Les incendies changent d’échelle : L’Algérie face à la menace des mégafeux

Les incendies de l'été 2026 à Béjaïa et Jijel ont atteint une ampleur exceptionnelle, dépassant potentiellement le record historique de superficie brûlée en Algérie.
Sans définition scientifique universelle, ces feux présentent les caractéristiques des mégafeux : intensité extrême, comportement imprévisible et résistance aux moyens d'extinction.
Le changement climatique, avec des températures plus élevées et des sécheresses prolongées, combiné aux activités humaines, favorise la multiplication de ces incendies extrêmes.
Pour y faire face, les spécialistes recommandent le débroussaillage, les pare-feux et le recours aux satellites, aux jumeaux numériques et à l'intelligence artificielle.
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A Béjaïa et Jijel, les incendies de l’été 2026 ont pris une ampleur qui dépasse celle d’un feu de forêt ordinaire. Sans qu’il existe une définition scientifique unique du «mégafeu», leur étendue, leur intensité et leur comportement particulièrement difficile à prévoir renvoient à ce phénomène devenu l’un des signes les plus inquiétants du dérèglement climatique.
Cet été, les collines du nord-est de l’Algérie ont disparu derrière la fumée. A Béjaïa, à Jijel et dans les régions environnantes, les incendies ont progressé avec une rapidité et une violence qui ont mis les populations et les services de secours à rude épreuve. Des espaces forestiers entiers ont brûlé. Des familles qui vivaient depuis des générations au contact de ces forêts ont vu disparaître des territoires qui constituaient à la fois leur environnement et une source de ressources. Et, plus dramatique encore, des vies humaines sont à déplorer.
D’ores et déjà, un seuil inquiétant a déjà été franchi : un record de superficie brûlée en Algérie a peut-être été dépassé. A ce stade, peut-on aujourd’hui parler de «mégafeux» ? Il n’existe certes pas de définition scientifique universelle du mégafeu. Le seuil de superficie retenu varie selon les pays et les régions. En Europe, on évoque généralement des incendies parcourant au moins 1000 hectares. Aux Etats-Unis, le seuil peut atteindre 10 000 hectares. Mais l’intensité, la vitesse de propagation, la complexité du comportement du feu et sa résistance aux moyens d’extinction entrent également en ligne de compte. C’est ce qui rend les incendies de Béjaïa et Jijel particulièrement préoccupants.
Il faut dire qu’un grand incendie n’est pas nécessairement un mégafeu. Un feu peut brûler plusieurs centaines ou plusieurs milliers d’hectares tout en restant relativement prévisible et maîtrisable. Un mégafeu est un incendie dont la puissance et la dynamique peuvent dépasser les capacités habituelles de lutte. Une étude récente de la NASA décrit ainsi les feux extrêmes comme des incendies devenus plus importants, plus graves, plus complexes dans leur comportement et plus résistants à l’extinction. Ils se situent aux limites de la variabilité historique observée. Le terme est apparu dans la littérature scientifique en 2005. Depuis, il s’est imposé dans les travaux consacrés aux incendies extrêmes, même si son usage reste entouré de précautions. Ce qui inquiète surtout les spécialistes, ce n’est donc pas uniquement le nombre d’hectares partis en fumée. C’est le changement de comportement du feu. «Les mégafeux fabriquent leur propre climat, dont ce qu’on appelle les tornades de feu : ils s’autogouvernent, peuvent revenir sur leur pas et, parfois, emprunter le chemin de racines qu’ils suivent», explique Joëlle Zask, maîtresse de conférences à l’Université Aix-Marseille. Il est à remarquer, selon les spécialistes, que le vent peut modifier sa trajectoire. Des braises peuvent être transportées sur plusieurs centaines de mètres, voire davantage, et provoquer de nouveaux départs. Le relief peut accélérer brutalement la progression des flammes. Le feu devient un système mouvant, dont certaines évolutions sont extrêmement difficiles à prévoir. C’est ce qui explique pourquoi un incendie apparemment maîtrisé peut continuer à représenter une menace pendant plusieurs heures.
Pourquoi les mégafeux deviennent-ils plus fréquents ?
Les mégafeux ne sont pas nés avec le réchauffement climatique. Les incendies de très grande ampleur ont toujours existé et certains jouent même un rôle dans le fonctionnement naturel des écosystèmes. Certaines forêts ont besoin du feu pour se régénérer. Certaines espèces végétales ont développé des mécanismes leur permettant de survivre à des incendies périodiques. Le feu fait donc partie, dans certains milieux, de l’histoire naturelle des paysages. Ce qui change, c’est la fréquence et l’intensité des épisodes extrêmes. «On sort d’une variabilité naturelle telle qu’on l’a connue au cours des 10 000 dernières années», estime Damien Rius, paléo-écologue et chercheur au CNRS. Selon lui, l’augmentation de la fréquence des feux extrêmes ne laisse plus suffisamment de temps à certaines forêts pour se régénérer. Le changement climatique joue également un rôle important. Des températures plus élevées, des sécheresses plus longues et une végétation fortement desséchée créent des conditions particulièrement favorables à la propagation des incendies. Le changement climatique contribue à préparer un terrain sur lequel un incendie peut devenir beaucoup plus difficile à maîtriser. A cela s’ajoutent les activités humaines. Une grande partie des départs de feu sont liés, directement ou indirectement, à l’activité humaine : mégots, travaux agricoles, brûlage de végétaux, pollution, feux mal éteints, accumulation des déchets…
D’après les spécialistes, toutes les forêts ne brûlent pas de la même manière. Le degré d’humidité de la végétation est déterminant. La densité des peuplements et la continuité entre les zones boisées peuvent également favoriser la propagation. Aussi est-il important aujourd’hui de réduire les conditions permettant au feu de passer rapidement. Il faudrait ainsi débroussailler, créer des pare-feux, brûler avant que le feu ne brûle. Le débroussaillage en constitue l’un des outils les plus simples. Autour des habitations, éliminer les broussailles, les herbes sèches et les végétaux morts permet de réduire la quantité de combustible disponible. Les pare-feux peuvent, par ailleurs, interrompre la continuité de la végétation, ralentir la progression des flammes et créer des conditions plus favorables à l’intervention des pompiers.
Dans certains pays, la technologie est utilisée pour anticiper les incendies. Les satellites permettent aujourd’hui de détecter les zones où les incendies sont les plus intenses et de suivre leur évolution. Des données de télédétection peuvent fournir des informations sur les foyers, les zones brûlées et les conditions environnementales. En France, le chercheur du CNRS Jean-Baptiste Filippi, au Laboratoire des sciences pour l’environnement de l’Université de Corse, a développé ForeFire, un modèle destiné à simuler le comportement et la propagation des incendies. La recherche va plus loin avec les «jumeaux numériques». L’idée consiste à construire une représentation numérique détaillée d’un territoire et à y intégrer, quasiment en temps réel, les informations provenant de satellites, de drones, de GPS et de modèles de propagation. Le projet européen TEMA travaille notamment sur cette approche pour améliorer la gestion des catastrophes. Un tel système pourrait permettre aux services de secours de visualiser simultanément la progression du feu, la configuration du terrain et la localisation des ressources disponibles. Aux Etats-Unis, les chercheurs travaillent désormais à intégrer l’intelligence artificielle.
Aujourd’hui, ce qui rend la situation actuelle particulièrement frappante, c’est la multiplication des incendies extrêmes sur plusieurs continents au même moment. Et d’ores et déjà, l’été 2026 donne une idée de ce qui se prépare…
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