistan et pallier les pénuries d’énergie de l’Afghanistan et du Pakistan.
La construction de cette infrastructure de transport de 1/ 387 kilomètres et de 1/300 mégawatts a commencé une décennie plus tard.
Si CASA-1000 a été présenté comme un projet d’échange énergétique, il servait un objectif stratégique plus vaste. Au-delà de la coopération interrégionale entre l’Asie centrale et l’Asie du Sud, il est devenu un pilier de l’éphémère stratégie américaine dite de la « Nouvelle Route de la Soie », annoncée en 2011 par la secrétaire d’État de l’époque, Hillary Clinton. En renforçant l’intégration économique Nord-Sud et en réduisant la dépendance des pays d’Asie centrale à l’égard des raccordements électriques russes, le projet devait réorienter la géopolitique de la région.
Malgré cette vision ambitieuse, CASA-1000 a accumulé les retards, souventrépétés. Prévu à l’origine pour entrer en service en 2020, son achèvement n’est plus attendu avant 2027. Entre-temps, le Kirghizistan a investi quelque 216 millions de dollars dans le projet, financés pour l’essentiel par des prêts à des conditions préférentielles de la Banque européenne d’investissement, de la BID et de la Banque mondiale. Les coûts supportés par le Tadjikistan ont dépassé 250 millions de dollars. Les deux pays rembourseront ces prêts pendant de longues années encore.
Pourtant, l’hypothèse économique qui fondait cet investissement – l’Asie centrale disposerait durablement d’excédents structurels d’électricité exportables – s’est déjà effondrée. Au cours des deux dernières décennies, l’Asie centrale est devenue l’une des régions du monde à la croissance économique la plus rapide.
À mesure que la production industrielle s’est développée, que l’urbanisation s’est accélérée, que les revenus ont augmenté et que les infrastructures numériques se sont multipliées, la consommation d’électricité s’est envolée.
Les consommateurs nationaux ont désormais absorbé l’excédent de 2006 – et au-delà. L’Asie centrale connaît en réalité un déficit énergétique de 10 à 15 milliards de kWh par an. Les gouvernements de la région tablant sur une hausse de la demande d’électricité de 40/ % supplémentaires d’ici à 2030, ces pays devront accroître leur production nationale ne serait-ce que pour couvrir leurs propres besoins.
Les gouvernements d’Asie centrale ne l’ignorent pas : ils travaillent déjà à introduire le nucléaire dans leurs systèmes énergétiques nationaux. À la suite d’un référendum national, le Kazakhstan a engagé les travaux de sa première centrale nucléaire commerciale. L’Ouzbékistan a lui aussi commencé à construire la sienne, dotée de deux réacteurs de 1/ 000 MW et de deux petits réacteurs modulaires, qui devraient couvrir ensemble environ 15/ % de la demande nationale d’électricité. Le Kirghizistan a inscrit la production nucléaire dans sa stratégie énergétique à moyen terme.
Même dans les scénarios optimistes, ces projets nucléaires mettront toutefois des années à porter leurs fruits. Le spectre des pénuries d’électricité n’en est que plus menaçant. Dans ce contexte, la dernière chose dont les pays d’Asie centrale ont besoin est d’engloutir de nouveaux fonds dans une infrastructure dont le seul objet est d’exporter l’énergie qu’ils produisent.
Le Kirghizistan a d’ailleurs récemment proposé d’utiliser CASA-1000 en sens inverse, en important de l’électricité du Pakistan pendant les mois d’hiver. Ce n’est pas une solution. Le Pakistan dépend largement de la production thermique, alimentée par du gaz naturel importé, du gaz naturel liquéfié (GNL) et des produits pétroliers. Les coûts de production y atteignent régulièrement 8 à 10 cents de dollar par kilowattheure, bien au-dessus de ceux de la production d’électricité en Asie centrale. Sans subventions massives, importer de l’électricité du Pakistan vers l’Asie centrale est économiquement intenable.
Après des centaines de millions de dollars investis par des États en développement, et avant qu’un seul watt d’énergie n’ait été transporté, CASA-1000 a de fait échoué. Les institutions financières internationales qui l’ont conçu, financé et promu doivent en répondre.
Tout grand bailleur multilatéral dispose de mécanismes indépendants chargés d’apprécier ses projets, achevés ou non, réussis ou non. Les évaluations de CASA-1000 devraient être publiées intégralement. Ces institutions devraient expliquer quelles prévisions de demande se sont révélées fausses, quelles hypothèses économiques ont cédé, comment les considérations politiques ont pesé sur les décisions d’investissement et quelles leçons en ont été tirées.
La question n’est pas de savoir si CASA-1000 a atteint ses objectifs initiaux : il ne les a pas atteints et ne les atteindra pas. Elle est de savoir qui sera tenu pour responsable d’un projet d’un milliard de dollars dont l’échec économique était annoncé bien avant son achèvement. Tant que les institutions internationales de développement n’auront pas reconnu que l’ambition géopolitique ne l’emporte pas sur la réalité économique, les économies en développement continueront d’en payer le prix.
Djoomart Otorbaev - Ancien Premier ministre du Kirghizistan, est l’auteur de Central Asia’sEconomicRebirth in the Shadow of the New Great Game (Routledge, 2023).