Les dernières lignes de défense du dollar ont été franchies

Par Harold James8 min de lecture
Les dernières lignes de défense du dollar ont été franchies
Résumé IA

Le Trésor américain intervient pour soutenir le yen qu'il juge sous-évalué, mais la théorie économique montre que ces opérations échouent sans changements de politique que ni Tokyo ni Washington n'envisagent.

La vraie motivation serait de protéger les bons du Trésor américain dont le Japon est grand détenteur, alors que le service de la dette américaine dépasse désormais les dépenses militaires.

Le yen joue aujourd'hui le rôle de « ligne de défense périphérique » du dollar, comme la livre sterling dans les années 1960, mais la hausse des rendements américains fragilise cet équilibre.

L'intervention risquée de Bessent sur les marchés obligataires pour baisser les taux longs alimente l'inflation et pourrait déjà s'inverser, tout en exposant le dollar à des représailles.

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Le Quotidien d'Oran

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Comme il l’a expliqué peu après, en reprenant la célèbre formule utilisée par Mario Draghi, alors président de la Banque centrale européenne, pour sauver l’euro en 2012, l’administration Trump fera « tout ce qu’il faudra » pour soutenir la devise japonaise.

L’argument public avancé par Bessent pour justifier cette intervention surprise était que le yen est sous-évalué et que les États-Unis ne souhaitent pas assister à une nouvelle vague de guerres de devises, dans lesquelles les pays tenteraient de soutenir leurs exportations en sous-évaluant leur monnaie. Ces conflits ont en effet un puissant écho historique, compte tenu du rôle qu’ils ont joué dans la destruction de l’économie mondiale et la menace qu’ils ont fait peser sur la paix internationale dans les années 1930. Les puissances alliées victorieuses avaient organisé la conférence de Bretton Woods en 1944 précisément pour empêcher le genre de protectionnisme et de guerres de devises qui avaient conduit à la Seconde Guerre mondiale.

Mais les guerres de devises ont refait surface dans les années 1980, lorsqu’une forte hausse du dollar a conduit les Américains à croire que le yen (ainsi que le mark allemand) était sous-évalué. Ces soupçons ont alors donné lieu à de nombreuses recherches universitaires visant à déterminer si les interventions monétaires étaient efficaces. Le consensus écrasant était qu’elles ne l’étaient pas. Une intervention ponctuelle peut influencer les marchés pendant un court laps de temps, mais à plus long terme, les fondamentaux économiques reprendront le dessus et les pressions du marché réapparaîtront. La seule solution durable consiste à modifier les régimes de politique économique en place.

Tant dans les années 1980 qu’aujourd’hui, un effort japonais visant à s’attaquer aux fondamentaux sous-jacents impliquerait une hausse des taux d’intérêt et peut-être aussi une contraction budgétaire, tandis que les États-Unis baisseraient simultanément leurs taux d’intérêt et réduiraient leurs émissions de dette (ce qui impliquerait leur propre contraction budgétaire). Mais aucune des deux parties n’est susceptible de prendre de telles mesures. La Première ministre japonaise, Sanae Takaichi, a clairement indiqué qu’elle estimait les taux d’intérêt suffisamment élevés ; et à moins d’un ralentissement économique spectaculaire, une baisse des taux américains ne ferait qu’attiser l’exubérance boursière et les craintes inflationnistes.

Conformément à ce que suggère la théorie économique, le yen a déjà recommencé à baisser depuis la flambée qui a suivi immédiatement l’intervention. De plus en plus d’interventions seront nécessaires pour obtenir l’effet de change souhaité par Bessent, mais les marchés les accueilleront avec un scepticisme croissant. Comme tout le monde sait comment se déroulent les interventions, celles-ci sont généralement réservées aux situations de marché dramatiques. Les États-Unis n’ont plus vendu de yens depuis la catastrophe de Fukushima en 2011, et n’en ont plus acheté depuis le pic de la crise financière asiatique de 1997-1998.

Quoi qu’il en soit, les craintes de guerres monétaires et commerciales ne reflètent probablement pas la véritable motivation de l’administration Trump, étant donné qu’elle suit ouvertement le modèle des années 1930 en matière de droits de douane. Il ne faut pas non plus croire à l’explication avancée par Trump lui-même : selon lui, soutenir le yen serait un « signe d’amitié » envers un pays qui « a toujours été très bon envers nous, à l’exception, bien sûr, de Pearl Harbor ». En général, le président mesure l’« amitié » à l’aune de la balance commerciale - en partant du principe que les pays affichant un excédent doivent forcément profiter des États-Unis. Or, en 2025, les exportations américaines de biens vers le Japon s’élevaient à environ 82,1 milliards de dollars, tandis que les importations en provenance du Japon atteignaient 149,8 milliards de dollars.

Pour sa part, Bessent a curieusement mentionné d’autres devises sous-évaluées aux côtés du yen, notamment le won sud-coréen et le renminbi chinois. Mais s’il se soucie également de ces devises, il devrait soutenir un vaste rééquilibrage monétaire international - une refonte des accords de Bretton Woods. En réalité, le seul véritable motif de Bessent et de Trump est d’aider les États-Unis. Lors de son intervention du mois d’août, le Trésor américain a vendu des euros plutôt que des dollars, car il souhaitait indiquer clairement qu’il n’approuverait pas que le Japon (ou quiconque d’autre) se débarrasse de ses bons du Trésor américain.

Le mystère de l’intérêt que portent les États-Unis à la baisse du yen trouve des parallèles historiques non pas dans les années 1930 ou 1980, mais dans les années 1960. À l’époque, le régime de taux de change fixes de Bretton Woods, conçu pour empêcher que les guerres monétaires ne se transforment en véritables conflits armés, était soumis à des tensions croissantes. Les créances en dollars s’accumulaient en raison des dépenses militaires américaines et des investissements à l’étranger, mais le pays le plus vulnérable était le Royaume-Uni. Craignant un effet domino dans lequel une crise financière au Royaume-Uni pourrait déclencher une attaque contre le dollar, les responsables américains en sont venus à considérer la livre sterling comme leur « ligne de défense périphérique ».

Le yen joue aujourd’hui le même rôle. Le ratio dette publique/PIB du Japon s’élève à 248 %, ce qui semble représenter la limite des dépenses publiques possibles. Aux États-Unis, ce chiffre s’élève à 122 %, et les rendements obligataires n’ont cessé d’augmenter tout au long de l’été, reflétant la réticence des investisseurs à acheter davantage de dette publique, l’attrait des investissements dans l’IA et la détérioration de la situation budgétaire américaine (à laquelle n’a pas aidé le remboursement de sommes importantes perçues au titre de droits de douane qui ont depuis été annulés).

La hausse des coûts d’emprunt complique la tâche du gouvernement (en 2025, le service de la dette américaine a absorbé une part du budget supérieure à celle des dépenses de défense). Elle entraîne également une augmentation des taux des prêts immobiliers, des crédits automobiles et des cartes de crédit, ce qui rend les électeurs plus enclins à se retourner contre les dirigeants en place.

Voyant le danger se profiler, Bessent a déjà pris un pari encore plus risqué en intervenant sur les marchés obligataires pour faire baisser les taux à long terme, particulièrement sensibles sur le plan politique. Mais cela nécessite davantage d’émissions à court terme, ce qui fera augmenter la masse monétaire et l’inflation. Lorsque les marchés se rendront compte à quel point le gouvernement actuel et les suivants sont désespérés, les taux à long terme remonteront, et l’intervention de Bessent sur le marché obligataire s’avérera vaine. C’est peut-être déjà le cas : après une hausse initiale des cours obligataires, un renversement de tendance semble s’amorcer.

Bessent souhaite redonner à la dette une image de sécurité et de faible coût, mais il a peu de chances d’y parvenir. Il a recouru à une manœuvre similaire à la fin de l’année dernière pour affaiblir la monnaie iranienne, expliquant que cela entraînerait un changement de régime sans intervention militaire. Les populations des pays qui considèrent les États-Unis comme une menace envisageront-elles une stratégie similaire et lanceront-elles une offensive contre le yen et le dollar ? On pourrait imaginer des moyens bien pires pour provoquer un changement de régime à Washington.

Harold James - Professeur d’histoire et d’affaires internationales à l’université de Princeton, est l’auteur, parmi ses ouvrages les plus récents, de *Seven Crashes: The Economic Crises That Shaped Globalization* (Yale University Press, 2023).

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