À Manchester, les universités de Ouargla et de Boumerdès font dialoguer leurs territoires

Des enseignants des universités de Ouargla, au cœur du Sahara, et de Boumerdès, sur la Méditerranée, suivent une formation intensive d'anglais à Manchester qui se transforme en un espace d'échange interculturel inédit.
L'équipe pédagogique, originaire d'Angleterre, d'Inde, du Kenya et du Bangladesh, et l'immersion linguistique font de l'anglais un outil vivant, tandis que les participants algériens investissent pleinement les débats.
Le directeur des études veille discrètement sur la progression de chaque groupe, ajustant le parcours quand nécessaire, dans une atmosphère studieuse ponctuée d'humour et de curiosité mutuelle.
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Le Quotidien d'Oran
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Venus se former intensivement à l'anglais, des enseignants des deux universités algériennes découvrent à Manchester bien davantage qu'une nouvelle langue : un espace de rencontres où se croisent savoirs, cultures et expériences, entre les rives méditerranéennes de Boumerdès, les horizons sahariens de Ouargla et la diversité d'une équipe de formateurs venus de plusieurs continents.
Quand une salle de cours devient un morceau du monde
Il suffit parfois de changer de langue pour changer de regard.
À Manchester, pendant quelques semaines, une salle de formation est devenue bien davantage qu'un lieu consacré à l'apprentissage de l'anglais. Elle est devenue un espace où se rencontrent des territoires, des cultures et des parcours que des milliers de kilomètres semblaient pourtant séparer.
D'un côté, Boumerdès, ville côtière ouverte sur la Méditerranée, avec son identité maritime, scientifique et universitaire. De l'autre, Ouargla, au cœur du Sahara, profondément liée à l'histoire énergétique de l'Algérie et à l'essor d'un territoire dont l'université accompagne les mutations.
Deux universités, deux géographies, deux sensibilités territoriales, réunies pourtant par une même ambition : renforcer la maîtrise de l'anglais et se préparer à un espace académique où les frontières linguistiques deviennent chaque jour plus poreuses.
Mais à Manchester, l'échange ne se fait pas dans un seul sens.
Ils sont venus apprendre, mais aussi raconter.
Raconter leurs universités, leurs étudiants, leurs recherches, leurs villes. Dire ce que signifie enseigner et chercher au bord de la Méditerranée ou au cœur du Sahara. Et, au fil des conversations, faire découvrir une Algérie plurielle à des formateurs dont les propres histoires viennent elles aussi d'horizons différents.
Car la première surprise de cette formation est peut-être là : dans la salle de cours, la géographie du monde semble soudain tenir dans quelques mètres carrés.
Des enseignants algériens de Ouargla et de Boumerdès y côtoient des formateurs originaires d'Angleterre, d'Inde, du Kenya ou du Bangladesh. L'anglais devient alors plus qu'une matière à apprendre. Il devient le terrain commun sur lequel chacun apporte son histoire, ses références et sa manière de voir le monde.
Apprendre une langue, vivre la langue
Les enseignants algériens ne semblent pas être venus pour faire de la figuration.
Loin des complaisances et des postures convenues, les interventions sont franches, les échanges nourris, les questions nombreuses. Enseignantes et enseignants investissent pleinement cette opportunité, avec cette curiosité intellectuelle qui caractérise ceux qui savent qu'une langue ne s'acquiert véritablement que lorsqu'on accepte de sortir de sa zone de confort.
Dans les séances, les prises de parole se succèdent. On questionne, on reformule, on cherche le mot juste, on corrige une tournure, on recommence. Les accents se croisent, les hésitations aussi. Mais derrière chaque intervention se lit la même volonté : progresser. Le tout dans une ambiance sereine et studieuse, que viennent agréablement ponctuer quelques traits d'humour et une taquinerie bon enfant.
Et puis il y a ce que l'on pourrait appeler le véritable bain linguistique. Comme l'écrivait Ludwig Wittgenstein1 : " Les limites de ma langue signifient les limites de mon monde. " À Manchester, cette idée prend une résonance particulière : apprendre l'anglais, c'est aussi élargir l'espace dans lequel on peut communiquer, comprendre, chercher et partager.
Car apprendre l'anglais pendant quelques heures en salle est une chose ; vivre plusieurs semaines dans un environnement anglophone en est une autre. Les mots appris le matin réapparaissent dans les conversations de la journée. Une expression entendue en cours se retrouve quelques heures plus tard dans une situation ordinaire. La langue quitte progressivement le manuel pour entrer dans la vie.
C'est là que l'immersion prend tout son sens.
Le stage devient alors une expérience continue : écouter, comprendre, répondre, chercher, se tromper parfois, recommencer - jusqu'à ce que la langue cesse peu à peu d'être un objet d'étude pour devenir un outil de communication.
Les personnalités des participants contribuent largement à cette dynamique. Certains se distinguent par leur aisance à prendre la parole, d'autres par leur capacité à provoquer le débat, d'autres encore par une écoute attentive qui transforme chaque échange en occasion d'apprentissage.
Des attitudes charismatiques, des interventions spontanées, une curiosité assumée : le groupe ne subit pas la formation, il la fait vivre.
Des regards venus d'ailleurs
Dans cette rencontre, les formateurs ne sont pas de simples passeurs de grammaire et de vocabulaire. Ils sont eux-mêmes porteurs d'histoires, de cultures et de parcours qui donnent à la formation une profondeur inattendue.
L'équipe pédagogique reflète à sa manière la diversité du monde contemporain : des formateurs liés à l'Angleterre, mais aussi des parcours venus du Kenya, de l'Inde ou du Bangladesh. Autant d'accents, de sensibilités et de façons d'enseigner qui se retrouvent dans une même salle, réunis par une langue devenue, le temps d'un stage, leur territoire commun.
Cette diversité n'est pas un détail. Elle fait partie de l'expérience. Comme l'a justement résumé l'anthropologue américain Edward T. Hall2, pionnier de la communication interculturelle : " La culture est une communication. " À Manchester, cette idée prend une résonance toute particulière. La culture ne se présente pas ici comme un concept abstrait ; elle se lit dans les accents, les parcours, les manières d'enseigner, les histoires racontées et les conversations qui se nouent au fil des jours.
Car les enseignants de Ouargla et de Boumerdès ne découvrent pas seulement différentes manières de parler anglais. Ils découvrent aussi des trajectoires humaines qui rappellent que la langue anglaise, aujourd'hui mondiale, appartient à des histoires multiples. Elle se parle à Manchester comme à Nairobi, à Delhi ou à Dacca, avec des accents différents mais une même capacité à créer du lien.
Et parfois, derrière une leçon de langue, surgit une histoire personnelle qui élargit soudain l'horizon de la classe.
C'est notamment le cas d'un formateur originaire du Bangladesh, enseignant l'anglais au New College Group de Manchester, qui exerce parallèlement une fonction d'imam et assure la prière du vendredi. Son parcours raconte à lui seul quelque chose de la diversité des identités contemporaines : un même homme peut être enseignant, pédagogue, membre d'une communauté et homme de foi, sans que ces dimensions aient besoin de s'opposer.
Dans les échanges avec les stagiaires algériens, ces parcours deviennent naturellement matière à conversation. On parle de langue, bien sûr, mais aussi de pays, de traditions, d'université, de société et de ces expériences personnelles qui rapprochent parfois davantage que les programmes officiels.
La salle de cours cesse alors d'être simplement un lieu d'apprentissage. Elle devient un petit laboratoire du dialogue interculturel.
L'œil tranquille de celui qui veille
Dans cette mécanique bien huilée, une silhouette se distingue pourtant par une apparente décontraction. Jeune, désinvolte, toujours tiré à quatre épingles, le directeur des études a cette nonchalance de ceux qui semblent regarder ailleurs, mais l'œil de ceux qui ne perdent rien.
Il circule, observe, échange quelques mots avec les formateurs, se mêle discrètement aux stagiaires. Son attitude n'a rien de démonstratif. Pas de gestes superflus, pas d'agitation inutile. Mais derrière cette décontraction se lit une attention permanente au déroulement de la formation.
Un groupe progresse-t-il au rythme attendu ? Une difficulté mérite-t-elle d'être prise en compte ? Une séance peut-elle être améliorée ? Un stagiaire a-t-il besoin d'un accompagnement particulier ?
Les détails semblent avoir leur importance.
Et c'est peut-être là l'une des leçons silencieuses de cette expérience : une formation réussie ne repose pas uniquement sur un programme bien conçu ; elle dépend aussi de ceux qui savent en suivre le pouls.
Le directeur des études semble précisément appartenir à cette catégorie. Présent sans être pesant, attentif sans être démonstratif, il accompagne plus qu'il ne surveille. Une manière de faire qui rejoint finalement l'esprit même de l'expérience : apprendre, observer, ajuster et progresser.
Deux territoires, une même langue
À mesure que les jours passent, une autre dimension apparaît.
Les enseignants de Boumerdès et de Ouargla, venus de deux universités que la géographie algérienne pourrait presque présenter comme deux mondes, découvrent qu'ils ont beaucoup à partager. Boumerdès apporte la Méditerranée. Ouargla apporte le Sahara.
L'une regarde vers la mer ; l'autre s'inscrit dans les grands espaces du Sud et dans une histoire intimement liée à l'énergie. Mais toutes deux portent une même réalité : celle d'universités appelées à préparer leurs enseignants et leurs étudiants à un monde où la connaissance circule sans frontières.
À Manchester, leurs différences deviennent une richesse.
Les conversations permettent de comparer les expériences pédagogiques, les réalités universitaires, les parcours de recherche, les attentes des étudiants. Les échanges ne sont plus seulement linguistiques : ils deviennent progressivement académiques.
Et c'est peut-être cela, au fond, que signifie " faire dialoguer leurs territoires ".
Ce n'est pas simplement faire voyager deux groupes d'enseignants jusqu'à Manchester.
C'est permettre à Ouargla de rencontrer Boumerdès, au même moment où l'une et l'autre rencontrent Manchester - et, à travers Manchester, des hommes et des femmes venus d'autres horizons.
La langue anglaise n'est alors plus seulement l'objet de la formation.
Elle devient le lieu de la rencontre.
Quand chacun devient à son tour ambassadeur
À Manchester, les rôles finissent par se brouiller. Ceux qui sont venus apprendre deviennent aussi, presque naturellement, les ambassadeurs de leur université et de leur pays. Chaque conversation est l'occasion de parler de Ouargla, de Boumerdès, de l'Algérie, de ses universités, de ses étudiants et de ses ambitions.
Les enseignants de Ouargla racontent leur université saharienne, son environnement, ses formations, son histoire intimement liée à un territoire façonné par l'énergie et les mutations économiques. Ceux de Boumerdès évoquent à leur tour une autre Algérie, celle du littoral, de la Méditerranée, des activités industrielles et scientifiques et d'un territoire dont la proximité avec la capitale constitue une autre manière d'être ouvert sur le monde.
Deux récits, deux géographies, mais une même fierté : celle de représenter, au-delà des frontières nationales, une université algérienne en mouvement.
Et l'échange devient progressivement réciproque. Aux questions posées sur l'Algérie répondent celles des stagiaires sur les parcours, les cultures et les expériences des formateurs. L'Inde, le Kenya, le Bangladesh et l'Angleterre entrent ainsi dans les conversations aux côtés de Ouargla et de Boumerdès.
Ce qui devait être une formation linguistique devient alors une véritable conversation entre les mondes.
Une expérience académique qui dépasse la langue
Il serait pourtant réducteur de considérer cette immersion comme une simple parenthèse linguistique.
L'anglais constitue certes le fil conducteur du séjour. Mais autour de lui se nouent d'autres apprentissages : la découverte de nouvelles pratiques pédagogiques, l'observation d'autres rapports au savoir, la comparaison des expériences universitaires et la possibilité de réfléchir, entre collègues de disciplines et d'établissements différents, aux transformations que connaît aujourd'hui l'enseignement supérieur.
La formation devient ainsi un espace de réflexion autant que d'apprentissage.
Car maîtriser une langue, dans le monde universitaire, ce n'est pas seulement acquérir un vocabulaire supplémentaire. C'est aussi pouvoir accéder directement à une littérature scientifique plus vaste, participer plus aisément aux échanges internationaux, présenter ses travaux devant des interlocuteurs étrangers et inscrire ses recherches dans des réseaux qui dépassent les frontières nationales.
La langue ouvre une porte ; la connaissance permet de la franchir.
Et c'est peut-être là que réside la véritable portée de cette expérience mancunienne.
Manchester, troisième territoire de la rencontre
Il y a enfin quelque chose de symbolique dans le lieu même où cette rencontre se déroule.
Manchester n'est ni Ouargla ni Boumerdès.
Et c'est précisément pour cela qu'elle permet leur rapprochement.
Loin de leurs campus respectifs, les enseignants découvrent une autre ville universitaire, une autre manière d'organiser la formation, un autre environnement culturel. Ils ne sont plus seulement représentants de deux établissements algériens : ils deviennent, le temps du séjour, des observateurs d'un troisième univers.
Manchester joue ainsi un rôle inattendu : celui d'un territoire où les identités ne disparaissent pas, mais se rencontrent.
Ouargla y apporte le Sahara.
Boumerdès y apporte la Méditerranée.
Les formateurs y apportent leurs propres histoires.
Et l'anglais devient la langue commune de cette rencontre.
Apprendre à parler au monde
Au fond, ils étaient venus à Manchester pour apprendre l'anglais.
Ils auront peut-être appris quelque chose de plus précieux encore : à mieux parler au monde et, surtout, à mieux l'écouter.
Car une langue n'est jamais seulement un ensemble de mots, de règles et de constructions grammaticales. Elle est une manière d'entrer en relation. Elle permet de franchir des frontières invisibles, de découvrir des histoires que l'on ignorait et de comprendre que derrière chaque accent se trouve souvent une culture, un parcours et une vision du monde.
À Manchester, les enseignants de Ouargla et de Boumerdès n'ont donc pas seulement perfectionné leur anglais. Ils ont partagé leur Algérie, découvert celle des autres et, au fil des rencontres, participé à une expérience où l'université apparaît dans ce qu'elle peut avoir de plus beau : un lieu où le savoir rapproche les êtres.
Deux universités.
Deux territoires.
Des parcours venus de plusieurs continents.
Une même langue.
Et, au bout du compte, une même conviction : l'ouverture au monde commence souvent par la volonté de comprendre celui qui se trouve en face de soi.
*Dr.Directeur du Centre d'Enseignement Intensif des Langues, Enseignant-chercheur au Département de Lettres et Langue Française Faculté des Lettres et des Langues-Université Kasdi Merbah de Ouargla
Notes
Ludwig Wittgenstein (1889-1951) est un philosophe autrichien puis britannique, figure majeure de la philosophie du XXe siècle qui a révolutionné la logique et la philosophie du langage.
Edward T. Hall (1914-2009) est un anthropologue américain et un spécialiste de l'interculturel.