L’Algérie face au défi pharmaceutique

L’Algérie couvre désormais 82 % de ses besoins pharmaceutiques grâce à plus de 230 fabricants locaux, contre 70 % quelques mois plus tôt.
L’OMS accompagne le pays vers le niveau de maturité réglementaire 3, garantissant la qualité au-delà des seuls volumes de production.
Quinze usines sont agréées pour les anticancéreux, dont onze déjà actives produisant 172 médicaments, marquant une montée en gamme technologique.
La Déclaration d’Alger de novembre 2025 engage 29 pays africains vers des pôles régionaux complémentaires pour réduire la dépendance continentale aux importations.
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Le Quotidien d'Oran
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Il fallait importer, payer, attendre les cargaisons et, surtout, accepter les aléas d’un marché international sur lequel un pays qui dépend des autres ne décide jamais tout à fait de son destin. Cette situation avait fini par paraître normale. Comme si produire ses propres médicaments relevait davantage du l’impossible que d’une nécessité.
Les choses ont commencé à changer. Lentement, parfois difficilement, l’idée a fait son chemin : pourquoi ne pas fabriquer ici ce que nous sommes obligés d’acheter ailleurs ? Pourquoi ne pas transformer les compétences de nos ingénieurs, de nos pharmaciens, de nos chercheurs et de nos industriels en une véritable capacité de production ? Derrière cette question apparemment industrielle se trouvait en réalité une question beaucoup plus importante : celle de la souveraineté.
Les chiffres donnent aujourd’hui une idée du chemin parcouru. En novembre 2025, à Alger, lors de la Conférence ministérielle africaine consacrée à la production locale des médicaments et autres technologies de santé, le directeur général de l’Organisation mondiale de la santé, Tedros Adhanom Ghebreyesus, indiquait que l’Algérie comptait plus de 230 fabricants et que la production nationale couvrait 82% des besoins pharmaceutiques du pays. Selon lui, il s’agissait alors du niveau le plus élevé en Afrique [1].
82%. Le chiffre impressionne. Mais il faut savoir ce qu’il recouvre. Il ne veut évidemment pas dire que l’Algérie fabrique absolument tout ce dont elle a besoin. Un médicament peut être produit dans une usine algérienne tout en dépendant encore de matières premières, de principes actifs, de technologies ou d’équipements venus de l’étranger. La souveraineté sanitaire ne se résume donc pas à mettre une boîte de médicaments dans un carton portant la mention «fabriqué en Algérie».
Elle commence bien plus loin. Dans la recherche. Dans la maîtrise des procédés. Dans la qualité. Dans la capacité à contrôler ce que l’on produit. Dans la réglementation. Dans la pharmacovigilance. Et, surtout, dans la possibilité de ne pas être pris au dépourvu lorsque les frontières se ferment ou que les chaînes d’approvisionnement se grippent. C’est une partie de l’histoire dont on parle moins parce qu’elle est moins spectaculaire qu’une usine qui sort de terre. Pourtant, elle est essentielle. En 2025, l’OMS indiquait accompagner l’Algérie dans le renforcement de son système national de réglementation pharmaceutique, avec l’objectif d’atteindre le niveau de maturité 3 de l’organisation. Cela concerne notamment l’autorisation de mise sur le marché, les inspections, les bonnes pratiques de fabrication, les essais cliniques et la pharmacovigilance [2].
Autrement dit, il ne suffit pas de fabriquer beaucoup. Il faut aussi savoir garantir ce que l’on fabrique. C’est à ce moment-là que l’industrie pharmaceutique devient autre chose qu’une affaire de machines et de chaînes de production. Elle devient une affaire de compétences, de recherche, de rigueur et de confiance. Sur ce terrain, l’Algérie a incontestablement avancé. En avril 2025, l’OMS relevait déjà que le pays avait développé une production pharmaceutique locale importante, couvrant alors plus de 70% de ses besoins [3]. Quelques mois plus tard, le chiffre de 82% était annoncé à Alger. Derrière cette progression se dessine un tissu industriel qui n’existait pas avec la même ampleur hier. Une autre question commence désormais à se poser. Peut-être même la plus importante : quels médicaments sommes-nous capables de fabriquer ?
Tous les médicaments ne se valent pas en matière de complexité. Produire des génériques courants est une chose. Maîtriser des traitements plus sophistiqués, qui exigent davantage de recherche, de technologie et de contrôle, en est une autre. L’insuline, à titre d’exemple, constitue un secteur stratégique. Les médicaments destinés au traitement du cancer le sont tout autant. En mai 2026, le ministère de l’Industrie pharmaceutique indiquait que quinze établissements avaient obtenu un agrément pour produire localement des médicaments anticancéreux. Onze étaient déjà en activité et 172 médicaments destinés au traitement de différents cancers étaient produits localement [4].
Ce n’est pas un détail. Cela montre que l’industrie pharmaceutique algérienne commence à regarder au-delà de la simple substitution aux importations. Elle cherche à monter en gamme. C’est probablement là que les choses sérieuses commencent. Fabriquer un médicament courant demande déjà des moyens, des compétences et une organisation industrielle. Fabriquer des produits plus complexes exige davantage encore : de la recherche, des technologies maîtrisées, des contrôles rigoureux et des compétences capables d’évoluer avec le secteur.
La pandémie de Covid-19 nous a rappelé, parfois brutalement, une vérité que le monde avait tendance à oublier : les chaînes mondiales d’approvisionnement fonctionnent très bien jusqu’au jour où elles ne fonctionnent plus. Quand survient une crise majeure, les pays qui produisent une partie de leurs médicaments, de leurs équipements ou de leurs moyens sanitaires disposent d’une marge de sécurité que les autres n’ont pas. C’est aussi ce qui donne à la question pharmaceutique une dimension africaine. Selon l’OMS Afrique, le continent importe encore entre 70 et 90% des produits médicaux qu’il consomme [6]. Dans ces conditions, le problème ne concerne pas seulement l’Algérie. Il concerne une Afrique qui continue de dépendre largement de l’extérieur pour répondre à des besoins aussi essentiels que ceux de la santé.
En novembre 2025, vingt-neuf pays africains réunis à Alger ont adopté la Déclaration d’Alger sur la souveraineté sanitaire et le développement de la production locale. Le document encourage notamment la création de pôles régionaux de production, la coopération entre autorités réglementaires et la mise en place de mécanismes permettant d’élargir les marchés africains aux producteurs du continent [7]. L’idée mérite d’être prise au sérieux. Il serait difficile, et probablement peu rationnel économiquement, d’imaginer que chacun des 54 pays africains puisse fabriquer à lui seul tous les médicaments dont sa population a besoin.
L’Afrique n’a pas nécessairement besoin de 54 industries pharmaceutiques capables de tout produire. Elle a peut-être davantage besoin d’industries capables de se compléter. Un pays peut développer une spécialité. Un autre peut se concentrer sur une autre production. Un troisième peut investir davantage dans la recherche ou dans certaines matières premières. Des règles communes peuvent ensuite faciliter la circulation des produits.
Dans cette perspective, l’Algérie possède quelques cartes intéressantes : un marché intérieur important, une expérience industrielle qui s’est progressivement construite, des compétences humaines et une position géographique qui lui ouvre naturellement une porte vers le continent. Mais produire n’est pas encore exporter. C’est ici que le chemin risque de devenir beaucoup plus difficile. Pour vendre un médicament en Afrique, il ne suffit pas de le fabriquer. Il faut obtenir les autorisations nécessaires, satisfaire les exigences réglementaires du pays concerné, garantir une qualité constante, assurer la continuité des approvisionnements et proposer des prix compétitifs. Il faut surtout gagner quelque chose qui ne s’achète pas en quelques mois : la confiance.
Dans l’industrie pharmaceutique, la réputation compte énormément. Un pays qui veut exporter ses médicaments doit pouvoir démontrer que la qualité de ses produits n’est pas le fruit du hasard, mais le résultat d’un système solide et durable. C’est pourquoi le renforcement de la réglementation pourrait être aussi important, à terme, que la construction de nouvelles usines. Et puis il y a la recherche. Fabriquer le médicament imaginé et développé ailleurs est déjà une compétence industrielle. Participer à la découverte et à la conception du médicament de demain, c’est franchir un autre seuil.
L’ambition devrait donc être plus grande que la simple réduction de la facture des importations. Elle devrait consister à faire naître autour du médicament tout un écosystème : des entreprises, des universités, des centres de recherche, des ingénieurs, des pharmaciens, des médecins et des autorités capables de travailler ensemble. C’est cette rencontre entre l’industrie et le savoir qui pourrait permettre à l’Algérie de passer progressivement d’une industrie qui fabrique à une industrie qui invente. Il y a aussi, derrière cette transformation, une autre question : celle de notre économie.
Pendant longtemps, lorsqu’on parlait de richesse algérienne, on pensait d’abord au pétrole et au gaz. Il serait évidemment absurde de minimiser leur importance. Mais une économie ne se diversifie réellement que lorsqu’elle commence à créer de la valeur à partir d’autre chose que de ce que son sous-sol lui offre. Un médicament est intéressant à cet égard. Il ne jaillit pas d’un puits. Il ne sort pas spontanément du sous-sol. Derrière une boîte, il y a des années d’études, des chercheurs, des ingénieurs, des investissements, des équipements, des contrôles, des essais et beaucoup de travail. C’est une richesse différente. Une richesse qui vient du cerveau avant de venir de la machine. Voilà pourquoi les 82% annoncés par l’OMS sont importants, mais pourquoi ils ne doivent pas non plus devenir une raison de dormir sur nos lauriers.
Un chiffre peut mesurer un progrès. Il ne raconte jamais toute l’histoire. Que produisons-nous réellement ? Quelle part des matières premières est fabriquée ici ? Quelle maîtrise avons-nous des principes actifs ? Quelle place occupe la recherche algérienne ? Combien de brevets sont issus de nos laboratoires ? Quelle place nos médicaments peuvent-ils prendre sur les marchés africains ? Et surtout, sommes-nous capables de maintenir cette industrie compétitive dans dix ou vingt ans ?
Ce sont ces questions-là qui permettront de savoir jusqu’où nous sommes réellement allés. La souveraineté sanitaire, au fond, ne signifie pas vivre coupé du reste du monde. Elle ne signifie pas vouloir tout fabriquer seule.
Ce serait une autre forme d’illusion. Être souverain, c’est pouvoir travailler avec les autres sans être condamné à dépendre entièrement d’eux. C’est savoir ce qu’il faut absolument maîtriser, ce qu’il est plus intelligent de produire en partenariat et ce qu’il serait inutile de vouloir fabriquer seul. C’est aussi pouvoir ouvrir les portes au monde sans être condamné à les regarder depuis le seuil.
L’Algérie a donc franchi une étape. Elle ne se contente plus de recevoir les médicaments fabriqués ailleurs. Elle en produit désormais une part importante. Elle commence à s’attaquer à des traitements plus complexes. Et elle cherche à inscrire cette évolution dans une ambition qui dépasse ses propres frontières. La prochaine étape sera autrement plus exigeante : passer de la production à l’innovation, de l’innovation à la compétitivité, puis de la compétitivité à l’exportation. C’est à ce moment-là que le médicament cessera d’être seulement un moyen de remplacer une importation. Il deviendra un véritable instrument de puissance économique.
Car une économie commence réellement à changer lorsqu’elle ne se contente plus de vendre ce que la nature lui a donné, mais lorsqu’elle apprend à vendre ce que l’intelligence de ses femmes et de ses hommes est capable de créer. Le pétrole appartient au sous-sol. Le médicament appartient au savoir.
Entre les deux, il y a toute la différence entre une richesse que l’on extrait et une richesse que l’on construit.
Références :
[1] Organisation mondiale de la santé (OMS), 27 novembre 2025, discours du directeur général Tedros Adhanom Ghebreyesus à la Conférence ministérielle sur la production locale des médicaments et autres technologies de santé en Afrique, Alger.
[2] [OMS Afrique - Industrie pharmaceutique : l’Algérie vise le niveau de maturité 3](https://www.afro.who.int/fr/countries/algeria/news/industrie-pharmaceutique-lalgerie-vise-le-niveau-de-maturite-3-de-loms?utm\_source=chatgpt.com)
[3] Organisation mondiale de la santé - Bureau régional pour l’Afrique, avril 2025, présentation de la production pharmaceutique locale algérienne et du renforcement de la réglementation du secteur.
[4] Agence Algérie Presse Service (APS), 4 mai 2026, données communiquées par le ministère de l’Industrie pharmaceutique sur les établissements agréés pour la production locale de médicaments anticancéreux. [APS - 15 établissements agréés pour la production locale de médicaments anticancéreux]
[5] Organisation mondiale de la santé, 20 juillet 2026, sur le renforcement de la production locale durable et la résilience des chaînes d’approvisionnement sanitaires. [OMS - Production locale durable et résilience sanitaire]
[6] OMS Afrique - Recherche et développement en santé] (https://www.afro.who.int/rd-report-21-en/chapter-2?utm\_source=chatgpt.com)
[7] Bureau régional pour l’Afrique, novembre 2025, travaux de la conférence d’Alger et réflexion africaine sur la production locale, les pôles régionaux et la souveraineté sanitaire.