Culture

Le souk des troubadours / Mamadou de Pancha et Camara le vaguemestre…

Par Chahreddine Berriah6 min de lecture
Le souk des troubadours / Mamadou de Pancha et Camara le vaguemestre…
Résumé IA

Dans le camp de migrants de Maghnia près de Melilla, Mamadou de Pancha dirige un faux institut d'espagnol où il enseigne des mots inventés à une vingtaine d'apprenants.

Les élèves découvrent l'imposture, agressent le professeur qui reçoit une casserole sur la tête, fermant définitivement l'établissement où l'enseigne devient « Instituto fermé temporairement ».

Parallèlement, le vaguemestre Camara détourne les mandats de ses compatriotes guinéens et trafique de faux billets avant de disparaître après leurs menaces de le dénoncer.

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Par Chahredine Berriah

Ghetto Jorgi. Maghnia. De la branche d’un arbre anémique pendait démesurément une pancarte en carton portant grossièrement l’écriteau : «Avenue Montrou». Une main insidieuse avait rajouté le qualifiant «balafré». Comme si un trou n’était pas forcément une balafre… En guise d’avenue, c’était une allée jonchée d’un fatras d’ustensiles, de pierres et de bouses de vache. Des cahutes bricolées avec des sacs-poubelles. Certaines, sans toit, bordaient l’avenue peuplée de migrants hétéroclites.

Au coin, se trouvait un gourbi avec un écriteau maladroitement collé sur de la toile : «Instituto africano de espanol (Institut africain d’espagnol) : cours assuré par le professeur Mamadou de Pancha». Une vingtaine d’élèves s’était mise en rangée au tintement de la cloche. En fait, des coups donnés au moyen d›un caillou sur un bidon d’huile en aluminium. «Aujourd’hui, pour commencer, dit el profesor, nous allons d’abord étudier les choses pratiques en Espagne. Ecoutez et répétez après moi : la mujer. La cerveza. La classe résonna en chœur : la mujer, la cerveza… L’un des apprenants intervint énergiquement, la gorge enrouée et perturba le cours : «C’est quoi la mujer et la cerveza ? Tu pourrais pas traduire en même temps ?» – C’est simple,  mujer  veut dire femme et cereveza signifie bière. «Et tu crois vraiment que moi, une fois arrivé à Melilla, je m’empresserai de m’engouffrer dans un bar et atterrir ensuite dans une maison de joie ?» Un autre élève vint à la rescousse de son camarade : – Dis, professeur de deux sous, où as-tu appris l’espagnol, toi ? Tu peux nous le dire ?

Déstabilisé, De Pancha répliqua : – Chez moi, en République centrafricaine. – Et en République centrafricaine, y a-t-il une université qui enseigne l’espagnol ? – Non, non, j’ai appris cette langue sur les chaînes de télévision espagnoles. – Espèce d’usurpateur, as-tu au moins l’électricité chez toi pour regarder la télé ? Et as-tu vraiment une télé ? Et de s’adresser ensuite à l’assistance chauffée à blanc : – Ce taré se fout de notre gueule. Et si on lui foutait sa mujer et sa cerveza dans le trou, histoire de savoir s’il est capable de supporter deux mots simples, comme il dit ?

Un tohu-bohu s’éleva d’el instituto. Et d’où nous sors-tu ce nom de Pancha, hein, dis, imposteur ? Et les poules et les cigarettes que tu nous as prises pour notre inscription, hein ? Tu t’es engagé à nous apprendre l’espagnol en un mois mais, avec ton rythme, le temps qu’on apprendra trois mots, nous ne serons même pas capables de demander notre chemin une fois arrivés à Melilla. Peut-être même qu’on sera déjà en prison. Au fait, comment dit-on prison en espagnol ? T’as intérêt à trouver le mot, sinon on te fera avaler ta mujer et ta cerveza, allez vite !

Apeuré, Mamadou de Pancha tenta d’esquiver la question : «Pourquoi parler de prison ? J’ai entendu dire que là-bas, on ne met pas les gens en prison comme ça.»

– Ah oui, tu l’as entendu dans ta télé, peut-être ?… Mais qu’importe, comment on dit prison ?
– Heu… Dans les chaînes de télé espagnoles que je regardais, ils ne parlaient pas de prison…Enfin… Avant même de terminer sa phrase, el profesor reçut une casserole rouillée sur la tête, le mettant KO. Depuis ce jour, non seulement el instituto avait fermé ses portes, mais «Mamadou De Pancha» sera appelé désormais «Mamadou Cerveza». A l’extérieur, on s’empressa de changer, sur le fronton de l’établissement de fortune, le contenu de l’écriteau sur lequel on pouvait lire : «Instituto fermé temporairement. El profesor en congé de maladie.»

Camara tenait le rôle de vaguemestre. Deux à trois fois par semaine, il montait en ville pour encaisser les mandats sur procuration pour ses compatriotes guinéens. Mais, profitant du privilège qu’il avait de circuler librement, il avait tendance à abuser de la confiance de ses camarades. Non seulement il avait pris le pli de faire des ponctions sur les mandats, mais il avait appris aussi à tremper dans des affaires louches, tel le trafic de faux billets. Les Guinéens, qui n’étaient pas dupes, ne manquaient pas de le rappeler à l’ordre, parfois, en le sermonnant durement :

– Nous savons que tu nous piques notre argent mais, en bons joueurs, nous considérons cette ponction comme un pourcentage que tu prélèves pour tes déplacements, même si cela n’a jamais été convenu entre nous. Par contre, ce que nous n’admettrons pas, c’est que tu fasses des transactions illégales avec les autres communautés et les habitants de la ville… C’est quand même curieux que tu ne sois pas pressé de partir. Peut-être que tu te plais dans tes manigances ? N’entreprends pas des initiatives qui vont à l’encontre de notre objectif, Camara. Et notre objectif c’est partir, rien que partir, lui rappelaient-ils amèrement. Depuis ce jour, le vaguemestre n’avait plus donné signe de vie…

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